Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 7 · Le soleil ne baignait plus la cuisine,…
Le soleil ne baignait plus la cuisine, mais il faisait encore chaud. Pas assez chaud pour atteindre le centre de mon âme, mais agréable. J’étais vivante. Toutes les parties de mon corps étaient encore là. J’avais encore tous mes fluides vitaux. Un après-midi somme toute agréable.
J’étais assise à l’extrémité libre de la table d’Ivy, et j’étudiais le livre le plus décrépit que j’avais trouvé au grenier. Il paraissait assez ancien pour avoir été imprimé avant la guerre civile. Je n’avais jamais entendu parler de certains des sorts. C’était une lecture fascinante et je devais admettre que l’envie d’en essayer un ou deux me titillait dangereusement. Aucun ne faisait la moindre allusion aux arts noirs, ce qui m’emplissait d’un immense plaisir.
Faire du mal à quelqu’un avec la magie était odieux et malsain. Ça allait à l’encontre de tout ce en quoi je croyais – et le risque n’en valait pas la peine.
Toute magie avait un prix : la mort, à différents niveaux de sévérité. J’étais strictement une sorcière de la terre. La source de mon pouvoir venait avec tendresse de la terre, à travers les plantes, et était augmentée par la chaleur, la sagesse et mon sang de sorcière. Comme je ne pratiquais que la magie blanche, le coût était la mort de plantes. Je pouvais vivre avec ça. Je n’allais pas m’appesantir sur la moralité de tuer des plantes, ou bien je serais devenue folle chaque fois que je passais la tondeuse sur la pelouse de ma mère. Ça ne voulait pas dire qu’il n’y avait pas de sorcières ou de sorciers de la terre noirs – il y en avait –, mais la magie noire de la terre avait quelques ingrédients déplaisants, comme des parties de corps humains et des sacrifices.
Le simple fait de devoir rassembler les ingrédients pour un sort noir suffisait à faire rester blancs la plupart des sorciers ou sorcières de la terre.
Il en allait tout autrement pour les sorcières des lignes d’énergie. Elles tiraient leur pouvoir à la source, brut et non filtré au travers d’êtres vivants. Pour elles aussi la mort était nécessaire.
Mais c’était une mort plus subtile – la mort lente de l’âme, et pas forcément de la leur. La mort de l’âme exigée des sorcières blanches des lignes d’énergie n’était pas aussi sévère que pour les sorcières noires – comme si vous compariez la tonte du gazon et le sacrifice de chèvres dans votre cave. Mais créer un sort destiné à blesser ou à tuer laissait une blessure visible dans l’essence d’une sorcière.
Les sorcières noires des lignes d’énergie détournaient le problème en faisant payer le prix à quelqu’un d’autre. Habituellement, la facture était directement liée au sort, et le destinataire en prenait deux fois plus pour le même prix. Mais si ce destinataire était d’une «pureté d’esprit » maladive, ou bien plus puissant, le prix, mais pas le sort, revenait immédiatement à l’émetteur. On disait que si votre âme était suffisamment noire, cela permettrait à un démon de vous attirer facilement dans l’au-delà contre votre gré.
Comme c’est arrivé à mon père, pensai-je en frottant mon pouce sur la page ouverte devant moi. Je savais de tout mon être qu’il avait été un sorcier blanc jusqu’à la fin. Il aurait fallu qu’il soit capable de retrouver son chemin vers la réalité, mais il n’avait pas tenu jusqu’au lever du soleil.
Un bruit attira mon attention. Je me raidis en apercevant Ivy dans un peignoir de soie noire, appuyée contre le chambranle de la porte. Le souvenir de la nuit précédente me submergea, me nouant l’estomac. Je ne pus empêcher ma main de remonter jusqu’à mon cou, et je cachai le geste au dernier moment en réajustant ma boucle d’oreille, tout en prétendant étudier le livre devant moi.
— Bonjour, dis-je prudemment.
— Quelle heure est-il ? demanda Ivy dans un murmure éraillé.
Je lui jetai un coup d’œil. Ses cheveux habituellement si soignés étaient ébouriffés, ils portaient encore la trace de son oreiller. Ses yeux étaient soulignés de larges cernes noirs, et l’ovale de son visage était flasque. La lassitude de début d’après-midi avait complètement étouffé son air de prédateur à l’affût. Elle avait à la main un mince volume relié de cuir. Je me demandai si sa nuit avait été aussi vide de sommeil que la mienne.
— Il est presque 14 heures, dis-je, sur la défensive.
D’un pied, j’écartai un siège de l’autre côté de la table pour qu’elle ne s’assoie pas à côté de moi. Elle semblait dans un état normal, mais je ne savais plus comment la traiter. Je portais mon crucifix – non qu’il puisse l’arrêter – et mon poignard de cheville en argent – qui ne vaudrait pas mieux. Une amulette de sommeil la mettrait hors d’état de nuire, mais elles étaient dans mon sac, hors de portée, sur un autre siège. Cela prendrait bien cinq secondes pour en invoquer une. Mais honnêtement, elle ne semblait pas bien dangereuse pour le moment.
— J’ai fait des muffins. J’ai utilisé tes provisions, j’espère que tu ne m’en voudras pas.
— Euh, émit-elle.
Elle crapahuta jusqu’à la cafetière, faisant racler ses pantoufles sur le plancher brillant, et se versa une tasse de breuvage tiède. Elle s’adossa au comptoir pour le siroter. Elle n’avait plus son vœu autour du cou. Je me demandai à quoi elle l’avait utilisé. Et si cela avait un rapport avec la nuit dernière.
— Tu es habillée, glissa-t-elle. (Elle s’affala dans la chaise que j‘avais poussée vers elle, devant son ordinateur.) Tu es debout depuis combien de temps ? — Midi.
Menteuse, pensai-je.
J’étais restée éveillée toute la nuit, faisant semblant de dormir sur son canapé. Mais je décidai de dater mon réveil du moment où j’avais remis mes habits. Je tournai une nouvelle page.
— Je vois que tu as dépensé ton souhait, avançai-je avec précaution. Tu as demandé quoi ?
— Pas tes affaires.
C’était visiblement un avertissement. Je chassai lentement l’air de mes poumons et gardai les yeux baissés. Un silence pénible s’installa, que je laissai prospérer, me refusant à le briser. La nuit dernière, j’étais presque partie. Mais la mort certaine qui m’attendait si je quittais la protection d’Ivy avait contrebalancé une mort probable entre ses mains. Peut-être. Peut-être que j’avais envie de savoir à quoi ressemblerait la sensation de ses dents s’enfonçant dans ma chair.
Ce n’était pas dans cette direction que je souhaitais voir vagabonder mes pensées. Ivy m’avait vraiment filé la pétoche, mais à la voir dans la lumière de l’après-midi, elle semblait humaine, inoffensive. Oserais-je même dire ronchonne ?
— Je voudrais bien que tu lises ça, dit-elle.
Lorsque le mince livre qu’elle avait apporté heurta la surface de la table devant moi, j’y jetai un coup d’œil. Il n’y avait rien d’écrit sur la couverture, et le relief d’une gravure y était presque effacé.
— C’est quoi ?
Mon ton était froid, et je ne fis pas un geste pour prendre le livre.
Les yeux baissés, elle se lécha les lèvres.
— Je suis désolée pour la nuit dernière, dit-elle. (Ma gorge se serra.) Tu ne me croiras probablement pas, mais cela ma fait peur à moi aussi.
— Pas autant qu’à moi.
Travailler un an avec elle ne m’avait pas préparée à la nuit dernière. Je n’avais vu que son côté professionnel. Je n’avais pas imaginé qu’elle puisse être différente hors du bureau. Je lui jetai un bref regard en coin. Elle avait l’air complètement humaine. Joli trucage.
— Ça fait trois ans que je ne pratique plus, continua-t-elle à mi-voix. Je n’étais pas préparée à... Je ne réalisais pas que... (Elle leva la tête, ses yeux marron suppliant.) Il faut que tu me croies, Rachel. Je ne voulais pas que ça arrive. C’est juste que tu m’envoyais tous les mauvais signaux. Et puis soudain, tu as pris peur, et ensuite tu as paniqué, et ça a dérapé.
— Dérapé ? dis-je, préférant la colère à la peur. Tu m’as presque ouvert la gorge !
— Je sais, implora-t-elle. Je suis désolée. Mais je ne l’ai pas fait.
Je luttai pour ne pas frissonner en me rappelant la chaleur de sa salive sur mon cou.
Elle poussa le livre vers moi.
— Mais nous pouvons éviter de répéter cette scène. Je veux vraiment que ça marche. Il n’y a pas de raison. Je te dois quelque chose pour le souhait que je t’ai pris. Si tu t’en vas, je ne pourrai pas te protéger contre les assassins vamps. Je suppose que tu ne veux pas qu’ils aient ta peau.
Mes mâchoires se serrèrent. Non. Je ne voulais pas qu’un vampire ait ma peau. En particulier un vampire qui s’excuserait tout en m’égorgeant.
Je croisai son regard par-dessus la table encombrée. Elle était assise là, avec son peignoir noir et ses pantoufles, l’air aussi dangereuse qu’une éponge. Son besoin de mon pardon était si évident et si brut qu’il en était douloureux. Mais je ne pouvais pas.
Pas encore. Je tendis un doigt pour rapprocher le livre.
— C’est quoi ?
— Un... euh... guide des rendez-vous amoureux ? dit-elle en hésitant.
Je respirai à fond en retirant mon doigt, comme piquée.
— Ivy. Non.
— Attends, ce n’est pas ce que je voulais dire. Tu m’envoies des signaux contradictoires. Dans ma tête, je sais que ce n’est pas ce que tu veux exprimer, mais mes instincts... (Son front se plissa.) C’ est embarrassant, mais les vampires, vivants ou morts, sont guidés par leurs instincts, et ceux-ci sont activés surtout par... les odeurs ? conclut-elle, contrite. Tu n’as qu’à lire les chapitres sur les appels, l’excitation de l’autre, d’accord ? Et les éviter.
Je me renfonçai dans mon siège. Lentement, je rapprochai le livre, jaugeant son âge à sa reliure. Elle avait dit «instincts », mais je pensais que le mot « appétits » aurait été plus juste. Ç’avait dû être très dur pour elle d’admettre qu’elle pouvait être manipulée par quelque chose d’aussi stupide que des odeurs. C’est tout ce qui me retint de lui balancer son livre dans la figure. Ivy s’enorgueillissait de son sang-froid, et avoir confessé une telle faiblesse m’en disait plus qu’une centaine de mots d’excuse.
— C’est bon, dis-je sur un ton neutre.
Elle me lança un sourire soulagé, les lèvres fermées.
Elle prit un muffin et attira vers elle l’édition du soir du Cincinnati Enquirer que j’avais trouvé devant la porte du perron.
l’atmosphère était encore tendue, mais ça allait mieux. Je ne voulais pas quitter la sécurité de l’église, mais la protection d’Ivy était à double tranchant. Elle s’asseyait sur sa soif de sang depuis trois ans. Si elle lâchait, j’étais morte.
— Le conseiller Trenton Kalamack accuse le SO de négligence pour la mort de sa secrétaire, lut-elle, essayant visiblement de changer de sujet.
— Ouais, dis-je prudemment. (Je mis son livre sur la pile de mes bouquins de sorts en attente de lecture ; j’éprouvai le besoin de m’essuyer les doigts sur mon jean.) Le pouvoir de l’argent ? Il y a un autre article qui dit qu’il a été lavé de tout soupçon de trafic de Soufre.
Elle ne répondit rien, tournant les pages tout en mangeant son muffin, jusqu’à ce quelle trouve l’article.
— Ecoute ça. Il a déclaré : « J’ai été choqué de découvrir la double vie de Mlle Bates. Elle avait tout d’une employée modèle.
Je financerai bien sûr les études du fils quelle laisse derrière elle. » Typique. (Ivy eut un petit rire dénué de joie avant de passer à la page des BD.) Et, au fait, tu vas faire des sorts aujourd’hui ?
Je secouai la tête.
— Non, je vais aller aux archives avant qu’ils ferment pour le week-end. Ce qui est écrit là-dedans (j’indiquai du doigt le journal) ne présente aucun intérêt. Je veux savoir ce qui s’est vraiment passé.
Ivy posa le reste de son muffin, les sourcils levés en signe d’interrogation.
— Si je peux prouver que Trent trafique dans le Soufre et le livrer au SO, ils oublieront le contrat sur ma tête. Ils ont un mandat en blanc contre lui.
Et alors, je pourrai me tirer vite fait de cette église, ajoutai-je intérieurement.
— Prouver que Trent est dans le Soufre ? ricana Ivy. Ils n’ont jamais pu prouver s’il était humain ou Outre. Son argent le rend aussi glissant que de la bave de crapaud sous une averse. L’argent ne peut pas acheter l’innocence, mais suffit pour le silence.
Elle mordit de nouveau dans son muffin. Dans son peignoir négligé, avec ses cheveux ébouriffés, elle aurait pu être n’importe laquelle de mes colocataires épisodiques de ces dernières années.
C’était déstabilisant. Tout était différent quand le soleil était levé.
— Ils sont très bons, continua-t-elle en agitant le muffin. Je vais te dire. J’achète les provisions si tu fais le dîner. Pour le petit déjeuner et le déjeuner, je peux me débrouiller, mais je déteste faire la cuisine.
J’eus une grimace compréhensive. J’étais d’accord avec elle –
je n’appréciais pas non plus les aspects les plus sophistiqués de l’art culinaire – mais je me mis à réfléchir. Ça me prendrait du temps, mais ne pas avoir à faire les courses me semblait super.
Même si Ivy ne faisait cette proposition que pour m’éviter de risquer ma vie pour une boîte de haricots, ça me semblait honnête.
De toute façon, j’aurais fait la cuisine, et faire à manger pour deux était plus facile que le faire pour un.
— D’accord, dis-je finalement. On peut essayer comme ça.
Elle eut un murmure satisfait.
— Marché conclu.
Je regardai ma montre. 13 h 40. Ma chaise racla le linoléum quand je me levai. J’attrapai un muffin.
— Bon, j’y vais. Il faut que je trouve une voiture. J’en ai marre du bus.
Ivy posa la page de BD sur tout le fatras qui entourait son ordinateur.
— Le SO ne va pas te laisser entrer comme ça.
— Ils ne peuvent pas faire autrement. Les archives sont publiques. Et personne ne va me descendre devant des témoins qu’il faudrait ensuite acheter. Ça boufferait leurs profits.
Mon ton était amer.
Les sourcils levés d’Ivy disaient plus clairement que des mots qu’elle n’était pas convaincue.
— Écoute... (Je pris mon sac sur une chaise et entrepris une fouille en règle.) Je vais utiliser un sort de déguisement, ça te va ?
Et je me sauverai au premier signe d’embrouille.
L’amulette agitée sous son nez parut la satisfaire, mais tout en se replongeant dans sa BD, elle murmura :
— Tu pourrais prendre Jenks avec toi ?
Ce n’était pas vraiment une question, et je fis la grimace.
— Bon, d’accord.
Je savais qu’il allait jouer les baby-sitters, mais, tout en passant la tête par la porte de derrière pour l’appeler, je décidai qu’une compagnie serait la bienvenue, même celle d’un pixie.