Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 23 · Ma cuiller racla le fond du pot…
Ma cuiller racla le fond du pot de fromage blanc. Je me penchai pour voir l’intérieur et rassemblai en tas ce qui restait.
Mon genou était froid et je tirai sur le tissu éponge bleu nuit de ma robe de chambre pour le recouvrir. Je me remplissais l’estomac pendant que Baron retrouvait sa forme humaine et se douchait dans la deuxième salle de bains, celle qu’Ivy et moi avions désignée comme étant la mienne. J’étais impatiente de voir à quoi il ressemblait. Avec Ivy, nous étions tombés d’accord pour dire que, s’il avait survécu aux combats de rats pendant une période indéterminée, il devait être beau mec. Dieu savait déjà qu’il était brave, chevaleresque, et pas impressionné par les vampires. Cette dernière caractéristique était la plus surprenante, Jenks nous ayant affirmé qu’il était humain.
Jenks avait appelé Ivy en PCV de la première cabine que nous avions trouvée. Le rugissement de sa moto, tout juste sortie du garage après qu’elle l’eut encastrée sous un camion une semaine plus tôt, m’avait semblé digne d’un chœur céleste. J’avais presque pleuré en voyant son inquiétude lorsqu’elle était descendue de son engin, vêtue des pieds à la tête d’un cuir noir de motard.
Quelqu’un se souciait de savoir si j’étais vivante ou morte. Que ce soit un vampire dont je ne comprenais toujours pas les motivations n’avait aucune importance.
Ni Baron ni moi n’avions voulu entrer dans la boîte qu’elle avait apportée, et après une discussion de quelques minutes – ses protestations contre nos couinements –, elle l’avait finalement jetée au fond de la ruelle avec un soupir de rage et nous avait laissés nous installer devant elle. Elle n’avait pas été de très bonne humeur en poussant sa moto hors de la ruelle, un vison et un rat perchés sur son réservoir, leurs pattes sur le minuscule tableau de bord. Le temps que nous sortions du gros des embouteillages du vendredi soir et que nous prenions de la vitesse, j’avais compris pourquoi les chiens passaient leur tête par la fenêtre des voitures.
Rouler en moto était toujours un grand moment, mais en rongeur, on en prenait un coup énorme dans les narines. Les yeux plissés, les moustaches plaquées par le vent, je rentrai à la maison comme une reine. Je me fichais qu’Ivy ramasse des regards curieux et que les gens nous klaxonnent. J’étais sûre que mon cerveau allait avoir un orgasme sous cette surcharge de sensations.
J’eus presque des regrets quand Ivy tourna dans notre rue.
D’un doigt, je poussai le reste du fromage dans ma cuiller, ignorant les grognements de cochon émis par Jenks, perché sur une louche accrochée au-dessus de l’îlot central. Je n’avais pas cessé de manger depuis que j’avais laissé tomber ma fourrure, mais comme j’avais dû me contenter de carottes pendant les trois derniers jours, j’avais bien le droit de m’offrir un petit gueuleton.
Reposant le pot vide sur le bord de mon assiette sale, je me demandai si c’était plus ou moins douloureux de se transformer quand on était un humain. Si j’en croyais le gémissement de douleur masculin et à moitié étouffé qui m’était parvenu de la salle de bains avant que la douche se mette à couler, ça devait être du pareil au même.
Je m’étais frotté la peau deux fois de suite, mais j’avais l’impression de toujours sentir le vison sous mon parfum. Mon oreille déchirée m’élançait, mon cou était couvert de perforations cerclées de rouge, où Baron m’avait mordue, et ma jambe gauche était bleue des suites de ma chute dans la roue d’exercice. Mais ça faisait du bien d’être de nouveau une personne. Je jetai un coup d œil à Ivy en train de faire la vaisselle, me demandant si j’aurais dû mettre un pansement sur mon oreille.
Je n’avais pas encore tout dit à Ivy et Jenks sur ces derniers jours. Je leur avais seulement parlé de ma captivité, pas de ce que j’avais appris dans le bureau de Trent. Ivy n’avait pas fait de commentaires, mais je savais qu’elle mourait d’envie de m’expliquer que je n’avais été qu’une idiote de partir sans plan de secours pour m’échapper.
Le dernier verre rincé et mis à sécher, elle tendit la main et ferma le robinet. Elle se détourna et s’essuya les mains avec un torchon. Voir une vamp, élancée, grande, et vêtue de cuir faire la vaisselle valait presque le coût d’admission à ma vie de dingue.
— Bon, dis-moi si j’ai tout compris, dit-elle en s’appuyant contre le comptoir. Trent t’a prise la main dans le sac, et au lieu de te livrer à la police, il t’a inscrite aux combats de rats pour essayer de te briser, dans l’espoir que tu acceptes de travailler pour lui ?
— Ouais.
Je m’étirai pour attraper le sac de biscuits glacés posé à côté de l’ordinateur d’Ivy.
— Ça se comprend.
Elle se déplaça pour prendre mon assiette vide. Après l’avoir lavée, elle la mit à égoutter à côté des verres. À part mes couverts, il n’y avait eu ni assiette ni plat, juste des verres, environ une vingtaine, tous avec quelques gouttes de jus d’orange au fond.
— La prochaine fois que tu t’attaques à quelqu’un comme Trent, est-ce qu’on pourrait au moins prévoir un plan pour gérer ta capture ? demanda-t-elle, le dos tourné et les épaules raides.
Irritée, je relevai la tête de mon sachet de gâteaux. Je respirai un bon coup avant de lui expliquer qu’elle pouvait prendre ses plans et s’en servir en guise de papier toilette, puis j’hésitai. Ses épaules étaient aussi tendues que sa pose était figée. Je me rappelai ce que Jenks avait dit sur son inquiétude, et aussi ce qu’elle m’avait expliqué sur les effets de mes coups de gueule sur la mise en route de ses instincts. Lentement, je relâchai mon souffle.
— D’accord, hésitai-je. Il faudra que nous ayons un plan de secours pour quand je merde, mais à condition que nous en ayons aussi un pour toi.
Jenks renifla et Ivy le regarda brièvement.
— Nous n’en avons pas besoin pour moi, dit-elle.
— Contente-toi de l’écrire et pose-le bien en vue à côté du téléphone, dis-je d’un air détaché. Et je ferai la même chose.
Je plaisantais à moitié, mais je me demandai si, dans toute sa gloire de constipée du bulbe, elle ne serait pas capable de le faire.
Sans rien dire, se révélant incapable de laisser les verres sécher seuls, Ivy se mit à les essuyer. Tout en mastiquant mes biscuits au gingembre, je regardai ses épaules se détendre et ses gestes perdre teur vivacité exacerbée.
— Tu as raison, continuai-je, pensant que je lui devais bien ça.
Je n’ai jamais eu personne sur qui je pouvais compter, avant...
(J’hésitai.) Je n’ai pas l’habitude.
Ivy se retourna, le soulagement dans son attitude me prenant par surprise.
— Hé, n’en fais pas trop.
— Que Dieu me vienne en aide, déclama Jenks de son étagère à ustensiles de cuisine. Je sens que je vais vomir.
Ivy fit claquer son torchon dans sa direction, le coin des lèvres retroussé en un sourire narquois. Je la regardai attentivement tandis qu’elle se remettait à essuyer. Rester calme et accepter des compromis faisait toute la différence. Maintenant que j’y repensais, accepter des compromis était ce qui nous avait permis de travailler une année ensemble. Mais c’était quand même plus dur de garder mon calme en étant entourée de toutes ses affaires et d’aucune des miennes. Je me sentais vulnérable et en danger.
— Tu aurais dû la voir, Rachel, dit Jenks sur un ton de confidence à vous briser les oreilles. Assise nuit et jour devant ses cartes pour essayer de trouver un moyen de t’extraire de chez Trent. Je lui ai dit que tout ce que nous avions à faire, c’était de continuer la surveillance et d’intervenir à la moindre occasion.
— La ferme, Jenks.
La voix d’Ivy était soudain lourde de menace. J’enfilai le dernier biscuit dans ma bouche et me levai pour jeter le sachet.
— Elle avait ce plan grandiose, continua Jenks. Elle l’a ramassé sur le plancher quand tu étais sous la douche. Elle allait faire appel à tous les services qu’on lui devait. Elle en a même parlé à sa mère.
— Je crois que je vais me procurer un chat, dit Ivy assez fort.
Un gros chat noir.
J’attrapai le sac de pain sur le comptoir et dégottai le miel au fond du placard, planqué pour que Jenks ne le trouve pas.
Rapportant le tout sur la table, je m’assis et le disposai devant moi.
— C’est une bonne chose que tu te sois échappée quand tu l’as fait, dit Jenks en se balançant sur la louche, ce qui envoya des reflets lumineux dans toute la cuisine. Ivy allait fiche en l’air pour ton compte le peu qui lui reste.
— J’appellerai mon chat Poussière Pixie. Je le laisserai dans le jardin et je ne le nourrirai pas.
Mon regard passa de la bouche soudain refermée de Jenks à Ivy. Nous avions une conversation agréable et chaleureuse, sans peur, sans aura de vamp ou morsure. Pourquoi fallait-il que Jenks la bousille ?
— Jenks, dis-je avec un soupir. Tu n’as rien d’autre à faire ?
— Non. (Il se laissa tomber, et passa à côté de moi en faisant traîner sa main dans la coulée de miel que j’étais en train d’étendre sûr une tranche de pain. Il descendit de trois centimètres sous le poids, puis redressa son vol.) Et au fait, tu vas le garder ?
Je le regardai sans comprendre et il se mit à rigoler.
— Ton nouveau peeeetiiiit coooopaaaain, gloussa-t-il.
Je fis la moue en voyant l’amusement dans les yeux d’Ivy.
— Ce n’est pas mon petit copain.
Jenks revint planer au-dessus du pot de miel ouvert, en tirant des fils brillants qu’il enfournait dans sa bouche.
— Je t’ai vue avec lui sur la moto... Humm, c’est bon. (Il prit une autre brassée de miel, et ses ailes se mirent à vibrer de façon audible.) Vos queues étaient emmêlées, se moqua-t-il.
Excédée, je fis un moulinet avec la main. Il s’enfuit hors de portée, puis revint.
— Tu aurais dû les voir, Ivy. Se roulant sur le sol, se mordant.
(Il rit et cela se transforma en fou rire haut perché ; je penchai lentement la tête tandis qu’il donnait de la bande vers la gauche.) Ça a été l’amour à la première morsure.
— Il t’a mordue au cou ? demanda Ivy en se tournant vers moi, sérieuse et pince-sans-rire si l’on oubliait ses yeux. Alors là, ça doit être de l’amour. Moi, elle ne me laisse pas la mordre dans le cou.
C’était quoi, ça ? Une nuit de payez-vous-Rachel ? Pas très à l’aise, je sortis une autre tranche de pain pour terminer mon sandwich et chassai Jenks du pot de miel. Il volait en tous sens, essayant sans succès de garder un vol stable tandis que le sucre lui montait à la tête et le soûlait.
— Hé, Ivy, dit-il en volant de travers et en se léchant les doigts.
Tu sais ce qu’ils disent à propos de la taille de la queue des rats, non ? Plus longue la queue, plus longue le...
— La ferme, hurlai-je.
La douche s’arrêta, ma respiration aussi. Une bouffée d’excitation me fit me redresser sur mon siège. Je jetai un œil vers Jenks. Il riait bêtement, ivre de miel.
— Jenks, dis-je, ne souhaitant pas que Baron ait à supporter un pixie en état d’ébriété. Dégage.
— Hi-ips, conclut-il en puisant une nouvelle poignée.
En rogne, je rebouchai le pot. Jenks émit un petit gémissement de détresse et je le repoussai d’un geste de la main dans les ustensiles de cuisine. Avec un peu de chance, il resterait accroché là jusqu’à ce qu’il soit dégrisé. Dans quatre minutes, maxi.
Ivy sortit, grommelant à propos de verres dans le salon. Le col de ma robe de chambre-était humide à cause de mes cheveux et je tirai dessus. J’essuyai le miel de mes doigts, toute parcourue de frissons dans ce qui ressemblait à un syndrome du rendez-vous à l’aveugle. C’était stupide. Je l’avais déjà rencontré. Nous avions même déjà eu la version rongeur d’un premier rendez-vous : une séance retentissante de gym, une petite course pour échapper à des gens et des chiens, et même un petit tour à moto dans le parc.
Mais qu’est-ce que vous pouvez dire à quelqu’un que vous ne connaissez pas et qui vient de vous sauver la vie ?
J’entendis la porte de la douche s’ouvrir en grinçant. Ivy s’immobilisa brutalement dans le couloir, le visage vide et deux mugs dans les mains. Je ramenai ma robe de chambre sur mes genoux, me demandant si je devais me lever. La voix de Baron me parvint du côté d’Ivy.
— Vous êtes Ivy, c’est ça ?
— Hum..., hésita Ivy. Vous êtes dans mon peignoir, finit-elle, et je fis une grimace.
Super. Il avait son odeur sur tout le corps.
— Oh, désolé.
Sa voix était agréable. Du genre grave et vibrante. J’étais impatiente de le voir. Ivy semblait être devenue muette. Baron prit une inspiration bruyante.
— Je l’ai trouvé sur le séchoir. Il n’y avait rien d’autre à mettre.
Je ferais peut-être mieux d’aller enfiler une serviette de bain...
— Oh, non, répondit Ivy après une hésitation et avec un ton amusé qui ne lui était pas habituel. Ça ira très bien. Vous avez aidé Rachel à s’échapper ?
— Ouais. Elle est dans la cuisine ?
— Entrez donc. (Elle leva les yeux au ciel en le précédant dans la pièce.) Un intello, fit-elle avec les lèvres et mon visage se figea.
Un intello m’a sauvé la vie ?
— Euh, bonjour, dit-il en s’immobilisant juste dans l’embrasure de la porte.
— Bonjour, répondis-je mécaniquement.
J’étais trop décontenancée en l’examinant pour en dire plus.
Le qualifier d’intello n’était pas honnête, mais en comparaison des morceaux avec lesquels Ivy avait l’habitude de sortir, on comprenait son jugement.
Baron faisait la même taille qu’Ivy, mais il était tellement mince qu’il semblait plus grand. Les bras pâles qui dépassaient du peignoir noir présentaient quelques cicatrices à moitié effacées, probablement un souvenir de précédents combats de rats. Ses joues étaient rasées de près... Il faudrait que je me procure un nouveau rasoir, celui que j’avais emprunté à Ivy étant probablement fichu. Le bord de ses oreilles était plein d’encoches.
Deux piqûres de chaque côté de sa gorge étaient violacées et enflammées. Elles étaient le reflet des miennes, et je me sentis rougir d’embarras.
Malgré ou peut-être à cause de sa carrure étroite, il paraissait gentil, le genre à être toujours plongé dans un livre. Ses cheveux noirs étaient longs, et la façon qu’il avait de les écarter sans cesse de devant ses yeux me fit penser qu’il les portait habituellement plus courts. Le peignoir lui donnait une allure douce et rassurante, mais la soie noire tendue sur ses muscles fins avait tendance à monopoliser mon regard. Ivy était un peu dure. Il avait trop de muscles pour être un intello.
— Tu as les cheveux roux, dit-il en se remettant en mouvement. J’avais pensé qu’ils seraient bruns.
— J’avais pensé que tu serais plus... euh... petit.
Je me levai à son approche, et après un instant de gêne, il tendit la main par-dessus un coin de la table. C’est d’accord, ce n’était pas Arnold Schwarzenegger. Mais il m’avait sauvé la vie.
Peut-être à ranger entre un Jeff Goldblum jeune et un Buckaroo Banzai dépenaillé.
— Je m’appelle Nick, dit-il en secouant ma main. En fait, c’est Nicolas. Merci de m’avoir aidé à sortir de ce trou à rats.
— Moi, c’est Rachel.
Sa poigne était confortable. Juste ce qu’il fallait de fermeté sans chercher à prouver sa force. Je lui indiquai l’une des chaises de cuisine et nous nous assîmes tous les deux.
— Et ce n’est pas grand-chose. Nous nous sommes sauvés mutuellement. Tu me diras peut-être que ce n’est pas mes affaires, mais comment diable t’es-tu retrouvé rat dans les combats de la ville ?
Nick se passa une main fine derrière l’oreille et contempla le plafond.
— Je, euh, cataloguais la collection privée de livres d’un vamp.
J’ai trouvé quelque chose d’intéressant et commis l’erreur de le rapporter chez moi. (Il croisa timidement mes yeux.) Mais je n’avais pas l’intention de le garder.
J’échangeai un regard avec Ivy. L’emprunter ; mais bien sûr.
Cependant, s’il avait travaillé avec des vampires auparavant, ça pouvait expliquer son aisance-en présence d’Ivy.
— Il m’a changé en rat quand il l’a découvert, continua Nick.
Puis il m’a donné en cadeau à un de ses associés. C’est lui qui m’a inscrit dans les combats, sachant qu’en tant qu’humain, j’aurais l’avantage de l’intelligence. Au moins, je lui ai rapporté un paquet de fric. Et toi ? Comment es-tu arrivée là ?
— Humm, hésitai-je. J’ai fabriqué un charme pour me transformer en vison et j’ai été enrôlée dans les combats par erreur.
Ce n’était pas vraiment un mensonge. Je ne l’avais pas prévu et c’était donc un accident. En quelque sorte.
— Tu es une sorcière ? dit-il, un sourire s’élargissant sur son visage. Super. Je n’en étais pas certain.
Un sourire m’échappa. J’avais déjà rencontré quelques humains comme lui, qui pensaient que les Outres n’étaient que l’autre facette de la pièce de monnaie humaine. Chaque fois, c’était une surprise et un plaisir.
— C’est quoi, ces combats ? demanda Ivy. Une sorte de laverie du crime, où on peut se débarrasser des gens sans avoir de sang sur les mains ?
Nick secoua la tête.
— Je ne pense pas. Rachel est la première personne que j’y ai croisée. Et j’y ai passé trois mois.
— Trois mois ? (J’étais atterrée.) Tu es resté en rat pendant trois mois ?
Il se trémoussa sur sa chaise et resserra la ceinture du peignoir.
— Ouais. Je suis sûr que toutes mes affaires ont été vendues pour payer les loyers en retard. Mais bon, j’ai de nouveau des mains. (Il les leva devant lui et je me rendis compte que, bien que fines, elles étaient couvertes de cals.)
J’eus une grimace de sympathie. Dans le Cloaque, vendre les affaires de vos locataires quand ils disparaissaient était une pratique standard. Et disparaître était quelque chose d’assez commun. Il n’avait plus de travail non plus, vu qu’il avait été
« viré » du dernier.
— Et tu vis vraiment dans une église ?
Mon regard suivit le sien, balayant cette cuisine clairement destinée à une congrégation.
— Oui. Ivy et moi avons emménagé il y a quelques jours. Ne fais pas attention aux corps enterrés dans le jardin.
Il sourit. Un demi-sourire plein de charme. Dieu me vienne en aide, ça le faisait ressembler à un petit garçon perdu. Ivy, de retour du côté de l’évier, renifla pour elle-même.
— Du miel, nous parvint la voix geignarde de Jenks en direct du plafond, me faisant lever les yeux.
Sa tête dépassait de la louche, et ses ailes vibrèrent jusqu’à devenir invisibles quand il repéra Nick. D’un vol mal assuré, il réussit à atteindre la table. Je me hérissai, mais Nick sourit.
— Jenks, si je ne m’abuse ?
— Baron, répondit Jenks, vacillant quand il tenta de prendre sa pose de Peter Pan la plus avantageuse. Content que tu puisses faire autre chose que couiner. Ça me file mal à la tête. « Scouic, scouic, scouic ». Ces trucs ultrasoniques me transpercent le cerveau.
— Moi, c’est Nick. Nick Sparagmos.
— En fait, Nick, Rachel voudrait savoir l’effet que ça fait d’avoir des boules aussi grosses que ta tête et qui traînent par terre.
— Jenks ! hurlai-je.
Mon Dieu, aidez-moi.
Secouant la tête violemment en signe de dénégation, je regardai Nick, pour m’apercevoir qu’il avait pris ça plutôt correctement, les yeux brillants et son long visage illuminé par un grand sourire.
Jenks prit une inspiration rapide et se tira vite fait quand j’essayai de l’attraper. Il retrouvait rapidement ses moyens.
— Hé, c’est une vilaine déchirure que tu as sur le poignet, enchaîna-t-il. Ma femme – une chic fille – me raccommode. Elle a vraiment un don pour la couture.
— Est-ce que tu veux quelque chose pour mettre sur ton cou, dis-je pour essayer de changer de sujet.
— Non, ça ira.
Il s’étira lentement comme s’il était raide, se ramassant brusquement quand je sentis un contact délicat sur ma pantoufle.
J’essayai de ne pas l’examiner trop ostensiblement. Jenks était beaucoup plus direct.
— Nick. (Il se posa à côté de lui sur la table.) As-tu déjà vu une cicatrice comme celle-ci ?
Il avait remonté sa manche pour dévoiler un zigzag boursouflé qui allait de son poignet à son coude. Il portait toujours des chemises en soie à manches longues avec des pantalons assortis.
Je n’avais jamais vu ces cicatrices.
Nick siffla avec admiration, et Jenks rayonna.
— C’est une fée qui m’a fait ça. Elle surveillait la même proie que mon Coureur. Quelques secondes au niveau du plafond avec cette lopette à ailes de papillon et elle a emmené son Coureur se faire voir ailleurs.
— Sans blague.
Nick s’était penché en avant et paraissait impressionné. Il sentait bon : viril sans basculer du côté garou, et sans un brin d’odeur de sang. Ses yeux étaient marron. Chouettes. J’aimais les yeux humains. Vous pouviez vous y perdre et ne jamais rien voir d’autre que ce que vous pouviez prévoir.
— Et celle-là ?
Nick montra une cicatrice ronde sur la clavicule de Jenks.
— Piqûre d’abeille, expliqua Jenks. Elle m’a tenu au lit pendant trois jours avec des frissons et des convulsions, mais nous avons maintenu nos revendications sur les bacs à fleurs du quartier sud. Et toi, tu as eu celle-là comment ?
Il s’envola pour aller indiquer une cicatrice qui formait un léger bourrelet tout autour du poignet de Nick.
Nick me regarda puis détourna les yeux.
— Un gros rat nommé Hugo.
— On dirait qu’il t’a quasiment arraché la main.
— Il a essayé.
— Et jette un œil ici. (Jenks retira sa chaussure, enlevant en même temps une chaussette presque transparente, pour montrer un pied déformé.) Un vamp a écrasé mon pied quand je ne me suis pas écarté assez rapidement.
Nick grimaça et je me sentis mal. Ça devait être dur de mesurer dix centimètres dans un monde peuplé de gens d’un mètre soixante-quinze. Écartant le col du peignoir, Nick découvrit son épaule et le début de la courbe d’un muscle. Je me penchai pour mieux voir.
L’enchevêtrement de cicatrices ressemblait à des griffures, et j’essayai de voir jusqu’où elles descendaient. Je me dis qu’Ivy était à côté de la plaque. Ce n’était pas un intello. Les intellos n’ont pas des abdominaux en tablette de chocolat.
— Et c’est un rat nommé Terreur de Pan qui m’a fait ça.
— Attends, regarde là.
Jenks ôta sa chemise jusqu’à la taille. Je sentis mon amusement s’estomper en voyant dans la lumière son corps couvert de balafres et de traces de coups.
— Tiens, celle-ci. (Il mit son doigt sur une cicatrice ronde en creux.) Tu vois, ça va jusqu’à l’autre côté. (Il se retourna pour montrer une plus petite trace au bas de son dos.) Une épée de fée.
Ç’aurait dû me tuer, mais je venais juste d’épouser Matalina. Elle m’a gardé vivant jusqu’à ce que les toxines se soient dispersées.
Nick secoua lentement la tête.
— Tu as gagné. Je ne peux pas battre ça.
Jenks se souleva de plusieurs centimètres, très fier. Je ne savais que dire. Mon estomac gargouilla, et, dans le silence choqué qui suivit, je murmurai :
— Nick, tu veux que je te fasse un sandwich ou autre chose ?
— Si ce n’est pas abuser.
Ses yeux rencontrant les miens étaient pleins de chaleur.
Je me levai et glissai jusqu’au frigo dans mes pantoufles roses.
— Pas de souci. De toute façon, j’allais me préparer quelque chose.
Ivy avait fini de ranger les derniers verres et commençait à nettoyer l’évier avec la poudre à récurer. Je lui lançai un regard noir. Il n’avait aucun besoin d’être nettoyé. Elle était juste curieuse. En ouvrant le frigo, je comptai silencieusement les sacs de quatre restaurants différents. Apparemment, Ivy avait fait les courses. En fouillant, je trouvai de la mortadelle et un cœur de laitue un peu défraîchi. Mes yeux cherchèrent la tomate sur l’appui de fenêtre et je me mordis la lèvre, espérant que Nick ne l’avait pas encore vue. Je ne voulais pas le choquer. La plupart des humains ne toucheraient pas une tomate, même avec des gants. Me déplaçant pour bloquer sa vue, je la cachai derrière le grille-pain.
— On a encore faim ? murmura Ivy discrètement. Dix secondes dans la bouche et... dix ans sur les hanches.
— J’ai faim, répliquai-je tout bas. Et je vais avoir besoin de toutes mes forces cette nuit. (Je fourrai de nouveau la tête dans le réfrigérateur pour dénicher la mayo.) Tu pourrais m’aider si tu as le temps.
— Aider à quoi ? se mêla Jenks. À te border dans ton lit ?
Je me retournai, les mains pleines de denrées pour sandwichs, et repoussai la porte du frigo avec le coude.
— J’ai besoin de votre aide pour faire tomber Trent. Et nous n’avons que jusqu’à minuit pour le faire.
Le vol de Jenks devint erratique.
— Quoi ?
Toute trace d’humour avait disparu de sa voix.
Je dirigeai mon regard las vers Ivy. Je savais qu’elle n’allait pas aimer ce que j’avais àdire. En vérité, j’avais attendu que Nick soit présent, espérant que, devant un témoin, elle ne me ferait pas de scène.
— Cette nuit ? (Ivy posa le dos de sa main sur le cuir qui couvrait sa hanche.) Tu veux organiser une Course contre lui cette nuit ?
Ses yeux allèrent vers Nick, puis revinrent sur moi. Elle jeta son chiffon dans l’évier et se sécha les mains sur un torchon à vaisselle.
— Rachel, est-ce que je peux te dire quelque chose dans le couloir ?
Mon front se plissa à l’insulte implicite envers Nick. Elle ne voulait pas lui faire confiance. Mais, avec un soupir exaspéré, je laissai tomber tout ce que je tenais sur le comptoir.
— Excuse-moi, dis-je en lui adressant une grimace gênée.
Furieuse, je la suivis. Je m’arrêtai brutalement en la voyant immobile à mi-chemin dans le couloir qui menait aux chambres, sa silhouette à la taille de guêpe respirant le danger. Le parfum d’encens omniprésent dans l’espace confiné me fit me tendre comme un ressort.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je sèchement.
— Mettre Nick au courant de ton petit problème n’est pas une bonne idée.
— Ça fait trois mois qu’il vit en rat, dis-je en reculant.
Comment pourrait-il être un assassin du SO ? Le pauvre garçon n’a même pas de vêtements, et tu te demandes s’il va me tuer ?
— Non, protesta-t-elle en se rapprochant jusqu’à ce que je sois acculée contre le mur. Mais moins il en saura sur toi, plus vous serez tous les deux en sécurité.
— Oh.
Mon visage était glacé. Elle était trop près. Quelle ait oublié son sens de l’espace personnel n’était pas bon signe.
— Et de quoi vas-tu accuser Trent ? De t’avoir retenue sous ta forme de vison ? De t’avoir engagée dans les combats de la ville ?
Si tu vas te plaindre de ça au SO, tu es morte.
Son discours s’était ralenti, tournant au monologue sensuel et traînant. Il fallait que je sorte de ce couloir.
— Après trois jours avec lui, j’ai bien plus que ça.
La voix de Nick nous parvint de la cuisine.
— Le SO ? demandait-il d’une voix forte. Ce sont eux qui t’ont mise dans les combats de rats, Rachel ? Tu n’es pas une sorcière noire, hein ?
Ivy se secoua. Ses yeux redevinrent brusquement marron.
L’air un peu perdu, elle recula.
— Désolée, dit-elle doucement.
Visiblement peu satisfaite, elle retourna dans la cuisine.
Soulagée, je la suivis, pour trouver Jenks perché sur l’épaule de Nick. Je m’interrogeai. Avait-il une ouïe particulièrement fine, ou Jenks lui avait-il tout raconté ? J’aurais parié sur la seconde hypothèse. Et la question de Nick sur la sorcellerie noire avait été déstabilisante de désinvolture.
— Nan, dit Jenks d’une voix suffisante. La magie de Rachel est plus blanche que ses fesses. Elle a quitté le SO en emmenant Ivy.
Ivy était leur meilleure Coureuse. Denon, son patron, a mis par dépit un contrat sur la tête de Rachel.
— Tu étais une Coureuse du SO, dit Nick. Je vois. Mais comment t’es-tu retrouvée dans les combats de rats ?
Toujours sur la défensive, je regardai Ivy qui s’était remise à frotter l’évier avec application. Elle haussa les épaules. Comme si c’était suffisant pour garder M. Rat dans le noir. Traînant les semelles de mes chaussons jusqu’au comptoir, je sortis six tranches de pain.
— M. Kalamack m’a surprise dans son bureau, en train de chercher des preuves de son implication dans des trafics de drogues bio. Il a pensé que ce serait plus rigolo de me mettre dans une arène que de me livrer à la police.
— Kalamack ? répéta Nick, ses yeux s’agrandissant. Tu veux dire Trent Kalamack ? Le conseiller ? Il fait dans les drogues bio ?
Le peignoir de Nick venait juste de glisser de ses genoux. Je fis un souhait pour qu’il se tourne encore un touuut petit peu.
Contente de moi, je posai des rondelles de mortadelle sur trois des tranches.
— Ouais. Mais pendant que j’étais prisonnière, j’ai découvert que Trent ne s’occupait pas que de faire circuler des drogues bio.
(J’hésitai, ménageant mes effets.) Il les fabrique.
Ivy se retourna. Le chiffon oublié dans une main devenue molle, elle me dévisagea de l’autre bout de la cuisine. Je pouvais entendre des gamins jouer à chat devant la maison d’à côté. Tout était si calme. Savourant sa réaction, je m’occupai de la laitue, enlevant les feuilles brunies jusqu’à parvenir au vert.
Le teint de Nick était devenu cendreux. Je ne le blâmai pas.
Pour des raisons évidentes, les humains étaient terrifiés par les manipulations génétiques. Et apprendre que Trent Kalamack était à fond dans le truc devait être super-inquiétant. Surtout si on se demandait de quel côté de la barrière il était, humain ou Outre.
— Pas M. Kalamack, dit-il un brin déstabilisé. J’ai voté pour lui. Les deux fois. Tu es sûre ?
— C’est un biogénéticien ?
Ivy aussi semblait secouée.
— Non, mais d’après ce que je sais, il en finance. (Et il les tue, et les laisse pourrir sur le sol de son bureau.) Il a un chargement qui part cette nuit par la Southwest. Si nous pouvons l’intercepter et le relier à lui, je pourrai m’en servir pour payer mon contrat.
Jenks, tu as encore cette page de son agenda ?
— Je l’ai cachée dans ma souche, acquiesça le pixie.
J’ouvris la bouche pour protester mais me ravisai. Finalement, ce n’était pas un mauvais endroit. Le bruit du couteau étalant la mayonnaise sur le pain résonna et je finis les sandwichs.
Nick retira sa tête de ses mains. Les traits de son long visage étaient un peu plus tirés. Il était tout pâle.
— De l’ingénierie génétique ? Trent Kalamack a un labo bio ?
Le conseiller Kalamack ?
— Et tu vas adorer la partie suivante, dis-je à l’intention d’Ivy.
C’est Francis qui gère ça du côté du SO.
Jenks glapit, s’élevant comme une flèche jusqu’au plafond et revenant.
— Francis ? Tu es sûre que tu n’avais pas pris un coup sur la tête, Rach’ ?
— Il travaille pour Trent, aussi sûr que j’ai passé trois jours et demi à bouffer des carottes. Je l’ai vu. Vous êtes au courant de ces prises de Soufre que Francis a réussi ? De sa promotion ? De cette voiture ?
Je ne finis pas ma pensée, laissant Jenks et Ivy conclure par eux-mêmes.
— Le fils de chienne ! s exclama Jenks. Les prises de Soufre sont une diversion !
— Ouais.
Je coupai les sandwichs en deux. Satisfaite de mon petit effet, j’en mis un sur une assiette pour moi et deux sur une autre pour Nick ; il était maigre.
— Trent tient le SO et le BFO occupés avec le Soufre, pendant que le vrai gagne-pain sort de l’autre côté de la ville.
Les gestes d’Ivy étaient ralentis. Elle réfléchissait en rinçant de nouveau la poudre à récurer sur ses mains.
— Francis n’est pas assez intelligent, dit-elle en s’essuyant les doigts et en posant le torchon une fois qu’elle eut fini.
— Non. (Je m’étais figée.) Il ne l’est pas. Il va se faire choper et mettre en cabane.
Jenks atterrit à côté de moi.
— Denon va en pisser dans son froc quand il apprendra ça.
— Attends.
L’attention d’Ivy était éveillée. Le cercle marron de ses yeux était en train de diminuer, mais cela venait de l’excitation, pas de la faim.
— Qui dit que Denon n’est pas lui aussi sur la liste de paie de Trent ? reprit-elle. Tu vas avoir besoin de preuves avant d’aller au SO. Ils te tueront avant de t’aider à l’attraper. Et le faire nous-mêmes nécessitera plus que nous deux et un après-midi de préparation.
Mon front se plissa d’inquiétude.
— C’est ma seule chance, Ivy, protestai-je. Risquée ou non.
— Hum. (La main de Nick tremblait lorsqu’il la tendit pour prendre un sandwich.) Pourquoi ne vas-tu pas au BFO ?
Ivy et moi nous tournâmes vers lui dans un silence peiné. Nick prit une bouchée et déglutit pour l’avaler.
— Le BFO se rendrait dans un coin pourri du Cloaque à minuit sur une information concernant la production de drogues bio, surtout si M. Kalamack est accusé d’être dans le coup. Si tu as une preuve quelconque, ils iront voir.
Incrédule, je regardai Ivy. Son visage paraissait aussi vide que l’était devenu le mien. Le BFO ?
Mon front se dérida et je sentis un sourire envahir mes lèvres.
Nick avait raison. La rivalité qui existait entre le SO et le BFO
serait suffisante pour qu’ils s’y intéressent.
— Trent sera cuit, mon contrat sera payé, et le SO passera pour un service de crétins. J’aime ça.
Je pris une bouchée de mon sandwich et rencontrai les yeux de Nick en essuyant la mayo au coin de ma bouche.
— Rachel ? (À son ton, Ivy n’était pas heureuse.) Puis-je te dire quelques mots ?
Je lançai un regard vers Nick, sentant ma tension s’élever de nouveau. Qu’est-ce qu’elle voulait à présent ? Mais elle était déjà sortie.
— Excuse-moi, dis-je en me remettant sur mes pieds et en resserrant nerveusement la ceinture de ma robe de chambre. La princesse Paranoïa veut me parler.
Ivy semblait dans son état normal. Cela devrait bien se passer.
Nick balaya une miette tombée sur le peignoir. Pas du tout perturbé.
— Ça t’ennuie si je fais du café ? Depuis trois mois, je meurs d’envie d’en boire une tasse.
— Vas-y. Fais comme chez toi.
J’étais contente qu’il ne se sente pas insulté par le manque de confiance d’Ivy. Il nous sortait un superplan, et elle ne l’aimait pas parce qu’elle n’y avait pas pensé la première.
— Le café est dans le frigo, ajoutai-je tout en la suivant dans le couloir. Qu’est-ce qui ne va pas ? lançai-je en la rejoignant. C’est juste un mec aux mains un peu moites. Et il a raison. Convaincre le BFO de courir après Trent sera beaucoup plus sûr que d’essayer d’avoir le SO pour m’aider.
Je ne pouvais pas voir la couleur des yeux d’Ivy dans la pénombre. La nuit tombait dehors, et le couloir était d’un noir désagréable avec elle dedans.
— Rachel, il ne s’agit pas d’un raid sur le repaire favori des vamps du coin. C’est une tentative pour faire tomber l’un des citoyens les plus puissants de cette ville. Un mot de trop de la part de Nick et tu es morte.
Mon ventre se serra à ce rappel. Je pris une inspiration et la relâchai lentement.
— Continue.
— Je sais que Nick ne veut qu’aider. Il ne serait pas humain s’il ne souhaitait pas te remercier de l’avoir aidé à s’échapper. Mais il risque de se faire amocher.
Je ne dis rien. Je savais quelle avait raison. Nous étions des professionnelles, pas lui. Il faudrait que, d’une façon ou d’une autre, je le mette à l’abri.
— Et tu proposes quoi ? demandai-je.
Je sentis sa tension se relâcher.
— Pourquoi ne l’emmènes-tu pas en haut, pour voir si ces vieux habits dans le clocher lui iraient ? Pendant ce temps, je vais réserver une place sur cet avion. Tu as dit que c’était quel vol ?
Je ramenai une mèche derrière une de mes oreilles.
— Pourquoi ? Tout ce que nous avons besoin de savoir, c’est à quelle heure il décolle.
— Nous pourrions avoir besoin de plus de temps. Ça va être juste. La plupart des compagnies font attendre leurs avions si on leur explique qu’on a des problèmes avec la lumière du jour. Ils expliquent le retard par la météo ou une petite maintenance. Ils ne s’envoleront pas avant que le soleil soit aussi couché à douze mille mètres.
Des problèmes avec la lumière du jour ? Ça expliquait beaucoup de choses.
— Le dernier vol avant minuit pour L. A.
Le visage d’Ivy se fit concentré. Elle était partie dans ce que j’appelais son «mode planificateur ».
— Jenks et moi irons au BFO pour tout expliquer. (Sa voix était préoccupée.) Tu pourras nous rejoindre pour l’intervention.
— Hé, attends une minute. Je vais au BFO. C’est ma Course.
Je vis sa grimace, même dans la pénombre du couloir, et je fis un pas en arrière, mal à l’aise.
— Oui, mais c’est quand même le BFO. Plus sûr, d’accord. Mais ils pourraient te mettre la main dessus simplement pour le prestige de réussir à attraper un Coureur, là où le SO a échoué.
Certains de ces gars aimeraient tuer une sorcière, tu le sais.
J’avais envie de vomir. Je hochai la tête lentement. Je commençai à saliver au bruit de l’eau en train de gargouiller dans la cafetière.
— Tu as raison. Je resterai hors de vue jusqu’à ce que vous ayez dit au BFO ce qu’on est en train de faire.
L’attitude déterminée d’Ivy se transforma en un air de surprise.
— Tu penses que j’ai raison ?
L’odeur du café m’attirait vers la cuisine. Ivy m’y suivit, ses pas ne faisant aucun bruit. Je croisai les bras et m’agrippai les coudes en entrant dans la pièce plus éclairée. Le souvenir d’avoir dû m’y cacher dans l’obscurité pour échapper à des fées assassines doucha tout sentiment d’excitation qu’avait pu me procurer l’espoir de mettre la main sur Trent. Il fallait que je prépare quelques autres sorts. Puissants. Différents. Vraiment différents.
Peut-être... peut-être noirs. J’eus encore plus envie de vomir, Les têtes de Jenks et de Nick étaient toutes proches. Jenks était en train d’essayer de le convaincre d’ouvrir le pot de miel. Au sourire de Nick et à ses refus gentils mais continus, je devinai qu’il avait des connaissances sur les pixies tout comme sur les vamps.
Je restai debout à côté de la cafetière, attendant que toute l’eau soit passée. Ivy ouvrit le placard et me tendit trois chopes. Dans ses yeux, je lus qu’elle me demandait pourquoi j’étais soudain à cran. C’était une vamp, elle lisait le langage du corps bien mieux que le docteur Ruth1.
— Le SO jette encore des sorts contre moi, dis-je doucement.
Chaque fois que le BFO bouge pour une opération sérieuse, le SO
lui emboîte le pas pour être impliqué. Si je dois faire une apparition publique, j’ai besoin de quelque chose pour me 1 Docteur Ruth Westheimer, thérapeute américaine du sexe, rendue célèbre par son show télévisé Sexuality Speaking qui débuta en 1980. A aussi publié Dr Ruth’s Encyclopedia of Sex (NdT).
protéger d’eux. Quelque chose de puissant. Je peux le fabriquer pendant que vous serez au BFO, puis vous rejoindre à l’aéroport.
Ivy resta figée à côté de l’évier, les bras croisés et l’air soupçonneux.
— Ça semble une bonne idée. Un peu de préparation ne peut pas faire de mal.
Je sentis ma tension augmenter. La magie noire de la terre impliquait toujours de tuer pour ajouter un composant à la potion.
Surtout pour les sorts les plus forts. Je supposai que j’allais bientôt savoir si j’en étais capable. Baissant les yeux, j’alignai soigneusement les chopes.
— Jenks ? Comment est la permanence d’assassins dehors ?
Le vent de ses ailes déplaça mes cheveux quand il vint se poser pris de ma main.
— Pas très nombreuse. Ça fait quatre jours qu’ils ne t’ont pas vue. Il n’y a plus que des fées. Donne cinq minutes à mes enfants et ils les distrairont assez pour que tu puisses sortir discrètement si besoin est.
— Bien. Je sors pour trouver de nouveaux sorts dès que je suis habillée.
— Pour quoi faire ? demanda Ivy sur un ton méfiant. Tu as plein de livres de sorts ici.
Je sentis l’humidité de la sueur dans mon cou. Je n’aimais pas qu’Ivy en soit consciente.
— J’ai besoin de quelque chose de plus fort.
Je me retournai ; le visage d’Ivy était curieusement détendu.
La peur raidit mes épaules. Je respirai profondément et baissai les yeux.
— Je veux quelque chose qui puisse servir à attaquer, dis-je d’une petite voix.
Une main soutenant mon coude, je posai mon autre main sur ma clavicule.
Jenks vint voleter devant moi, me forçant à le regarder. Ses traits minuscules étaient crispés par l’inquiétude. Ce qui ne faisait rien pour mon bien-être.
— Hé, Rach’, ça me semble flirter d’un peu près avec la magie noire. Non ?
Mon cœur battait à tout rompre, et je n’avais encore rien fait.
— Flirter ? Par l’enfer, ça se peut.
Je jetai un œil du côté d’Ivy. Son attitude était soigneusement neutre. Nick ne semblait pas plus troublé quand il se leva pour s’approcher du café bientôt prêt. De nouveau, l’idée qu’il pratiquait la magie noire me traversa. Des humains pouvaient se brancher sur les lignes d’énergie, même si magiciens et sorcières étaient considérés comme des plaisantins dans la plupart des cercles d’Outrés.
— La lune est en train de se lever, ce sera à moi de jouer. Et je ne vais pas préparer des sorts avec l’idée de faire du mal à quelqu’un en particulier...
J’avais eu du mal à prononcer les mots. Le silence était désagréable. La réponse relativement modérée d’Ivy fut déroutante :
— Tu en es vraiment sûre, Rachel ?
Il y avait tout juste un soupçon d’avertissement dans sa voix.
— Ça va aller. (Mais je détournai les yeux.) Je ne fais pas ça par méchanceté, seulement pour sauver ma vie. Ça fait une différence.
Je l’espère. Que dieu vienne en aide à mon âme si je me trompe.
Les ailes de Jenks disparurent par à-coups quand il s’envola pour se percher sur la louche.
— Cela n’a pas d’importance, dit-il, visiblement troublé. Ils ont brûlé tous les livres de magie noire.
Nick retira la cafetière de sous le filet de liquide et mit une chope à la place.
— La bibliothèque de l’université en a quelques-uns, dit-il tandis que la plaque brûlante faisait grésiller ce qui était tombé durant les quelques secondes prises par le changement.
Nous nous tournâmes tous vers lui et il haussa les épaules.
— Ils les gardent sous clé dans le cabinet à livres anciens.
Un relent de peur me tirailla. Je ne devrais pas faire ça, pensai-je.
— Et tu as la clé.
Mon ton avait été un rien sarcastique et je fus surprise quand il opina.
Ivy exhala brutalement, incrédule. Puis se moqua :
— Tu as une clé ! Tu étais un rat il y a une heure, et tu as une clé de la bibliothèque de l’université.
Il parut soudain beaucoup plus dangereux, debout dans ma cuisine, l’air nonchalant, le peignoir d’Ivy pendant sur sa grande carcasse efflanquée.
— J’y ai fait mon mémoire de fin d’études, dit-il.
— Tu as été à l’université ? demandai-je en remplissant à mon tour ma chope.
Il avala une gorgée de café, ses yeux se fermèrent sous l’effet d’une apparente béatitude.
— Un cursus complet. J’ai fait ma spécialisation en acquisition, organisation et distribution de données.
— Tu es bibliothécaire.
J’étais soulagée : c’est comme ça qu’il était au courant pour les livres de magie noire.
— Je l’ai été. Je peux te faire entrer et sortir sans difficulté. La dame en charge des étudiants en mémoire de fin d’études cache les clés des parties fermées près des portes, pour éviter qu’on vienne continuellement l’ennuyer.
Il prit une autre gorgée, et ses yeux devinrent vitreux quand la caféine frappa.
Ivy semblait de nouveau inquiète, ses yeux marron étrécis.
— Rachel, je peux te parler ?
— Non, dis-je doucement.
Je ne voulais pas retourner dans ce couloir. Il y faisait sombre.
J’étais à cran. Que mon cœur batte trop rapidement parce que j’étais effrayée par la magie noire et non par elle ne ferait pas de différence pour ses instincts. Et aller à la bibliothèque avec Nick était bien moins dangereux que faire un sort noir. Ce qui n’avait pas vraiment l’air de la perturber.
— Que veux-tu ?
Elle me regarda, puis Nick.
— Je voulais seulement suggérer que tu emmènes Nick dans le clocher. Nous y avons quelques vêtements qui pourraient lui aller.
Je me détachai du comptoir, ma chope non entamée serrée dans l’une de mes mains. Menteuse, pensai-je.
— Nick, donne-moi une minute pour m’habiller, et je te montre où c’est. Tu n’as rien contre le fait de porter les vieux habits d’un prêtre, n’est-ce pas ?
L’air étonné de Nick se transforma en acquiescement.
— Non, ça ira très bien.
— Bien. (Mes tempes battaient.) Quand tu seras habillé, nous irons à la bibliothèque et tu pourras me montrer tous leurs livres de magie noire.
En sortant, je regardai Ivy et Jenks. Lui était très pâle, il n’aimait visiblement pas ce que j’allais faire. Elle semblait inquiète, mais j’étais plus embêtée par la désinvolture de Nick envers tout ce qui était Outre, et, à présent, envers la magie noire.
Il ne pratiquait pas, si ?