Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 8 · Je m’enfonçai un peu plus dans le…
Je m’enfonçai un peu plus dans le coin de la banquette du bus, essayant de m’assurer que personne ne pouvait regarder pardessus mon épaule. Le bus était plein, et je ne tenais pas à ce que quelqu’un voie ce que je lisais.
« Si votre amant vampire est rassasié et ne réagit pas à vos avances, essayez de porter quelque chose qui lui appartient. Cela n’a pas besoin d’être grand-chose, vous pouvez vous contenter d’un mouchoir ou d’une cravate. L’odeur de votre sueur se mêlant à son propre parfum est quelque chose d’irrésistible, même pour un vampire qui sait se tenir. »
D’accord. Ne plus porter de robe ou de peignoir appartenant à Ivy.
« En général, le simple fait de laver vos habits avec les siens laisse assez d’odeurs pour que votre amant connaisse vos sentiments. »
Très bien. Des lessives séparées.
« Si votre amant vampire vous laisse pour s’isoler dans un lieu plus discret en plein milieu d’une conversation, ce n’est pas pour vous repousser. C’est au contraire une invitation. Lancez-vous.
Prenez avec vous un peu de nourriture ou à boire pour décoincer les maxillaires et pour amorcer la salive. Mais pas de drague. Le vin n’est plus à la mode. Essayez une pomme ou quelque chose de croquant. »
Enfer :
«Tous les vampires ne sont pas semblables. Demandez-vous si votre amant aime parler sur l’oreiller. Les préludes amoureux peuvent être très divers. Une conversation sur des liens passés et sa lignée trouvera forcément un écho et éveillera son orgueil, sauf si votre amant est d’une maison de second rang. »
Enfer et damnation. J’étais une garce. Une saleté d’entraîneuse dévergondée pour vampire.
Les yeux fermés, je laissai ma tête retomber contre le dossier
du siège. Un souffle chaud me chatouilla le cou. Je me redressai brutalement, et tournai sur moi-même. Ma main était déjà lancée.
Je tapai dans la paume d’un homme séduisant. Il rit au bruit du choc, levant ses deux mains en signe de paix. Mais ce fut l’amusement plein d’une douceur spéculative qui m’arrêta.
— Avez-vous essayé la page quarante-neuf ? demanda-t-il en se penchant en avant et en posant ses bras croisés sur le dossier de mon siège.
Je le fixai, le regard vide. Son sourire se fit séducteur. Il était presque trop beau. Ses traits enjôleurs révélaient un enthousiasme enfantin. Ses yeux revinrent au livre dans ma main.
— Quarante-neuf, répéta-t-il sur le ton de la confidence. Vous ne serez plus jamais la même.
Irritée, je feuilletai rapidement le livre pour trouver la bonne page. Oh... mon... Dieu. Le bouquin d’Ivy était illustré. Puis j’hésitai, plissant les yeux, perplexe. C’était une troisième personne dans cette image ? Et par tous les démons, qu’est-ce que c’était que ce truc fixé au mur ?
— Non, comme ça.
L’homme tendit le bras par-dessus le dossier et tourna le livre à quatre-vingt-dix degrés. Son eau de Cologne était sylvestre et nette. Aussi agréable que sa voix décontractée et sa main légère qui frôlait sciemment la mienne. C’était le groupie standard des vampires : jolie silhouette, vêtu de noir, et un besoin désespéré d’être aimé. Sans oublier son incompréhension totale de l’espace vital.
Je revins au livre quand il le tapota du doigt.
— Oh, dis-je quand je compris le sens de l’image. Oh !
Le rouge aux joues, je refermai vivement le livre. Il y avait deux personnes. Trois si vous comptiez celui avec le... le truc.
Je levai les yeux pour le dévisager.
— Et vous avez survécu à ça ?
Je ne savais pas si je devais être scandalisée, horrifiée ou impressionnée. Son air se fit respectueux.
— Ouais. Je n’ai pas pu bouger les jambes pendant deux semaines, mais ça valait le coup.
Le cœur battant, je remis le livre dans mon sac. Il se leva après un dernier sourire charmeur et partit d’un pas lent vers la sortie. Je ne pus m’empêcher de remarquer qu’il boitait. J’étais étonnée qu’il pût même marcher. Il me regarda en descendant les marches, ses yeux graves ne quittant pas les miens.
Avalant avec difficulté, je me forçai à regarder ailleurs. Mais la curiosité l’emporta. Avant même que le dernier passager soit descendu, j’avais ressorti le livre d’Ivy. Mes doigts glacés le rouvrirent. J’ignorai l’image pour lire les petits caractères sous les engageantes instructions sur «comment vous y prendre ». Mon visage se figea et mon estomac se noua.
C’était un avertissement. Ne pas laisser votre amant vampire se livrer à cet exercice tant que vous n’aviez pas été mordu au moins trois fois. Autrement, il n’y aurait pas assez de salive vamp dans votre système pour inhiber vos récepteurs sensoriels, et persuader votre cerveau que la douleur était du plaisir. Il y avait même des conseils pour éviter de s’évanouir si vous n’aviez effectivement pas assez de salive vamp et si vous vous trouviez face à une douleur atroce. Apparemment, si la pression sanguine baissait, il en était de même du plaisir de votre amant vampire.
Par contre, il n’y avait aucune recommandation pour le ou la faire arrêter.
Mes yeux se fermèrent et je laissai mon front cogner la vitre.
Je les rouvris au bruit des passagers qui montaient. Je clignai des yeux quand je vis qu’il était debout sur le trottoir et qu’il me surveillait. Je me recroquevillai sur moi-même, frissonnante. Il souriait, comme si son bas-ventre n’avait pas été délicatement incisé, son sang aspiré et consommé dans un simulacre de communion. Il y avait même pris plaisir, ou du moins, il le pensait.
Il leva trois doigts, faisant un salut scout, les porta à ses lèvres et me souffla un baiser. Le bus se remit en marche et il se détourna, l’ourlet de son cache-poussière se balançant au-dessus du sol.
Les yeux fixés sur l’extérieur, j’eus envie de vomir. Ivy avait-elle déjà participé à ce genre de scène ? Peut-être avait-elle accidentellement tué quelqu’un ? Peut-être était-ce pour cela qu’elle ne pratiquait plus. Je devrais peut-être le lui demander. Ou peut-être que je devrais la fermer pour pouvoir continuer à dormir la nuit.
Je refermai le livre, et l’enfouis tout au fond de mon sac. Je sursautai quand je découvris un morceau de papier avec un numéro de téléphone coincé entre les pages. Je le chiffonnai et l’enfonçai dans mon sac avec le livre. Levant la tête, je vis Jenks qui volait vers moi après avoir fini de discuter avec le conducteur.
Il se posa sur le dossier du siège devant moi. Mis à part une ceinture d’un rouge criard, il était vêtu de noir des pieds à la tête : ses habits de travail.
— Pas de sort contre toi en provenance des nouveaux venus, dit-il joyeusement. Et qu’est-ce que voulait ce type ?
— Rien.
J’expulsai cette image de ma mémoire. Et où était Jenks la nuit dernière, pendant qu’Ivy me plaquait dans mon fauteuil ?
J’aurais bien voulu le savoir. Je le lui aurais bien demandé, mais j’eus peur qu’il me dise que ç’avait été ma faute.
— Non, sérieux, insista Jenks. Qu’est-ce qu’il voulait ?
Je soutins son regard.
— Rien, vraiment. Laisse tomber.
J’étais heureuse d’être sous mon sort de déguisement. Je ne souhaitais pas que M. Page Quarante-Neuf puisse un jour me reconnaître dans la rue.
— C’est bon, c’est bon, dit-il en se perchant sur ma boucle d’oreille.
Il fredonna Strangers in theNight. Je soupirai. Cette chanson allait me trotter dans la tête toute la journée. Je sortis mon miroir à main et prétendis remettre mes cheveux en ordre, en prenant soin de donner un ou deux coups secs sur la boucle d’oreille qui servait de perchoir à Jenks.
J’étais brune, avec un gros nez. Un élastique retenait mes cheveux noirs en queue-de-cheval. Ils étaient toujours longs et frisottés. Il y a des choses plus difficiles à enchanter que d’autres.
Mon blouson en jean était sur l’envers pour laisser voir un motif floral. J’avais une casquette Harley-Davidson en cuir sur la tête. Je la rendrais à Ivy avec toutes mes excuses dès que je la verrais, et ne la mettrais plus jamais. Avec toutes les bourdes que j’avais accumulées la nuit dernière, pas étonnant qu’Ivy ait dérapé.
Le bus passa à l’ombre de grands immeubles. Je descendais au prochain arrêt. Je rassemblai mes affaires et me levai.
— Il faut que je me procure un moyen de transport, dis-je à Jenks quand mes bottes touchèrent le trottoir, tout en regardant à gauche et à droite. Peut-être une moto.
Je fis attention à synchroniser mon entrée pour ne pas toucher les panneaux de la porte vitrée qui menait au vestibule de l’immeuble des archives du SO.
De ma boucle d’oreille me parvint un grognement.
— À ta place, j’éviterais. C’est trop facile de bidouiller une moto. Tu devrais t’en tenir aux transports en commun.
— Je pourrais la laisser à l’intérieur, protestai-je, examinant nerveusement les quelques personnes qui se trouvaient dans le petit hall.
— Alors, tu ne pourrais pas la monter, Sherlock. Ton lacet est défait.
Je regardai, ce n’était pas vrai. Il se foutait de moi.
— Très drôle, Jenks.
Le pixie grommela quelque chose que je ne pus saisir.
— Non, dit-il excédé. Je veux dire : prétends que ton lacet est défait, et baisse-toi pour le renouer pendant que je m’assure que les lieux sont suffisamment sûrs pour toi.
— Oh.
J’obéis. Je m’assis sur une chaise dans un coin et relaçai ma chaussure. Je pouvais à peine suivre Jenks tandis qu’il voletait au-dessus des quelques Coureurs présents, reniflant pour vérifier qu’aucun sort ne m’était destiné. Ma visite avait été bien planifiée.
On était samedi. Les archives n’étaient ouvertes que par courtoisie, et seulement pour quelques heures. Il y avait quand même quelques personnes, venues déposer des informations, mettre à jour des fichiers, copier des documents, essayer de faire bonne impression en venant travailler le week-end.
— Pas d’odeur anormale, me glissa Jenks. Je crois qu’ils ne pensaient pas que tu viendrais ici.
— Parfait.
Plus en confiance que je ne l’aurais dû, je me dirigeai vers le bureau de la réceptionniste. J’avais de la chance.
Megan était de service. Je lui adressai un sourire et ses yeux s’élargirent. Elle remit ses lunettes en place sur son nez. Les verres cerclés de bois étaient enchantés pour voir à travers à peu près n’importe quoi.
L’équipement standard pour les réceptionnistes du SO. Il y eut comme un voile en mouvement devant moi et je me figeai.
— Gaffe à toi, fillette, hurla Jenks.
Mais il était trop tard.
Quelqu’un me poussa. Seul l’instinct me fit garder l’équilibre quand un pied s’engagea entre les miens pour me faire tomber.
Paniquée, je tournai sur moi-même et me retrouvai en position accroupie, prête à tout. Mon visage se glaça.
C’était Francis. Par le Tournant, qu’est-ce qu’il fait ici ?
pensai-je. Il se tenait le ventre et riait. Je me relevai. Je n’aurais pas dû prendre mon sac. Mais je n’imaginais pas croiser quelqu’un qui me réconnaîtrait sous le sort de déguisement.
— Joli couvre-chef, Rachel.
Il s’étouffait presque, tout en remettant droit le col de sa chemise criarde. Son ton était un mélange répugnant de bravade et du reste de la peur qu’il avait éprouvée quand j’avais failli l’attaquer.
— Hé, hier, j’ai pris six tickets au loto du bureau. Tu ne pourrais pas mourir demain entre 19 heures et minuit ?
— Pourquoi tu ne t’en occupes pas toi-même ? dis-je avec un reniflement de mépris.
Ou bien ce crétin n’avait pas d’orgueil, ou bien il ne réalisait pas combien il était ridicule avec une de ses chaussures bateau délacée et ses cheveux filasse en bataille, échappés du sort d’ondulation. Et comment pouvait-il avoir l’équivalent d’une barbe de plusieurs jours aussi tôt dans la journée ? Il devait la peindre avec une bombe. Il prit son air supérieur habituel.
Malheureusement, ça ne marchait pas avec moi.
— Oh non, si je le faisais moi-même, mon pari serait annulé.
Et puis, je n’ai pas le temps de discuter avec une sorcière morte.
J’ai rendez-vous avec le conseiller Trenton Kalamack et j’ai besoin de faire quelques recherches préliminaires. Tu sais, des « recherches » ? Tu connais le mot ? En tout cas, ce n’est pas ce qu’on m’a dit.
Il renifla bruyamment.
— Va t’enfiler une tomate, Francis.
Je m’étais forcée à parler gentiment. Il jeta un coup d’œil le long du couloir qui menait au sous-sol.
— Ooooh, dit-il d’une voix traînante. Comme j’ai peur. Tu ferais mieux de partir maintenant si tu veux avoir la moindre chance de regagner vivante ton église. Si Meg n’a pas déclenché l’alarme pour signaler ta présence, je vais le faire moi-même.
— Cesse de pisser dans ma semoule, dis-je. Tu commences vraiment à me porter sur les nerfs.
— À plus tard, Rachel ma belle. Dans les avis de décès.
Son rire était trop aigu. Je lui adressai un regard méprisant. Il signa le registre qui se trouvait devant Megan avec un geste théâtral, puis se retourna et lança :
— Cours, petite sorcière, cours.
Sortant son téléphone portable, il frappa sur quelques touches et passa en se pavanant devant les bureaux fermés des VIP, jusqu’à la porte du sous-sol. Megan fît une grimace d’excuse en appuyant sur son bouton pour lui ouvrir la porte.
Je fermai lentement les paupières. Quand je rouvris les yeux, j’adressai un signe à Megan comme pour lui dire «juste une minute ». Je m’assis sur une des chaises du vestibule pour faire semblant de chercher dans mon sac. Jenks se posa sur ma boucle d’oreille.
— On laisse tomber. (Il paraissait inquiet.) On reviendra cette nuit.
— Ouais, acquiesçai-je.
L’enchantement de mon appartement par Denon avait été du simple harcèlement. Envoyer une équipe d’assassins serait trop coûteux. Je ne le valais pas. Mais pourquoi prendre le risque ?
— Jenks, soufflai-je. Peux-tu entrer dans le sous-sol sans te faire repérer par les caméras ?
— Sûr que je peux, fillette. Se faufiler discrètement est ce que les pixies font le mieux. Et elle me demande « sans te faire repérer par les caméras ? » Et d’après toi, qui fait la maintenance sur ces caméras ? Je vais te le dire. Des pixies. Et est-ce qu’on nous en est reconnaissant ? No-o-o-o-n. Tout va à cet ignare de réparateur qui reste assis sur son cul en bas de l’échelle, qui conduit la camionnette, qui ouvre la boîte à outils, qui passe son temps à bouffer des beignets. Mais est-ce qu’il fait jamais quelque chose, réellement ? No-o-o-n.
— C’est ça, Jenks. Maintenant, ferme-la et écoute. (Je jetai un coup d’œil à Megan.) Va voir quels dossiers Francis est en train de consulter. Je t’attendrai aussi longtemps que je le pourrai, mais s’il y a le moindre signe de danger, je me tire. Tu pourras retrouver le chemin de la maison, n’est-ce pas ?
Les ailes de Jenks produisirent une légère brise, déplaçant une de mes mèches qui vint me chatouiller le cou.
— Oui, ça doit être dans mes moyens. Tu veux que je lui lance un sort de pixie pendant que j’y serai ?
— Un sort de pixie ? (Je haussai les sourcils.) Tu sais faire ça ?
Je croyais que c’était... euh... un conte de fées.
Il voleta devant moi, ses traits menus pleins de satisfaction.
— Je lui donnerai la chtouille. C’est la deuxième chose que les pixies font le mieux. (Il hésita, souriant comme un pirate.) Non, efface ça, la troisième.
— Pourquoi pas ? dis-je avec un soupir.
Il s’éleva silencieusement sur ses ailes de libellule, étudiant les caméras. Il resta immobile un instant, mesurant leur temps de balayage. Puis, après avoir foncé droit vers le plafond, il partit comme une flèche vers le bout du couloir, passant devant les bureaux, jusqu’à la porte du sous-sol. Si je n’avais pas été en train de le regarder, je n’aurais jamais pu le voir partir.
Je sortis un stylo de mon sac, tirai sur la lanière pour le refermer et m’avançai à grands pas vers Megan. Le bureau en acajou massif séparait complètement le vestibule des bureaux des employés. C’était le dernier bastion entre le public et les forces travailleuses pures et dures qui gardaient les archives impeccablement rangées. Un rire féminin étouffé me parvint de l’arche qui s’ouvrait derrière Megan. Personne ne faisait grand-chose le samedi.
— Salut, Meg, dis-je en m’approchant.
— Bon après-midi, mademoiselle Morgan, dit-elle un peu fort en rajustant ses lunettes.
Son attention était fixée derrière moi, et je dus me battre contre l’envie de me retourner. Mlle Morgan pensai-je. Depuis quand suis-je Mlle Morgan ?
— Qu’est-ce qui se passe, Meg ? dis-je en jetant un coup d’œil derrière moi dans le hall déserté.
Elle se redressa.
— Dieu merci, vous êtes encore en vie. (Elle soufflait entre ses dents, ses lèvres toujours crispées sur un sourire.) Qu’est-ce que vous faites ici ? Vous devriez être planquée dans un sous-sol.
(Avant que j’aie pu répondre, elle pencha la tête comme un épagneul, souriant comme la blonde qu’elle aurait voulu être.) Que puis-je pour vous aujourd’hui, mademoiselle Morgan ?
Je fis une mimique interrogatrice et Megan dirigea ses yeux avec insistance par-dessus mon épaule. Elle eut un regard stressé.
— La caméra, idiote, murmura-t-elle. La caméra.
Je compris d’un coup et manquai une respiration. Je m’étais plus souciée du coup de téléphone de Francis que de la caméra.
Personne ne regardait les enregistrements sauf en cas d’incident.
Bien trop tard.
— Nous sommes tous avec vous, ajouta Megan. Les paris sont à deux cents contre un que vous passerez la semaine.
Personnellement, je vous mets à cent contre un.
Je me sentis mal. Son regard se fixa derrière moi et elle se raidit.
— Quelqu’un est entré, n’est-ce pas ?
Elle grimaça. Je soupirai, balançant mon sac derrière mon dos pour qu’il ne me gêne pas avant de tourner lentement sur mes talons.
Il portait un costume noir bien repassé, une chemise blanche amidonnée et une fine cravate noire. Il avait croisé les mains dans son dos avec assurance. Il n’avait pas retiré ses lunettes noires. Je sentis une faible odeur de musc, et, à sa courte barbe rousse, je me dis que ce devait être un renard-garou.
Un autre homme vint se placer à côté de lui, entre moi et la porte de devant. Il ne retira pas non plus ses lunettes noires. Je les contemplai, essayant de les jauger. Il devait y en avoir un troisième quelque part, probablement dans mon dos. Les assassins travaillaient toujours à trois. Pas plus, pas moins, toujours trois, pensai-je sèchement, sentant mon estomac se serrer. Trois contre un, ce n’était pas équitable. Je jetai un coup d’œil au couloir, vers le sous-sol.
— Rendez-vous à la maison, Jenks, murmurai-je, sachant qu’il ne pouvait pas m’entendre.
Les deux «costumes noirs » carrèrent leurs épaules. L’un des deux déboutonna sa veste pour laisser voir son holster. Mes sourcils se levèrent. Ils ne m’abattraient pas de sang-froid devant un témoin. Denon était peut-être furieux, mais il n’était pas stupide. Ils attendaient que je me mette à courir.
Je restai les mains sur les hanches et les pieds bien écartés pour assurer mon équilibre. Tout est une question d’attitude.
— Je suppose qu’aucune discussion pondérée n’est envisageable, les garçons ?
Mon ton était acerbe, mais mon cœur battait la chamade.
Celui qui avait déboutonné sa veste sourit. Ses dents étaient petites et pointues. Un tapis de poils rouges couvrait le dos de ses mains. Ouais. Un renard-garou. Super. J’avais mon poignard, mais le but était de rester suffisamment à distance pour ne pas en avoir besoin.
Derrière moi s’éleva la voix furieuse de Megan.
— Pas dans mon hall. Allez faire ça ailleurs.
Mon pouls s’accéléra. Meg m’aiderait-elle ? Peut-être, pensai-je en sautant par-dessus son comptoir dans un mouvement fluide,
que, tout simplement, elle ne veut pas de tache sur sa moquette.
— Par là.
Megan m’indiquait les bureaux des employés derrière elle, de l’autre côté de l’arche.
Pas le temps de la remercier. Je me jetai par l’ouverture et me retrouvai dans un bureau paysagé. Derrière moi, il y eut des jurons et quelques coups étouffés. Le plateau de la taille d’un entrepôt était divisé à l’aide de ces cloisons d’un mètre vingt, favorites des grosses boîtes, qui formaient un labyrinthe de dimensions bibliques.
Je souris et fis un geste amical à l’intention des quelques personnes au travail. Dans ma course, mon sac heurtait les parois.
Je renversai la fontaine à eau, lançant un « désolée » pas très sincère quand elle heurta le sol. Elle ne se brisa pas mais se détacha complètement du socle. Le bruit de l’eau qui s’échappait fut bientôt couvert par les cris d’horreur et les demandes de serpillières.
Je regardai derrière moi. L’un des Costumes s’était emmêlé avec trois employés qui cherchaient à prendre le contrôle de la lourde bonbonne. Son arme était dissimulée. Pour le moment, ça allait. La porte de derrière me tendait les bras. Je courus jusqu’au mur du fond. Ouvrant d’un coup la porte anti-incendie, je savourai l’air frais du dehors.
Quelqu’un m’attendait. Elle pointait une arme à gros canon vers moi.
— Merde !
Je fis marche arrière aussi vite que je pus et tirai la porte derrière moi. Avant qu’elle soit complètement fermée, il y eut un splash humide sur la cloison la plus proche. Je vis une tache gélatineuse. Ma nuque me brûla. Je touchai l’endroit et hurlai en découvrant une cloque de la taille d’un dollar en argent. Mes doigts me brûlèrent à leur tour.
— Super, soufflai-je en essuyant la matière poisseuse sur le bord de mon blouson. Je n’ai pas de temps pour ça.
Après avoir enclenché le verrou d’urgence, je me renfonçai dans le labyrinthe. Ils n’utilisaient plus de sorts à retardement. Les sorts étaient armés et placés dans des billes de gélatine. Très original. Je misai sur un sort de combustion spontanée. J’en aurais reçu plus qu’une éclaboussure, j’étais morte. Rien qu’un joli petit tas de cendres sur le tapis berbère. Jenks n’aurait eu aucun moyen de le sentir venir. Ça n’aurait rien changé s’il avait été avec moi.
Personnellement, j’aurais préféré une balle. C’était plus romantique. Mais il était plus difficile de remonter jusqu’au fabricant d’un sort mortel que d’identifier l’arme dont était sortie une balle. Sans oublier qu’un bon charme ne laissait pas de preuve. Ou, dans le cas de sorts de combustion spontanée, pas de corps. Et pas de corps, pas de crime. Aucun risque de passer des années en prison.
— Là ! cria quelqu’un.
Je plongeai sous un bureau. Une douleur fulgurante me traversa le coude quand je heurtai le sol. J’avais l’impression que ma nuque était en feu. Il fallait que je neutralise le sort avec du sel avant que ça s’étende.
Mon cœur battait à tout rompre. J’enlevai mon blouson. Il était constellé d’éclaboussures de gélatine. Si je ne l’avais pas eu sur le dos, j’y serais passée. Je le jetai dans une poubelle.
Les cris pour obtenir des sérpillières étaient toujours aussi forts. Je sortis une fiole d’eau salée de mon sac. Mes doigts me brûlaient et ma nuque n’était que douleur. Les mains tremblantes, j’arrachai la capsule de plastique avec les dents. Je déversai le contenu de la fiole sur mes doigts puis sur ma nuque tendue. Ma respiration devint sifflante lorsque le dégagement de sulfure lié à la dissolution du sort s’accompagna d’une violente sensation de brûlure. De l’eau salée goutta sur le sol. Je savourai un instant d’euphorie quand la douleur cessa.
Tremblant de tout mon corps, je tamponnai ma nuque avec le bout de ma manche. Le contact prudent de mes doigts sur les restes de la cloque était douloureux, mais l’élancement lancinant laissé par l’eau salée était rassurant, comparé à la sensation de brûlure précédente. Je restai où j’étais, me sentant complètement débile, et me demandant comment j’allais pouvoir m’en sortir. En tant que sorcière, j’étais du côté du bien. Tous mes charmes étaient défensifs, pas offensifs. La règle du jeu était de les gifler et de les garder en déséquilibre tant qu’on ne les avait pas maîtrisés.
J’avais toujours été le chasseur, jamais la proie. Mon front se plissa quand je constatai que je n’avais rien pour une situation de ce genre.
Les vociférations de Megan m’indiquaient exactement où en était tout le monde. Je touchai de nouveau la cloque du doigt. Elle ne grossissait plus. J’avais de la chance. J’arrêtai de respirer en entendant des pas discrets à quelques boxes de moi. J’aurais bien aimé ne pas suer autant. Les garous ont un excellent odorat, mais un esprit un peu étroit. C’était probablement les vapeurs rémanentes de sulfure qui les avaient jusqu’à présent empêchés de me repérer. Je ne pouvais pas rester où j’étais. Des coups sur la porte de derrière m’indiquèrent qu’il était temps d’y aller.
Le sang battait à mes tempes quand je passai avec précaution mes yeux au-dessus de la cloison. Costume numéro Un avançait lentement entre les boxes pour aller ouvrir à Costume numéro Trois. Après avoir repris mon souffle, je partis dans la direction opposée, courant à moitié accroupie. J’aurais parié ma vie que mes assassins avaient laissé l’un des leurs à la porte d’entrée et que je ne risquais pas de tomber sur lui à mi-chemin.
Grâce aux harangues ininterrompues de Megan sur l’eau qui couvrait le sol, je pus arriver jusqu’à l’arche qui donnait sur le hall sans que personne ne m’aperçoive. Concentrée, je jetai un coup d’œil de l’autre côté du chambranle. Il n’y avait plus personne à la réception. Des papiers couvraient le sol. Je marchai sur des stylos.
Le clavier de Megan se balançait au bout de son cordon. Respirant à peine, je m’approchai silencieusement de l’ouverture à bascule dans le comptoir. Toujours tassée sur moi-même, je risquai un œil pardessus le bureau. Mon cœur rata un battement. Un costume noir s’impatientait du côté de la porte, l’air furax d’avoir été laissé là. Mais j’avais plus de chance d’en passer un que deux.
J’entendis la voix geignarde de Francis venant du sous-sol.
— Ici ? Denon les a lancés sur elle ici ? Il doit vraiment lui en vouloir un max. Nan, je te rappelle. Il faut que je voie ça. Ça devrait valoir son pesant de cacahouètes.
Sa voix se rapprochait. Peut-être qu’il aimerait bien faire une promenade avec moi, pensai-je, l’espoir tendant tout à coup mes muscles. Il y avait une chose sur laquelle vous pouviez compter avec Francis, c’est qu’il était curieux et stupide, une combinaison dangereuse dans notre métier. J’attendis, l’adrénaline courant dans mes veines, jusqu’à ce qu’il soulève le panneau du comptoir et passe derrière le bureau.
— Quel bordel, fit-il, plus intéressé par le désordre qui régnait par terre que par ma présence dans son dos.
Il ne me vit pas venir, trop occupé à se gratter. Avec méthode, je passai un bras autour de son cou et tordis l’un des siens dans son dos, le soulevant presque du sol.
— Oh, bon Dieu, Rachel ! cria-t-il. (Il tremblait trop pour réaliser combien il lui aurait été facile de menfoncer un coude dans le ventre et de se débarrasser de moi.) Lâche-moi, ce n’est pas drôle.
Je déglutis. Mes yeux terrifiés notèrent le Costume près de la porte, son arme sortie et pointée vers nous.
— D’accord avec toi, mon chou, soufflai-je dans l’oreille de Francis, douloureusement consciente de la proximité de la mort pour tous les deux.
Francis ne s’en rendait même pas compte, et l’idée qu’il était capable de faire quelque chose de stupide m’inquiétait plus que l’arme du tueur. Mon cœur battit plus vite et je sentis mes genoux ramollir.
— Tiens-toi tranquille, lui glissai-je. S’il pense qu’il a une chance de m’avoir, il va tirer.
— En quoi ça m’intéresse ?
Il avait presque aboyé.
— Tu n’as pas l’impression qu’on est tout seuls ici, toi, moi, et le pistolet ? dis-je doucement. Ça ne serait pas très difficile de se débarrasser d’un témoin, n’est-ce pas ?
Francis se raidit. J’entendis un hoquet quand Megan apparut dans l’arche menant aux bureaux. D’autres gens montrèrent leur tête pour voir ce qui se passait. Les commentaires allaient bon train. En les voyant, je fus prise de panique. Il y avait trop de monde. Trop de risques que quelque chose dérape.
Je me sentis un peu mieux quand le Costume quitta sa position accroupie et remit son arme sous sa veste. Il laissa tomber ses bras le long de son corps, les paumes en avant dans un geste de bonne volonté affectée. M’éliminer devant autant de témoins serait trop coûteux. Un point partout.
Je gardai Francis devant moi en bouclier. Il y eut un murmure quand les deux autres Costumes sortirent discrètement de la zone de bureaux. Ils restèrent le long du mur, derrière le bureau de Megan. L’un d’eux avait gardé son arme à la main. Il se rendit compte de la situation et la remit dans son holster.
— D’accord, Francis. Je vais te dire, il est temps de prendre ta pause de l’après-midi. Bien gentiment.
— Va te faire voir, Rachel.
Sa voix tremblait et la sueur dégoulinait de son front. Nous sortîmes doucement de derrière le comptoir. Je luttai pour garder Francis debout quand les stylos roulèrent sous ses pieds. Le garou s’écarta obligeamment de la porte. Son geste était clair. Ils n’étaient pas pressés. Ils avaient tout leur temps. Sous leurs yeux attentifs, Francis et moi franchîmes le seuil à reculons, dans le soleil.
— Lâche-moi, dit Francis en commençant à se débattre.
Les piétons s’écartaient devant nous, les voitures ralentissaient pour regarder. Je détestais les curieux, mais peut-
être que ça allait me servir.
— Allez, vas-y, cours, ajouta Francis. C’est ce que tu fais de mieux, Rachel.
Je resserrai ma prise jusqu’à ce qu’il émette un grognement de douleur.
— Tu as raison, je suis une meilleure Coureuse que tu le seras jamais.
Les gens autour de nous commençaient à se disperser, se rendant compte qu’il s’agissait de plus qu’une querelle d’amoureux.
— Mais peut-être bien que, toi aussi, tu voudrais courir, dis-je en espérant le paumer un peu plus.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
La sueur puait par-dessus son eau de Cologne.
Je le traînai de l’autre côté de la rue, zigzaguant au milieu des voitures ralenties. Les trois Costumes noirs étaient sortis pour voir. Ils se tenaient à l’affût près de la porte, cachés derrière leurs lunettes et leurs complets noirs.
— Je suppose qu’ils s’imaginent que tu es en train de m’aider.
Sûr, raillai-je. Un grand sorcier costaud comme toi, même pas capable de se dégager d’une fille frêle comme moi ? (Je sentis son inspiration quand il comprit.) Gentil garçon. Maintenant, cours.
Avec la circulation entre moi et les Costumes, je lâchai Francis et me mis à courir, me perdant parmi les piétons. Francis partit au galop dans l’autre sens. Je savais que si j’arrivais à les distancer suffisamment, ils ne me suivraient pas jusque chez moi. Les garous étaient superstitieux. Ils ne violeraient pas l’asile d’une terre sanctifiée. Je serais sauve. Jusqu’à ce que Denon envoie autre chose après moi.