Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 31 · La respiration de Francis eut un raté, il avait compris.
— Lâche-moi ! pleurnicha-t-il. (La peur rendait sa voix méconnaissable et haut perchée.) Lâche-moi, Rachel ! Ils vont te tuer !
Je plantai mes doigts solidement. Il continua à se débattre, mais je serrai les dents. Je gémis de douleur. Ses efforts pour fuir étaient en train d’arracher les sutures de mes blessures. Le sang s’était remis à couler et, d’une main, je fouillai mon sac à la recherche d’une amulette. Du coin de l’œil, je suivais les mouvements du petit homme : ses lèvres bougèrent et la boule dans sa main passa du rouge de l’au-delà au bleu. Bon Dieu. Il était en train d’invoquer son charme.
— Je n’ai pas le temps pour ça ! maugréai-je, furieuse, à moitié sur Francis, essayant de le maintenir par terre.
Des gens s’étaient mis à courir. Ils s’échappaient par les couloirs et n’étaient pas arrêtés par la femme quand ils essayaient de sortir sur le parking. Quand des sorciers s’affrontaient, seuls les plus rapides survivaient. Ma respiration siffla dans mes narines quand les lèvres de l’homme arrêtèrent de bouger. Il ramena son bras en arrière et lança son sort.
Avec un hoquet, je tirai Francis et le mis devant moi.
— Non ! hurla-t-il en voyant le charme foncer vers nous.
Sa bouche et ses yeux étaient déformés par la peur.
Le sort nous propulsa sur le sol, jusqu’aux sièges. Le coude de Francis se ficha dans mon bras blessé et je grognai de douleur. Son cri s’interrompit brutalement dans un gargouillis effrayant.
La douleur dans mon épaule devint une véritable agonie et j’essayai désespérément de me débarrasser de son poids. Il s’affala sur le sol, inconscient. Je rampai fébrilement en arrière et le regardai. Une aura bleue palpitait autour de lui. J’en avais aussi une fine couche sur ma manche. Ma peau se convulsa quand la brume bleue d’au-delà glissa de ma manche pour rejoindre celle qui recouvrait Francis. Il se tordait sur lui-même, complètement recouvert. Finalement, il s’immobilisa.
Le souffle court, je détachai mes yeux de Francis. Les trois assassins prononçaient en chœur des mots latins, leurs mains décrivant des figures dans l’air. Leurs mouvements étaient élégants et précis, presque obscènes.
— Rach’ ! (La voix de Jenks me vrilla les oreilles à trois sièges de là.) Ils sont en train de construire un filet. Sors de là ! Il faut que tu dégages !
Sortir
en regardant Francis. Le bleu avait disparu, ses bras et ses jambes faisaient des angles anormaux sur le sol. J’étais horrifiée. Je lui avais fait prendre le coup qui m’était destiné.
Ç’avait été un accident. Je n’avais pas voulu le tuer.
Mon estomac se serra. Je me dis que j’allais vomir. Je repoussai ma peur et utilisai la colère pour me mettre à genoux.
J’agrippai un des sièges orange et m’en servis pour me mettre debout. Ils m’avaient obligée à faire prendre ce coup par Francis.
Oh Dieu. Il était mort par ma faute.
— Pourquoi m’avez vous fait faire ça ? dis-je doucement en me tournant vers le plus petit.
Je fis un pas en avant. L’air se mit à vibrer. Je ne pouvais pas dire que ce que j’avais fait était mal. J’étais vivante. Mais je n’avais pas voulu ça.
— Pourquoi ? dis-je plus fort.
Ma colère s’amplifiait, et la sensation de piqûres d’épingles sur toute ma peau me submergea. C’étaient les premiers effets du filet.
Je m’en fichais. En passant à côté de mon sac, je le ramassai, tout en écartant du pied mon amulette non invoquée.
Les yeux du sorcier branché sur la ligne d’énergie s’écarquillèrent de surprise en me voyant venir vers lui. L’air déterminé, il se mit à chanter plus fort. Je pouvais entendre les deux autres murmurer comme un vent chargé de cendres. Il était facile de se déplacer au centre du filet, mais plus j’approchais du bord, plus cela devenait dur.
Nous étions dans une sorte de bulle d’air teinté de bleu. À
l’extérieur, Edden et Nick se battaient pour y pénétrer.
— Vous m’avez fait faire ça ! hurlai-je.
Mes cheveux se dressèrent et retombèrent dans un souffle d’au-delà quand leur filet se solidifia. Les dents serrées, je risquai un regard au-delà de la brume bleue. Je vis la montagne de muscles occupée à le maintenir en place tout en lançant des sorts tirés de la ligne d’énergie sur les malheureux agents du BFO, complètement dépassés, qui avaient fini par arriver. Je m’en moquais. Il y en avait deux à l’intérieur avec moi. Ils n’allaient pas en sortir.
J’étais furieuse et frustrée. Fatiguée de me cacher dans une église, fatiguée d’esquiver des balles molles, fatiguée de passer mon courrier dans l’eau salée, et surtout fatiguée d’être effrayée.
Et à cause de moi, Francis était allongé sur le sol froid d’une gare routière miteuse. C’était peut-être un vermisseau, mais il n’avait pas mérité ça.
Je mis mon sac devant moi en continuant à boitiller vers le plus petit. Je sentis sous mes doigts les crans d’une amulette de sommeil. Folle de rage, je la passai autour de mon cou et la laissai pendre à sa cordelette. Les lèvres du sorcier commencèrent à bouger, ses longues mains se mirent à dessiner des figures. Si c’était un sort vraiment méchant, j’avais quatre secondes. Cinq s’il le faisait assez fort pour me tuer.
— Personne ! hurlai-je en titubant vers lui par la seule force de ma volonté. (Ses yeux s’agrandirent quand il vit la marque du démon sur mon poing fermé.) Personne ne peut me faire tuer quelqu’un.
Je lançai mon poing en avant. Nous vacillâmes tous les deux quand il atteignit sa mâchoire. Je me recroquevillai sur moi-même, secouant ma main endolorie. L’homme recula en chancelant, puis se reprit. Le rassemblement de pouvoir s’était brutalement relâché. Toujours en rage, je serrai les dents et frappai de nouveau. Il ne s’était pas attendu à une attaque physique, car peu de sorciers des lignes d’énergie y recouraient, et il leva un bras pour se protéger. Attrapant ses doigts, je les pliai violemment en arrière, en brisant au moins trois.
Son cri de douleur trouva un écho dans celui de surprise que lança la femme, de l’autre côté de la salle. Elle se mit à courir vers nous. Tenant toujours la main de l’homme, je lançai mon pied en avant, le tirant vers moi pour qu’il s’y empale. Les yeux lui sortirent de la tête. Il recula en se tenant l’estomac. Ses yeux pleins de larmes cherchèrent quelqu’un derrière moi. Sans avoir repris son souffle, il se laissa choir et roula vers la droite.
Haletante, je me jetai par terre et roulai vers la gauche. Une explosion fît voler mes cheveux. Je redressai la tête. La boule d’au-delà verdâtre s’étalait sur le mur et vers les extrémités de la salle.
Je me retournai. Le petit brin de femme marchait vers moi, le visage figé. Ses lèvres continuaient à débiter des mots. Une boule rouge d’au-delà grossit dans sa main, parcourue de traînées vertes de son aura tandis qu’elle essayait de la maîtriser.
— Tu veux te payer Morgan ? hurlai-je du sol. C’est ça ?
Je me redressai en tremblant, posant une main sur le mur pour rester droite.
L’homme derrière moi prononça un mot que je ne pus saisir. Il était trop étrange pour que je le comprenne. Mes yeux s’agrandirent, ma bouche s’ouvrit sur un hurlement silencieux quand il explosa en moi.
Me tenant la tête, je tombai à genoux en criant.
— Non ! (J’essayai de m’arracher le crâne.) Non ! Sortez de là !
Des déchirures écarlates bordées de noir. Des asticots grouillants. Le goût aigre de la chair en décomposition.
Le souvenir du mot se consuma dans mon subconscient. Je relevai les yeux, haletante. J’étais au bout du rouleau. Mon cœur battait contre mes poumons. Des points noirs virevoltaient aux frontières de ma vision. Ma peau me picotait, comme si elle ne m’avait pas appartenu. Bon Dieu, c’était quoi ce truc ?
L’homme et la femme se tenaient l’un à côté de l’autre. D’une main, elle le soutenait par le coude. Il était replié sur sa main blessée. Leurs visages étaient furieux mais sûrs d’eux-mêmes et satisfaits. Il ne pouvait pas se servir de sa main, mais visiblement, il n’avait pas besoin de me tuer. Tout ce qu’il avait à faire, c’était répéter ce mot.
J’étais morte. Plus morte que la normale. Mais j’allais en emmener un avec moi.
— Maintenant, rugit Edden, mais sa voix me parvint à travers un brouillard.
L’effondrement du filet magique nous surprit tous les trois. La vapeur bleue qui avait envahi l’air sembla se replier sur elle-même et disparut. Le gros sorcier qui était resté à l’extérieur du filet était par terre, les mains derrière la tête. Six agents du BFO
l’encerclaient. L’espoir se réveilla en moi, presque douloureux.
Une course attira mon regard. C’était Nick.
Le charme de sommeil que j’avais invoqué était tombé par terre. J’attrapai la cordelette et balançai l’amulette dans sa direction.
— Prends ça !
L’assassin se retourna, mais trop tard. Le visage blême, Nick laissa tomber la boucle autour du cou de la femme puis recula à toute vitesse. Elle s’effondra. L’homme essaya de la retenir puis amortit seulement sa chute jusqu’au sol. La bouche béant sous le coup de la surprise, il parcourut la salle du regard.
— C’est le BFO ! clama Edden. (Il avait l’air cruche avec son bras en écharpe et son arme dans la main gauche.) Mettez vos mains derrière la tête et arrêtez de remuer les lèvres, ou je vous fais sauter la mâchoire !
L’homme cligna des yeux, abasourdi. Il jeta un œil à la femme allongée à ses pieds, prit une inspiration et se mit à courir.
— Non ! criai-je.
Encore assise, je renversai mon sac. J’attrapai une amulette, la plaquai contre mon cou dégoulinant de sang, puis la jetai devant ses pieds. La moitié de mes charmes, leurs cordons emmêlés, partirent en même temps. Comme des bolas, l’ensemble tournoya à hauteur de genoux, le heurta, et s’enroula autour de ses jambes comme s’il avait été du bétail. Il trébucha et se vautra.
Le bruit fait par les gens du BFO finit par m’atteindre. Avec une obstination farouche, je rampai jusqu’à Francis, allongé tout seul près des sièges. Craignant le pire, je le retournai. Ses yeux vides contemplaient le plafond. Mon visage se liquéfia. Mon Dieu, non.
C’est à ce moment que sa poitrine se souleva et que ses lèvres minces eurent un sourire provoqué par je ne sais quel rêve. Il était vivant. Il respirait, profondément endormi par un sort tiré d’une ligne d’énergie. Le soulagement m’envahit. Je ne l’avais pas tué.
— Chat ! (Je vociférais dans son visage inconscient, étroit et fuyant.) Tu m’entends, espèce de sac à merde de chameau ? C’est toi le chat !
Je ne l’avais pas tué.
Les chaussures marron éraflées d’Edden s’arrêtèrent à côté de moi. Mon visage se tendit et je passai une main couverte de sang sous mon œil. Je n’avais pas tué Francis. Je plissai les paupières et laissai mon regard remonter le long du pantalon kaki chiffonné, jusqu’à l’écharpe bleue de son bras. Il avait sa casquette, et je n’arrivais pas à détacher les yeux des grosses lettres bleues sur fond jaune qui gueulaient « BFO ». Il émit un grognement satisfait et un large sourire le fit ressembler encore plus à un troll. Hébétée, je me contentai de cligner des yeux, mes poumons semblant se battre l’un contre l’autre. Il me fallait un effort considérable pour les remplir.
— Morgan, dit-il joyeusement en tendant une de ses mains épaisses pour m’aider. Ça ira ?
— Non, coassai-je.
Je tendis ma propre main, mais le sol se mit à tanguer. Nick balbutia un avertissement et je partis dans les limbes.