Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 5 · Le bus était calme. À cette heure-ci,…
Le bus était calme. À cette heure-ci, les gens sortaient du Cloaque. Jenks s’était envolé par une fenêtre à peine passé la rivière pour entrer dans le Kentucky. D’après lui, le SO n’essaierait pas de me choper dans un bus devant des témoins. Je ne le croyais qu’à moitié, mais je n’allais pas non plus lui demander de rester avec moi.
J’avais donné l’adresse au chauffeur, et il m’avait dit qu’il me préviendrait quand nous y serions. C’était un humain maigrichon, son uniforme bleu passé pendant sur lui malgré les gaufrettes à la vanille dont il s’empiffrait comme de bonbons fourrés.
La plupart des conducteurs des transports en commun de Cincinnati n’avaient pas de problèmes avec les Outres, mais pas tous. Les réactions des humains face à nous étaient très variables.
Certains avaient peur, d’autres non. Certains nous enviaient, d’autres voulaient nous tuer. Quelques-uns profitaient des taux d’imposition inférieurs et vivaient dans le Cloaque, mais beaucoup n’y auraient même pas songé.
Peu après le Tournant, un exode imprévu s’était produit quand tous les humains qui en avaient les moyens étaient partis s’installer dans les centres-ville. Les psychologues de l’époque avaient appelé ça un «syndrome de nidification » et, a posteriori, ce phénomène national se comprenait. Les Outres furent plus que ravis de mettre la main sur les propriétés des périphéries et d’augmenter leur patrimoine immobilier, et ce avec le concours de l’astronomique chute des prix des logements.
L’équilibre des populations commençait seulement à se rétablir. Des Outres aisés retournant vers les villes, et les humains les moins fortunés et plus informés décidant qu’à tout prendre, un bon voisinage dans l’Outremonde valait mieux qu’un environnement humain mais dégueu. Mais de façon générale, mis à part une petite zone autour de l’université, les humains vivaient dans Cincinnati et les Outres de l’autre côté de la rivière, dans le Cloaque. Nous nous fichions bien que les humains évitent nos quartiers comme les ghettos pré-Tournant.
Le Cloaque était devenu une place forte de la vie Outre, confortable et décontracté en surface, ses problèmes potentiels soigneusement cachés. La plupart des humains étaient surpris par l’apparence tout à fait normale du Cloaque, ce qui était cependant assez compréhensible quand vous y réfléchissiez. Notre histoire était celle de l’humanité. Nous n’étions pas tombés du ciel en 1966. Nous avions débarqué sur Ellis Island. Nous nous étions battus pendant la guerre civile, la Première Guerre mondiale, et la Seconde – certains d’entre nous avaient même participé aux trois.
Nous avions souffert pendant la Dépression, et attendu avec les autres pour savoir qui avait tué JR.
Mais des différences dangereuses existaient. Tout Outre de plus de cinquante ans avait passé une bonne partie de sa vie à les dissimuler, et la tradition avait perduré.
Les maisons étaient modestes, peintes en jaune ou en blanc, et même quelquefois en rose. Il n’y avait pas de demeures hantées si l’on exceptait le Château des Amours en octobre, quand ils en faisaient le pire des lieux hantés des deux côtés de la rivière. Il y avait des balançoires, des piscines découvertes, des vélos sur les pelouses, et des voitures garées le long des trottoirs. Il fallait un œil exercé pour s’apercevoir que les fleurs étaient protégées par des charmes antimagie noire et que les fenêtres des sous-sols étaient le plus souvent murées. La réalité dangereuse et sauvage ne fleurissait que dans les profondeurs de la cité, où les gens s’assemblaient et où les émotions se libéraient : les parcs d’attractions, les boîtes de nuit, les bars, les églises. Jamais dans nos maisons.
Et tout était calme, même la nuit, lorsque tous les habitants étaient debout. C’était toujours ce calme que les humains remarquaient en premier, ça les mettait à cran et faisait partir en vrille tous leurs instincts.
Regardant par la vitre et comptant les rideaux noirs opaques, je sentis ma tension baisser. La tranquillité du voisinage semblait imprégner le bus. Les quelques passagers se tenaient immobiles. Il y avait quelque chose dans le Cloaque qui criait « Maison ».
Mes cheveux balayèrent mon visage quand le bus freina.
J’étais sur les nerfs et je sursautai lorsque le type derrière moi me heurta l’épaule en se levant. Ses talons claquant sur le plancher du bus, il descendit rapidement les marches et se retrouva au soleil.
Le conducteur me dit de descendre au prochain arrêt, et je me levai tandis que le gentil monsieur prenait une rue transversale pour m’amener à destination. Je descendis sur les pavés ombragés, et restai les bras serrés autour de ma caisse, essayant de ne pas respirer les gaz d’échappement du bus qui s’éloignait. Il disparut au coin de la rue, le bruit de son moteur s’évanouissant en même temps que les derniers vestiges d’humanité.
Le calme revint doucement. Le chant des oiseaux reprit vie.
Tout près, des enfants s’appelaient – non, hurlaient – et un chien aboyait. Des runes dessinées avec des craies de couleur décoraient le trottoir crevassé, et une poupée me souriait niaisement de ses grandes dents peintes. Il y avait une petite église en pierre de l’autre côté de la rue, son clocher surplombait les arbres.
Je me retournai et contemplai ce qu’Ivy avait loué pour nous : une maison sans étage qui pourrait aisément être transformée en bureaux. Le toit semblait neuf, mais le mortier de la cheminée tombait en morceaux. Il y avait de l’herbe devant, mais elle aurait dû être tondue la semaine d’avant. Il y avait même un garage, dont la porte entrouverte laissait voir une tondeuse rouillée.
Ça le fera, pensai-je en poussant le portillon de la clôture grillagée du jardin. Un vieil homme noir était assis sous la véranda et laissait filer l’après-midi en se balançant. Le propriétaire ?
songeai-je, souriante. Il portait des lunettes noires pour se protéger du soleil de fin d’après-midi, et je me demandai si c’était un vamp. Bien que rasé de près, il avait une apparence dépenaillée. Sur les tempes, ses cheveux bouclés avaient viré au gris. Il y avait de la boue sur ses chaussures et même un peu sur les genoux de son jean. Il paraissait usé et fatigué, mis au rancart comme un vieux cheval de labour qui ne demandait qu’à faire une saison de plus.
Il posa un grand verre sur la rambarde de la véranda en me voyant approcher.
— Je n’en veux pas, dit-il en enlevant ses lunettes et en les fourrant dans sa poche de chemise.
Sa voix était râpeuse.
Hésitante, je le fixai du bas des marches.
— Je vous demande pardon ?
Il toussa pour s’éclaircir la voix.
— Quoi que vous vendiez et que vous cachez dans cette caisse.
Je n’en veux pas. J’ai assez de bougies pour les sorts, de sucre et de magazines. Et je n’ai pas l’argent pour un ravalement, un purificateur d’air ou un solarium.
— Je ne vends rien du tout, dis-je, je suis votre nouvelle locataire.
Il se redressa sur son siège. Ça lui donna un air encore plus négligé.
— Locataire ? Oh, vous voulez dire de l’autre côté de la rue.
Perplexe, je calai ma caisse sur mon autre hanche.
— Ce n’est pas le 1597, Crosse du Chêne ?
— Non, c’est en face, rigola-t-il.
— Désolée de vous avoir dérangé.
Je fis demi-tour, tout en remontant ma caisse.
— Ouais, fit l’homme, et je m’arrêtai pour ne pas paraître malpolie. Dans cette rue, les numéros sont dans le mauvais sens.
Les impairs du mauvais côté. (Il sourit, ce qui fit ressortir les rides au coin de ses yeux.) Mais ils ne m’ont pas demandé mon avis lorsqu’ils ont numéroté. (Il tendit la main.) Keasley, à votre service, dit-il, attendant que je monte les marches et que je la serre.
Les voisins, pensai-je, levant les yeux au ciel tout en escaladant les marches. Mieux vaut être aimable.
— Rachel Morgan, dis-je, secouant son bras.
Il rayonna et me tapota l’épaule d’un geste paternel. Sa poigne était d’une force surprenante, comme l’était le parfum de séquoia qui l’entourait. C’était un sorcier, ou au minimum, un magicien.
Mal à l’aise devant cet accès de familiarité, je fis un pas en arrière quand il lâcha ma main. Il faisait frais sous sa véranda, et je me sentis plus grande sous le plafond bas.
— Vous êtes une copine de la vamp ? dit-il en faisant un geste du menton vers l’autre côté de la rue.
— Ivy ? Oui.
Il hocha gravement de la tête, comme si c’était important.
— Vous avez toutes les deux démissionné en même temps ?
Je clignai des yeux, surprise.
— Les nouvelles vont vite.
— Ouais. On peut le dire,
pouffa-t-il.
— Et vous n’avez pas peur que je sois ensorcelée sous votre véranda et d’exploser avec moi ?
— Non. (Il se recala dans sa chaise à bascule et reprit son verre.) J’ai pris ça sur vous.
Il tenait une petite amulette autocollante ente le pouce et l’index. Comme j’ouvrais la bouche, il la laissa tomber dans son verre. Ce que j’avais pris pour de la limonade se mit à bouillonner tandis que le sort se dissolvait. Une fumée jaune s’éleva, et il agita la main.
— Nom d’un blaireau, c’était un méchant.
De l’eau salée ? Il sourit devant mon air choqué.
— Ce type, dans le bus...
Je bégayais en faisant un pas en arrière et en m’écartant de la véranda. Le sulfure jaunâtre descendit les marches derrière moi, comme pour me rattraper.
— Ce fut une joie de vous rencontrer, mademoiselle Morgan, dit-il tandis que je repassais au soleil et que je titubais dans l’allée.
Une vamp et un pixie vous garderont peut-être en vie quelques jours, mais pas si vous ne faites pas plus attention.
Je regardai la rue, dans la direction où avait disparu le bus.
— Ce type, dans le bus...
Keasley acquiesça.
— Vous avez raison de penser qu’ils n’essaieront rien tant qu’il y aura des témoins, du moins au début. Mais il faut vous méfier des amulettes qui se déclencheront quand vous serez seule.
J’avais oublié les sorts à retardement. Mais comment Denon finançait-il cela ? Mon visage se liquéfia quand je compris : le pot-de-vin versé par Ivy payait ma condamnation à mort. Joli coup.
— Je suis à la maison toute la journée, dit Keasley. Venez donc me voir si vous voulez bavarder. Je ne sors plus beaucoup.
L’arthrite.
Il se donna une tape sur le genou.
— Merci... pour le charme.
— Tout le plaisir fut pour moi, dit-il, ses yeux tournés vers le plafond de la véranda et le ventilateur qui y tournait paresseusement.
Je regagnai le trottoir. Mon estomac était noué. Toute la ville était-elle au courant de ma démission ? Peut-être Ivy le lui avait-elle dit.
Je me sentais vulnérable dans la rue vide. Nerveuse, je traversai, en scrutant les numéros.
— Quinze cent quatre-vingt-treize, murmurai-je, jetant un coup d’œil à la petite maison jaune et aux deux vélos emmêlés sur la pelouse.
— Mille six cent un.
De l’autre côté, la maison en briques était bien entretenue. La seule chose entre les deux était cette église en pierre. Je me figeai.
Une église ?
Un vrombissement aigu me passa à côté de l’oreille. Je baissai la tête instinctivement.
— Hé,Rach’ !
Jenks s’arrêta juste hors de portée.
— Bon dieu, Jenks ! hurlai-je, m’échauffant en entendant le rire du vieil homme. Ne fais plus jamais ça !
— Je me suis occupé de tes affaires, dit-il. Je lui ai fait tout mettre sur cales.
— C’est une église.
— Ça, Sherlock, on peut dire que tu es perspicace. Et attends d’avoir vu le jardin.
— C’est une église, répétai-je, figée.
Jenks faisait du surplace, attendant que je me décide.
— Il y a un espace super, derrière. Terrible pour faire des fêtes.
— Jenks, dis-je à travers mes dents serrées. C’est une église.
Cet espace, derrière, doit être un cimetière.
— Oh non, pas tout. (Il commençait à s’agiter impatiemment.) Et ce n’est plus une église. Ça a été une garderie pendant deux ans.
Et personne n’a été enterré ici depuis le Tournant.
J’étais toujours immobile, les yeux fixés sur lui.
— Et on a enlevé les restes des corps ?
Il cessa de voler d’un côté à l’autre et plana, immobile.
— Bien sûr qu’ils ont tout enlevé. Tu me crois stupide ? Tu penses que je pourrais vivre au milieu d’humains morts ? Que Dieu me vienne en aide. Avec toutes les saletés, les bestioles, les maladies, les virus, et toute la pourriture qui se répandrait dans le sol et qui envahirait tout !
Je serrai ma caisse contre moi, m’avançai dans la rue ombragée et montai les larges marches de l’église. Jenks ne savait probablement rien quant à l’enlèvement des corps. Les marches grises étaient usées au milieu par des décennies de passage, et elles glissaient. Les portes à double battant étaient plus hautes que moi, et faites d’un bois rouge renforcé avec du métal. Dans l’un des battants était fixée une plaque. Je lus « Garderie de Donna ».
Je tirai sur une porte, surprise de la force nécessaire pour la bouger. Il n’y avait même pas de serrure, juste un loquet à l’intérieur.
— Bien sûr qu’ils ont emmené les corps, dit Jenks en voletant à l’intérieur.
Mais j’aurais misé cent sacs qu’il partait pour vérifier. Je claquai la porte derrière moi.
— Ivy ? Tu es là ? Ivy ?
Ma voix me revenait de la nef encore invisible. Un écho délicat et grave, renvoyé par des vitraux. Ma relation avec la religion s’était limitée, depuis la mort de mon père à la lecture des petites formules mièvres qu’ils mettaient tous sur leur pelouse, sur ces pancartes rétro-éclairées. Le chœur était dans l’obscurité, sans fenêtres, décoré de panneaux de bois noirs. Il y faisait chaud et il n’y avait aucun bruit. L’atmosphère était lourde de toutes les liturgies passées. Je posai ma caisse sur le parquet de bois et tendis l’oreille vers le silence vert et ambre qui venait de la nef. La voix d’Ivy me parvint de loin.
— Je descends tout de suite !
Elle semblait presque joyeuse, mais où pouvait-elle bien être ?
Sa voix venait de partout et de nulle part.
Il y eut le clic assourdi d’un loquet, et elle sortit de derrière un panneau. J’aperçus un étroit escalier en colimaçon par l’embrasure.
— J’ai mis mes chouettes dans le clocher, dit-elle, son regard brun plus vivant que je ne l’avais jamais vu. C’est parfait pour les rangements. Il y a plein d’étagères et de séchoirs. Quelqu’un y a même laissé des affaires. Tu voudras visiter avec moi, tout à l’heure ?
— Ivy, c’est une église.
Elle s’arrêta, les bras croisés, et me dévisagea, son visage soudain dénué d’expression.
— Il y a des gens morts dans le jardin, derrière l’église, ajoutai-je.
Elle fit demi-tour et pénétra dans la nef.
— Et on peut voir les pierres tombales de la rue, continuai-je en lui emboîtant le pas.
Les bancs avaient été enlevés, tout comme l’autel ; il n’y avait plus qu’une pièce vide avec une sorte de scène légèrement surélevée.
Le même bois noir lambrissait les murs sous les vitraux impossibles à ouvrir. On voyait encore le contour d’une immense croix autrefois accrochée au-dessus de l’autel. J’observai les sculptures compliquées au plafond, trois étages au-dessus, me disant que tout ça serait difficile à chauffer en hiver. Ce n’était qu’un grand espace vide... mais l’absence de tout mobilier et de toute décoration semblait ajouter à l’atmosphère paisible.
— Tout ça va coûter combien ? demandai-je, me souvenant brusquement que j’étais censée être en colère.
— Sept cents par mois, euh... charges comprises, dit doucement Ivy.
— Sept cents ? bafouillai-je, surprise.
Ça ferait trois cent cinquante pour moi. J’avais payé quatre cent cinquante pour mon château une pièce en ville. C’était pas mal. Pas mal du tout. Et en plus avec un jardin. Non, pensai-je, ma mauvaise humeur resurgissant, un cimetière.
— Où vas-tu ? demandai-je en voyant Ivy s’éloigner. Je te parle !
— Me chercher une tasse de café. Tu en veux une ?
Elle disparut par la porte qui se trouvait au fond, derrière l’estrade.
— Bon, d’accord, le loyer n’est pas cher, dis-je. C’est ce que je voulais, mais quand même, une église ! On ne peut pas avoir nos bureaux dans une église !
En fulminant, je la suivis, passant entre les deux salles de bains, pour hommes et pour femmes. Plus loin, il y avait une porte sur la droite. Je jetai un coup d’œil derrière et découvris une belle pièce vide, le sol et les murs lisses me renvoyant l’écho de ma respiration. Un vitrail représentant des saints était tenu ouvert à l’aide d’un bâton, et j’entendis des piafs qui discutaient dehors. La pièce semblait avoir été autrefois un bureau, puis avoir été reconvertie pour accueillir des petits lits pour la sieste des bébés.
Le plancher était couvert de poussière, mais le bois était sain avec seulement quelques éraflures.
Satisfaite, je me penchai pour regarder derrière la porte, de l’autre côté du couloir. Il y avait un lit fait et des caisses ouvertes.
Avant que j’aie pu en voir plus, Ivy tendit un bras devant moi et referma la porte.
— Ce sont tes affaires, dis-je.
Le visage d’Ivy était vide, et me fit froid dans le dos encore plus que si elle avait été en train de me lancer une aura.
— Je vais être obligée de loger ici en attendant de trouver une chambre quelque part. (Elle hésita, ramenant ses cheveux noirs derrière une oreille.) Ça te dérange ?
— Non, dis-je doucement, fermant les yeux de façon appuyée.
Pour l’amour de sainte Philomène, j’allais moi aussi être obligée de vivre au bureau en attendant de trouver un autre endroit. Mes yeux se rouvrirent, et je fus surprise par l’étrange regard que me lançait Ivy, un mélange de peur et... d’excitation ?
— Moi aussi, je vais être obligée de crécher ici, dis-je, pas du tout satisfaite, mais ne voyant pas d’autre solution. Ma propriétaire m’a virée. La caisse près de la porte d’entrée est tout ce que j’ai jusqu’à ce que je puisse désensorceler mes affaires. Le SO a jeté des sorts noirs sur tout ce qui était dans mon appartement. Ils m’ont presque eue dans le bus. Et grâce à ma proprio, personne en ville ne voudra me louer quoi que ce soit.
Denon a mis un contrat sur ma tête, comme tu l’avais annoncé.
J’essayai de supprimer le ton plaintif de ma voix, mais rien à faire.
Cette étrange lueur était encore dans les yeux d’Ivy, et je me demandai soudain si elle m’avait bien dit la vérité sur cette histoire de vamp non pratiquante.
— Tu peux avoir la pièce vide, dit-elle, sa voix soigneusement neutre.
J’eus un hochement de tête laconique. Okay, pensai-je en prenant une inspiration profonde. J’allais vivre dans une église...
avec des corps dans le jardin, un contrat du SO sur ma tête, et une vamp de l’autre côté du couloir. Je me demandai si elle le remarquerait si je mettais un verrou de mon côté de la porte. Je me demandai aussi si ç’avait une quelconque importance.
— La cuisine est de ce côté.
Je la suivis vers l’odeur de café. Ma bouche béa lorsque je franchis l’arche ouverte, et j’oubliai d’être de nouveau en colère.
La cuisine faisait la moitié de la surface de la nef, et elle était aussi équipée et moderne que la nef était vide et médiévale. Il y avait des surfaces de métal luisantes, des chromes resplendissants, des lumières fluorescentes et brillantes. Le réfrigérateur était énorme.
Une cuisinière et un four à gaz occupaient un bout de la pièce ; des plaques et un fourneau électrique l’autre. Au centre trônait un îlot d’acier inoxydable, sous lequel se trouvaient plein d’étagères vides.
Au-dessus, des ustensiles en métal, des poêles, des bols, étaient accrochés à une grille qui pendait du plafond. Une cuisine de rêve pour une sorcière ; je n’aurais pas à faire mijoter mes sorts et à faire à manger sur la même cuisinière.
Mis à part la table et les vieilles chaises en bois dans un coin, cette cuisine ressemblait à ce que l’on aurait pu voir dans une émission spécialisée à la télé. Un des bouts de la table avait été transformé en poste de travail informatique, le grand écran plat se parlait furieusement à lui-même tout en cherchant la meilleure connexion possible à la toile. C’était un logiciel coûteux. Je haussai les sourcils.
Ivy s’éclaircit la gorge et ouvrit un placard à côté de l’évier. Il y avait trois chopes dépareillées sur l’étagère du bas ; à part ça, il était vide.
— La cuisine a été installée il y a cinq ans à la demande des services de santé, dit-elle, rappelant brutalement mon attention.
La congrégation n’était pas très nombreuse ; elle n’en a pas eu les moyens. C’est pour ça qu’ils ont tout mis en location. Pour essayer de rembourser les prêts bancaires.
Le bruit de la cafetière emplit la pièce. Je passai un doigt le long du métal immaculé de l’îlot central. Il n’avait jamais vu ne serait-ce qu’une tarte aux pommes ou un gâteau dominical pour les enfants. Ivy paraissait frêle, appuyée au comptoir et réchauffant ses mains pâles autour d’une chope fumante.
— Ils voudraient récupérer leur église, continua-t-elle. Mais ils sont en train de mourir. Je veux dire la congrégation, ajouta-t-elle quand nos yeux se croisèrent. Pas de nouveaux fidèles. C’est vraiment triste. Le salon est là, derrière.
Je ne savais que répondre. Je gardai la bouche fermée et la suivis dans le couloir puis par une porte étroite au fond. Le salon était confortable, meublé avec tant de goût que je ne doutai pas un instant que tout appartenait à Ivy. C’était la première douceur et la première chaleur que je voyais dans cet endroit – même si tout était dans des nuances de gris – et les fenêtres étaient en verre blanc. Divin. Je sentis ma tension se relâcher. Ivy attrapa une télécommande et un jazz nocturne envahit la pièce. Peut-être que ça ne serait pas si terrible.
— Ils t’ont presque eue ? (Ivy lança la télécommande sur une table basse et s’installa dans l’un des voluptueux sièges de daim gris disposés autour de l’âtre vide.) Tu vas bien ?
— Ouais, admis-je. (Il me semblait m’enfoncer jusqu’aux chevilles dans le coûteux tapis.) Tout ça est à toi ? Un type m’a bousculée, et m’a collé un charme qui ne devait se déclencher que quand il n’y aurait aucun témoin ni victime potentielle – autre que moi. J’ai peine à croire que Denon soit sérieux. Tu avais raison.
J’essayais de garder une voix désinvolte pour qu’elle ne sache pas combien j’étais secouée. Bon Dieu, même moi, je ne souhaitais pas savoir combien j’étais secouée. Je trouverais l’argent pour payer mon contrat, d’une façon ou d’une autre.
— C’est un coup de chance que le vieux bonhomme de l’autre côté de la rue me l’ait retiré.
Je pris une photo d’Ivy avec un golden retriever. Un sourire découvrait ses dents. J’étouffai un frisson.
— Quel vieux bonhomme ? demanda-t-elle vivement.
— Juste en face. Il semble te connaître.
Je reposai le cadre métallique et tapai le coussin du second siège pour lui redonner du gonflant avant de m’asseoir. Des sièges assortis, c’était chou. Une vieille pendule faisait entendre son tic-tac sur la cheminée, doux et apaisant. Il y avait un grand écran de télé avec une chaîne CD intégrée dans un coin. La platine avait tous les boutons qu’il fallait. Ivy s’y connaissait en électronique.
— J’apporterai mes affaires une fois qu’elles seront passées à la dissolution, dis-je. (Je fis la grimace ; mes affaires paraîtraient vraiment nulles à côté des siennes.) Du moins, celles qui auront résisté. (Résisté ? pensai-je soudain, fermant les yeux et me massant le front.) Oh non, m’exclamai-je, la dissolution ne pourra rien pour mes charmes.
Tout en prenant un magazine, Ivy posa sa chope en équilibre sur son genou.
— Humm ?
— Mes charmes... (J’eus comme un râle.) Le SO a couvert ma réserve de charmes de sorts noirs. L’eau salée pour dissoudre ces sortilèges détruira aussi mes charmes. Et je ne pourrai pas en acheter d’autres. (Je fis une grimace devant son air d’incompréhension.) Si le SO a eu le temps de passer par mon appartement, je suis sûre qu’ils sont aussi allés au magasin.
J’aurais dû acheter un stock de réserve hier, avant de démissionner, mais je croyais qu’ils se moqueraient de mon départ.
J’ajustai machinalement l’abat-jour de la lampe de table. Ils s’en étaient moqués avant qu’Ivy parte avec moi. Déprimée, je renversai la tête sur le dossier et contemplai le plafond.
— Je pensais que tu savais faire tes charmes toi-même ? demanda Ivy, agacée.
— Bien sûr, mais c’est chiant comme la pluie. Et où vais-je me procurer les matériaux bruts nécessaires ?
Je fermai les yeux, effondrée. J’allais être forcée de fabriquer tous mes charmes.
Il y eut un froissement de papier. Je redressai la tête. Ivy était en train de feuilleter son magazine. Il y avait une pomme et Blanche-Neige sur la couverture. Le bustier en cuir de Blanche-Neige était assez court pour dévoiler son nombril. Une goutte de sang étincelait comme un diamant au coin de sa bouche. Ça donnait un relief tout nouveau à cette histoire de sommeil enchanté. M. Disney aurait été horrifié. Sauf si, bien sûr, lui aussi avait été un Outre. En fait, ça aurait expliqué bien des choses.
— Tu ne peux pas simplement acheter ce dont tu as besoin ?
Je me raidis en entendant le soupçon de sarcasme dans sa voix.
— Ouais, mais tout devra être passé à l’eau salée pour s’assurer que personne ne l’aura trafiqué. Après, il sera presque impossible de se débarrasser complètement du sel. Ça veut dire que ça foutra en l’air tous les dosages.
Jenks surgit de la cheminée, dans un nuage de suie et avec un sifflement irritant. Je me demandai depuis combien de temps il écoutait dans le conduit. Il se posa sur une boîte de Kleenex et se mit à nettoyer une tache sur l’une de ses ailes. Il avait tout d’un croisement entre une libellule et un chat miniature.
— Ça alors, ça tourne à l’obsession. (Ça répondait à ma question, il nous écoutait depuis un moment.) Le SO cherche à te harponner avec un peu de magie noire, et voilà que tu tournes parano.
Agacée, je donnai des pichenettes à la boîte sur laquelle il était assis jusqu’à ce qu’il s’envole. Il se stabilisa entre Ivy et moi.
— Et tu n’as pas encore vu le jardin, Sherlock ?
Je lui balançai un coussin, qu’il évita avec aisance. Le coussin alla heurter la lampe à côté d’Ivy, qui tendit la main et la rattrapa d’un geste désinvolte avant qu’elle tombe par terre. Elle ne leva même pas les yeux de son magazine et ne renversa pas une goutte du café en équilibre sur son genou. Les cheveux se hérissèrent sur ma nuque.
— Arrête de m’appeler comme ça, aussi, dis-je pour couvrir mon malaise. (Il voletait devant moi, l’air très content de lui-même.) Et quoi ? lançai-je, moqueuse. Autre chose que des mauvaises herbes et des morts, dans ce jardin ?
— Peut-être.
— Vraiment ?
Ça serait bien la première chose sympa qui m’arriverait aujourd’hui. Je me levai pour aller jeter un œil par la porte de derrière.
— Tu viens ? demandai-je à Ivy en tendant la main vers la clenche.
Elle avait la tête penchée sur une page montrant des rideaux de cuir.
— Non.
Manifestement, ça ne l’intéressait pas. Ce fut Jenks qui m’accompagna dans le jardin. Le soleil couchant était chaud et entêtant. Il faisait monter du sol humide des odeurs fortes et moites. Il y avait un sorbier quelque part. Je reniflai profondément. Et aussi un bouleau et un chêne. Tout autour, ce qui devait être la marmaille de Jenks voletait bruyamment, chassant un papillon jaune par-dessus des monticules de végétation. Des rideaux de verdure couvraient les murs de l’église et le muret de pierre. À hauteur d’homme, celui-ci entourait complètement la propriété, isolant avec diplomatie l’église de ses voisins.
Un autre muret, suffisamment bas pour qu’on puisse l’enjamber, séparait le jardin du petit cimetière. Je clignai des yeux, apercevant quelques plantes éparses entre les herbes hautes et les pierres tombales, celles qui gagnent en pouvoir en poussant parmi les morts. Plus je regardais avec attention, plus j’étais impressionnée. Ce jardin était complet. Même les plantes les plus rares y poussaient.
— C’est parfait, murmurai-je, faisant glisser mes doigts à travers un plant de citronnelle. Tout ce dont je pourrais jamais avoir besoin. Comment est-ce arrivé là ?
La voix d’Ivy répondit juste derrière moi.
— D’après la vieille dame...
Je fis un demi-tour sur moi-même. Elle se tenait immobile et calme dans une nappe ambrée de soleil couchant.
— Ivy ! Ne joue pas à ça !
Saleté de vampire, pensai-je . Je devrais lui mettre une cloche autour du cou.
La main en visière pour se protéger de la lumière rasante, les yeux plissés, elle continua :
— Elle ma dit que leur dernier prêtre avait été un sorcier. C’est lui qui a planté ce jardin. Et je peux diminuer le loyer de cinquante si l’un de nous le garde dans l’état où il est.
Je contemplai ce trésor.
— Pas de problème, je m’en occuperai.
Jenks s’éleva au-dessus d’une touffe de violettes. Son pantalon pourpre était constellé de taches de pollen qui s’accordaient avec sa chemise jaune.
— Du travail manuel ? interrogea-t-il. Avec tes ongles ?
Je regardai l’ovale parfait de mes ongles rouges.
— Ça ne sera pas du travail, mais une... thérapie.
— Si tu veux.
Son attention se reporta sur ses enfants et il se précipita à l’autre bout du jardin pour porter secours au papillon qu’ils se disputaient.
— Tu penses qu’il y a tout ce dont tu pourras avoir besoin ?
demanda Ivy, tout en se tournant pour rentrer.
— A peu près. On ne peut pas ensorceler le sel. Ma réserve est probablement OK, mais j’aurai besoin de mon pot à sorts et de tous mes livres.
Ivy s’arrêta au milieu de l’allée.
— Je croyais que l’on devait savoir mélanger une potion par cœur pour avoir son diplôme de sorcière.
C’était mon tour d’être embarrassée. Je me penchai pour arracher une mauvaise herbe au pied d’un plant de romarin.
Personne ne faisait ses sorts s’il avait les moyens de les acheter. Je laissai tomber l’herbe et grattai la terre sous mes ongles.
— Sûr. Mais je manque d’entraînement.
Je poussai un soupir ; ça risquait d’être plus dur que ça en avait l’air. Elle haussa les épaules.
— Est-ce que tu peux les trouver sur la toile ? Je veux dire trouver les recettes.
Je la regardai de travers.
— Faire confiance à quelque chose trouvé sur la toile. En voilà une bonne idée.
— Il y a quelques livres dans le grenier.
— Je vois, dis-je, un sarcasme dans la voix. Cent et un sorts pour le débutant. Toutes les églises en ont un exemplaire.
Ivy se raidit.
— Ne fais pas ta crâneuse, dit-elle, le marron de ses yeux disparaissant derrière ses pupilles dilatées. Je me disais seulement que si l’un des membres du clergé était un sorcier, et si les plantes étaient les bonnes, il aurait pu laisser ses livres. La vieille dame a dit qu’il s’était enfui avec l’une de ses plus jeunes paroissiennes. Ce sont probablement ses affaires dans le grenier, au cas où il aurait les tripes pour revenir.
La dernière chose dont j’avais besoin, c’était d’une vamp en colère dormant de l’autre côté du couloir.
— Désolée, m’excusai-je. J’irai voir. Et si j’ai un peu de chance, quand j’entrerai dans l’appentis pour chercher une scie pour couper mes amulettes, je trouverai un sac de sel destiné aux marches du perron en cas de verglas.
Ivy eut un sursaut et se retourna pour regarder l’appentis de la taille d’un placard. Je la dépassai et m’arrêtai sur le seuil.
— Tu viens ? demandai-je, bien décidée à ne pas lui laisser voir que ses passages constants en mode vamp me secouaient. Ou bien tes chouettes me laisseront-elles y aller seule ?
— Non, je veux dire oui.
Elle se mordit la lèvre. Un geste décidément humain, et je haussai les sourcils.
— Elles te laisseront aller là-haut. Fais seulement attention à ne pas faire trop de bruit en entrant. Je... Je te suis.
— Comme tu veux, grognai-je, me retournant pour chercher le chemin menant au clocher.
Comme l’avait annoncé Ivy, les chouettes me laissèrent tranquille. Il s’avéra que le grenier contenait une copie de tous les livres que j’avais perdus dans mon appartement. Plusieurs étaient si vieux qu’ils partaient en morceaux. La cuisine cachait un nid de pots en cuivre, probablement utilisés, d’après Ivy, pour faire mijoter le chili. Ils étaient parfaits pour jeter des sorts. Ils n’avaient même pas été gardés fermés pour éviter le ternissement.
Trouver tout ce dont j’avais besoin était étrange. A un point tel que lorsque j’allai explorer l’appentis pour y prendre une scie, je fus soulagée de ne pas y trouver de sel. En fait, celui-ci était dans le fond du garde-manger.
Tout allait trop bien. Il fallait que ça déraille quelque part.