Sorcière pour l'èchafaud

Kim Harrison · Chapitre 21 sur 32

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Sorcière pour l'èchafaud

Chapitre 22 · Quelqu’un parlait. Je comprenais ça. En fait,…

Quelqu’un parlait. Je comprenais ça. En fait, il y avait même deux voix, et maintenant que je retrouvais la capacité de penser, je réalisai quelles alternaient depuis un moment. L’une était celle de Trent, et sa sonorité merveilleusement liquide m’attira vers la conscience. Derrière lui, j’entendis le glapissement haut perché de rats.

— Oh ! Par l’enfer ! soufflai-je, ce qui se traduisit par un petit couinement.

Mes yeux étaient ouverts et je les forçai à se fermer. Ils étaient aussi secs que du papier de verre. Encore quelques clignements douloureux et les larmes recommencèrent à couler. Lentement, les parois grises de ma caisse devinrent nettes.

— Monsieur Kalamack ! appela une nouvelle voix enthousiaste. (Le monde se mit à tourner avec ma caisse.) L’accueil m’a dit que vous étiez là. Je suis si heureux. (La voix se rapprocha.) Et avec un concurrent ! Ah, vous allez voir ce que vous allez voir. (Se liquéfiant presque, l’homme entreprit de pomper la main de Trent de haut en bas.) Présenter un nouveau concurrent rend les jeux beaucoup plus distrayants.

— Bonsoir, Jim, dit Trent avec chaleur. Désolé de ne pas vous avoir prévenu.

Le rythme mélodieux de la voix de Trent était un baume pour mon mal de tête. Je l’aimais et la haïssais à la fois. Comment quelque chose de si beau pouvait-il appartenir à quelqu’un d’aussi ignoble ?

— Vous êtes toujours le bienvenu ici, monsieur Kalamack.

L’homme avait une odeur de copeaux de bois, et je reculai au fond de ma boîte, me tassant dans un coin.

— Vous êtes-vous inscrit ? Avez-vous misé pour le premier round ?

— Il y aura plus d’un combat ? l’interrompit Jonathan.

— Bien sûr, monsieur, dit Jim joyeusement tout en tournant doucement la boîte pour regarder par la porte à claire-voie. Vous faites concourir votre rat jusqu’à ce qu’il meure, ou vous le retirez de la compétition quand vous voulez. Oh ! (Il m’avait vue.) Un vison. Comme c’est... européen de votre part. Cela va changer les paris, mais ne vous inquiétez pas, nous avons déjà engagé des blaireaux et des serpents. Nous nous réjouissons de la nouveauté, et tout le monde adore quand un concurrent se fait dévorer.

Mon pouls réagit. Il fallait que je sorte de là.

— Êtes-vous sûr que votre animal va se battre ? demanda Jim.

Les rats que nous avons ici ont été sélectionnés sur plusieurs générations pour leur agressivité, même si nous avons actuellement un rat des rues qui fait une très belle carrière depuis trois mois.

— Il a fallu lui donner un calmant pour la mettre dans sa boîte, répondit Trent sèchement.

— Aaaah, une bagarreuse. Attendez, je vais arranger ça, offrit Jim avec sollicitude. (Il attrapa un listing dans les mains d’un officiel qui passait.) Laissez-moi changer votre premier match. Je vous inscris en fin de séance, ça devrait lui donner le temps de se réveiller complètement. De toute façon, personne ne veut ces créneaux. Il ne reste pas beaucoup de temps avant le prochain match pour que votre bête récupère.

Je m’approchai du devant de la boîte, impuissante. Jim était un homme d’apparence plaisante, avec des joues rondes et un ventre imposant. Il n’aurait fallu qu’un charme mineur pour le transformer en Père Noël de centre commercial. Qu’est-ce qu’il foutait dans les bas-fonds de Cincinnati ?

Son regard jovial passa au-dessus de l’épaule de Trent, et il fit un signe joyeux à quelqu’un.

— Oh, et merci de garder votre animal avec vous tout le temps, dit-il, les yeux toujours sur le nouvel arrivant. Vous avez cinq minutes pour mettre votre candidat dans la fosse une fois qu’on vous a appelé, sinon vous êtes forfait.

Fosse, pensai-je. Super.

— Tout ce dont j’ai besoin à présent, c’est de connaître son nom.

— Ange, dit Trent avec une sincérité moqueuse, mais Jim l’écrivit sur sa feuille sans une seconde d’hésitation.

— Ange, répéta-t-il. Propriété de, et entraîné par Trent Kalamack.

— Je ne suis pas sa propriété, couinai-je.

Jonathan donna une tape sur le côté de ma boîte.

— Remontons, Jon, dit Trent tandis que Jim lui secouait la main et nous laissait. Le tapage de tous ces rats me monte à la tête.

Je me laissai tomber sur mes quatre pattes quand la boîte se mit à tanguer.

— Trent ! II n’est pas question que je me batte, hurlai-je. Tu peux tirer un trait là-dessus.

— Voyons, mademoiselle Morgan, calmez-vous, dit Trent à voix basse en empruntant l’escalier. Ce n’est pas comme si vous n’aviez pas été entraînée pour ça. Tous les Coureurs savent tuer.

Travailler pour eux, travailler pour moi... Il n’y a pas de différence.

Ce n’est qu’un rat.

— Je n’ai jamais tué personne de ma vie, criai-je, secouant la porte. Et je ne vais pas commencer pour vous.

Mais je ne pensais pas avoir le choix. Je ne pourrais pas raisonner avec un rat, lui expliquer qu’il y avait erreur, et pourquoi ne pas se quitter bons amis ?

Quand nous arrivâmes en haut des marches, le bruit des rats disparut sous celui des conversations. Trent s’arrêta, observant la salle.

— Regarde par là, murmura-t-il. Il y a Randolph.

— Randolph Mirick ? questionna Jonathan. Vous ne vouliez pas arranger un rendez-vous avec lui pour lui parler de l’augmentation de vos droits sur l’eau ?

— Oui. (Trent sembla respirer le mot.) J’essaie même depuis sept semaines. Il est apparemment très occupé. Et regarde de ce côté. Cette femme qui tient ce petit chien répugnant ? C’est la P.D.G. de l’usine de verre avec laquelle nous avons passé un contrat. J’aimerais beaucoup discuter avec elle de la possibilité d’obtenir une remise en quantité. Je ne me doutais pas que ce serait aussi l’occasion d’élargir notre réseau.

Il reprit sa marche, se déplaçant au milieu de la foule. Trent s’en tenait à des conversations légères, amicales. Il me montrait comme si j’étais une mule de grand prix. Je me terrais au fond de ma caisse et essayais d’ignorer les gloussements des femmes à mon intention. Ma bouche ressemblait à l’intérieur d’un séchoir à cheveux et je pouvais renifler des odeurs d’urine et de sang séché.

Et de rats.

Je pouvais aussi les entendre. Piaillant avec des voix trop aiguës pour la plupart des oreilles humaines. Les combats avaient commencé, même si tous les individus à deux pattes n’en étaient pas conscients. Des barreaux et du plastique séparaient peut-être encore les participants, mailles défis, les promesses de violence se lançaient déjà.

Trent trouva un siège à côté de cette tarée de mairesse de la ville, et, après m’avoir posée entre ses pieds, l’entreprit sur l’importance pour tout le monde de requalifier ses intérêts commerciaux en intérêts industriels, une bonne partie de ses terrains étant utilisée d’une façon ou d’une autre pour des développements industriels. Elle n’écoutait pas vraiment jusqu’à ce que Trent sous-entende qu’il pourrait avoir intérêt à déplacer ses entreprises les plus sensibles vers des pâtures plus compréhensives.

Une heure de cauchemar s’écoula. Les ultrasons des piaillements et des hurlements, inaudibles pour la foule, transperçaient les sons plus graves. Jonathan entretenait un commentaire coloré à mon intention, embellissant les monstruosités qui se déroulaient dans la fosse. Aucun des combats ne durait très longtemps, dix minutes tout au plus. Le silence soudain suivi par les cris sauvages des spectateurs était barbare.

Bientôt, je pus sentir le sang sur lequel Jonathan semblait heureux d’enjoliver. Je sursautais à chaque mouvement des pieds de Trent.

Les spectateurs applaudirent poliment à l’annonce du résultat du dernier combat. C’était manifestement une victoire sans appel.

Grâce à Jonathan, je savais que le rat vainqueur avait ouvert le ventre de son adversaire avant que celui-ci ait abandonné et meure, ses dents encore serrées sur la patte du gagnant.

— Ange ! clama Jim, sa voix plus grave que tout à l’heure, assurant le spectacle. Propriété de, et entraîné par Kalamack.

La poussée d’adrénaline fit trembler mes pattes . Je peux battre un rat, pensai-je tandis que la foule acclamait mon adversaire, le Baron Sanglant, pour qu’il descende dans la fosse. Je ne me laisserai pas tuer par un rat.

Mes intestins se nouèrent quand Trent se glissa sur le banc vide près de la fosse. L’odeur était cent fois pire. À voir le dégoût qui plissa son visage, je sus que même Trent pouvait la sentir.

Impatient, Jonathan se balançait derrière lui d’un pied sur l’autre.

Pour un snob guindé et propre sur lui, qui repassait ses cols et amidonnait ses chaussettes, ce type avait un penchant curieux pour les sports sanglants. Les piaillements des rats avaient presque disparu à présent qu’une moitié d’entre eux était morte, et l’autre occupée à lécher ses plaies.

Il y eut quelques secondes d’échanges de plaisanteries entre propriétaires, suivi d’un accroissement de l’excitation orchestré par Jim. Je n’écoutais pas son baratin de Monsieur Loyal, plus intéressée par la découverte de la fosse.

Le cercle avait la taille d’une piscine pour bébé, avec des murs de soixante centimètres. Le sol était couvert de sciure, et décoré de taches sombres. Leur dispersion donnait à penser qu’il s’agissait de sang. L’odeur d’urine et de peur était atroce. Je fus surprise de ne pas la voir planer tel un brouillard. Quelqu’un à l’humour tordu avait mis des jouets pour animaux dans l’arène.

— Mesdames et messieurs ? annonça Jim avec emphase, me rappelant à l’ordre. Placez vos paris.

Trent monta la grille jusqu’à son visage.

— J’ai changé d’avis, Morgan, murmura-t-il. Je n’ai pas besoin de vous comme Coureuse. Vous valez plus pour moi à tuer des rats qu’à tuer mes concurrents. Les contacts que je peux prendre ici sont fantastiques.

— Va te faire Tourner, crachai-je.

A mon couinement haineux, il défit le loquet de la grille et me fit tomber dans la fosse.

Je roulai dans la sciure sans heurt. L’ombre d’un mouvement vif de l’autre côté de l’arène m’annonça l’arrivée du Baron Sanglant. La foule poussa des « oh ! » et des « ah ! » en me voyant, et je bondis au ras du sol pour me cacher derrière une balle. Pas de doute, j’étais plus attirante qu’un rat.

Le nez dans la sciure, l’arène était atroce : le sang, l’urine, la mort. Tout ce que je voulais, c’était me tirer. Mes yeux trouvèrent Trent, et il me sourit d’un air entendu. Il pensait qu’il pouvait me briser. Je le haïssais.

Le public applaudit, et je me retournai pour voir ce vieux Baron Sanglant en personne galoper vers moi. Il n’était pas aussi long que moi, mais plus épais. Je me dis que nous devions peser le même poids. Il lançait de petits cris tout en courant. Je me figeai, je ne savais que faire. Au dernier moment, je sautai hors de son chemin, lui envoyant un coup de patte arrière au passage. C’était une attaque que j’avais utilisée des centaines de fois dans ma carrière de Coureuse. Ce fut instinctif. En vison, ça manquait d’efficacité et de grâce. Je finis mon coup pivotant accroupie, regardant le rat s’arrêter en glissant.

Le Baron hésita, léchant son flanc où je l’avais frappé. Il était devenu muet.

De nouveau, il se rua sur moi, poussé par les cris de la foule.

Je visai avec plus de précision, le touchant au museau en sautant de côté. J’atterris ramassée sur moi-même, mes pattes avant automatiquement dressées devant moi pour parer les coups, comme si j’étais une combattante humaine. Cette fois, le rat s’arrêta plus vite, piaillant et secouant la tête comme pour reprendre ses esprits. La vue d’un rat ne devait pas être fameuse, il fallait que je m’en serve.

Couinant comme un malade, le Baron se précipita une troisième fois. Je me tendis, m’apprêtant à sauter verticalement pour retomber sur son dos et l’étouffer jusqu’à ce qu’il soit inconscient. J’avais la nausée, mal au cœur. Je ne tuerais pas pour Trent. Pas même un rat. Si je sacrifiais un principe, une morale, il m’aurait corps et âme. Si je laissais passer pour des rats, demain, ce serait des gens.

Les cris de la foule s’amplifièrent quand le Baron se mit à courir. Je sautai.

— Merde, couinai-je quand il s’arrêta juste sous moi pour se renverser sur le dos. J’allais tomber juste entre ses pattes !

Je le heurtai avec un bruit mou, couinant lorsque ses dents se refermèrent sur mon nez. Prise de panique, j’essayai de me dégager. Mais il maintint sa prise, exerçant seulement assez de pression pour m empêcher de me libérer. Me débattant contre lui, j’utilisai mes pattes avant pour repousser sa mâchoire, battant son ventre de mes pieds. Couinant en cadence avec mes coups, il endura ce traitement, relâchant peu à peu sa prise, jusqu’à ce que je puisse me dégager en me tortillant.

Je reculai, frottant mon nez et me demandant pourquoi il ne me l’avait pas simplement arraché.

Le Baron se remit sur ses pieds. Il toucha son côté, où je l’avais frappé en premier, puis son visage, et enfin son ventre où mes pattes s’étaient enfoncées, faisant la liste des douleurs que je lui avais infligées. Sa patte se leva pour frotter son nez, et, avec un sursaut, je réalisai qu’il me singeait. Le Baron était une personne !

— Par tous les saints ! couinai-je, et le Baron fît un signe de tête.

Ma respiration s’accéléra, et je jetai un regard vers les murs tout autour et tous les gens qui s’y pressaient. Ensemble, nous pourrions peut-être nous en tirer là où seuls nous étions voués à l’échec. Le Baron émit de petits cris à mon intention, et la foule se tut.

Il n’était pas question que je laisse passer cette chance. Il agita ses moustaches et je bondis. Nous roulâmes sur le sol dans une empoignade sans danger.

Tout ce qu’il fallait, c’était que je trouve un moyen de sortir d’ici et que je le communique au Baron sans que Trent en soit conscient.

Nous nous cognâmes contre une roue d’exercice et nous écartâmes l’un de l’autre. Je me remis sur mes pattes et me retournai, le cherchant. Rien.

— Baron, hurlai-je.

Mais il avait disparu ! Je fis volte-face, me demandant si une main n’était pas venue l’arracher à l’arène. Un grattement rythmé me parvint d’une tour de cubes toute proche. Je combattis mon envie de me tourner dans cette direction. Je fus envahie par le soulagement : il était encore là. Et j’avais une idée.

Le seul moment où des mains descendaient dans la fosse, c’était quand le combat était terminé. L’un de nous deux allait devoir faire semblant de mourir.

— Hé, criai-je quand le Baron me sauta dessus.

Des dents acérées se fixèrent sur mon oreille, la déchirant. Du sang coula dans mes yeux, m’aveuglant. Furieuse, je le jetai pardessus mon épaule.

— Ça va pas, non ? criai-je quand il eut fini sa roulade.

La foule hurla son enthousiasme, oubliant rapidement notre comportement trop peu caractéristique des rongeurs.

Baron commença une longue série de couinements, sans doute pour tenter de s’expliquer. Je bondis, m’accrochant à sa trachée et l’obligeant à se taire. Ses pattes arrière me labourèrent le ventre quand j’interrompis l’arrivée d’air. En se contorsionnant, il réussit à attraper mon nez, le déchirant de ses ongles. Sous les coups de ses griffes acérées, je relâchai légèrement ma prise, laissant l’air passer de nouveau. Il comprit et son corps se fit mou.

— Tu n’es pas supposé être déjà mort, dis-je, mes piaillements étouffés par sa fourrure dans ma bouche.

Je continuai à serrer jusqu’à ce qu’il pousse un cri aigu et commence à se débattre en tous sens. La foule rugit, croyant probablement qu’Ange allait remporter sa première victoire. Je jetai un œil vers Trent. Mon cœur eut un raté lorsque je vis son air soupçonneux. Ça n’allait pas marcher. Baron pourrait peut-être s’enfuir, mais pas moi. Il allait falloir que je meure, moi, pas Baron.

— Bats-toi, couinai-je, sachant qu’il ne comprendrait pas.

Je relâchai ma prise jusqu à ce que mes mâchoires commencent à glisser de sa gorge. Sans comprendre, Baron resta inerte. Je lui envoyai un coup de pied dans le bas-ventre et il poussa un glapissement de douleur, s’arrachant d’entre mes dents.

Je m’écartai en roulant sur moi-même.

— Bats-toi, tue-moi, pépiai-je.

La tête de Baron oscilla ; il essayait de reprendre ses esprits.

Je hochai la tête vers la foule. Il cilla, semblant comprendre, et se précipita. Ses mâchoires se refermèrent sur ma gorge, me privant d’air. J’entendis les cris des gens par-dessus le bruit du sang battant dans ma tête.

Sa prise était serrée, trop serrée pour que je puisse respirer.

Quand tu veux, pensai-je, tu me laisses respirer quand tu veux. Je nous envoyai cogner dans une balle, mais il ne voulait pas lâcher.

La peur m’envahit. C’était bien une personne, n’est-ce pas ? Je n’avais pas laissé un rat m’attraper dans une prise mortelle, hein ?

Je commençai à me débattre pour de bon. Sa prise se resserra.

Ma tête semblait prête à exploser. Mon sang battait. Je me contorsionnai, me tordis sur moi-même, essayant de griffer un œil, jusqu’à ce que des larmes coulent. Sans effet, il ne voulait pas me lâcher. Je l’entraînai en roulant, heurtant le mur. Je trouvai son cou et y plantai les dents. Immédiatement, il desserra sa prise.

Je pris une bouffée d’air reconnaissante.

Furieuse, je le mordis méchamment, sentant le sang sur mes dents. II me mordit en retour et je couinai de douleur. Je le lâchai un peu, il fit de même. Le bruit de la foule nous assommait, presque aussi violent que la lumière des projecteurs. Nous étions allongés dans la sciure, essayant de calmer notre respiration pour faire croire que nous nous étranglions l’un l’autre. Je compris soudain.

Son propriétaire aussi savait qu’il était une personne ; nous devions mourir tous les deux.

La foule hurlait, voulant savoir qui avait gagné ou si nous étions tous les deux morts. Je regardai à travers mes paupières entrouvertes pour trouver Trent. Il ne semblait pas heureux, et je sus que notre ruse était en passe de réussir. Baron était presque immobile. Une plainte discrète lui échappa, et je lui répondis avec précaution. Une onde d’excitation me traversa, puis disparut.

— Mesdames et Messieurs, me parvint la voix professionnelle de Jim par-dessus le brouhaha. Il semblerait que nous ayons un match nul. Les propriétaires pourraient-ils récupérer leurs animaux ? (La foule se tut.) Nous ferons une courte pause pour déterminer si l’un des participants est encore vivant.

Mon cœur battit plus vite quand les ombres de mains s’approchèrent. Baron émit trois petits couinements et bougea très vite. Je suivis avec un peu de retard, m’agrippant à la première main que je trouvai.

— Attention, hurla quelqu’un.

Je fus projetée en l’air quand la main s’agita pour se débarrasser de moi. Je volai par-dessus des têtes, la queue battant en cercles frénétiques. J’aperçus un visage surpris et atterris sur la poitrine d’un homme. Il cria comme une fille et me secoua de ses habits. Je heurtai violemment le sol, à moitié assommée. Je pris trois inspirations rapides et fonçai sous son siège.

Le bruit était étonnant. On aurait pu croire qu’un lion avait été lâché, pas deux rongeurs. Les gens couraient en tous sens. La course des pieds autour du siège était irréelle. Quelqu’un sentant la sciure tendit la main » Je découvris mes dents et il recula.

— J’ai le vison, cria un officiel au-dessus du brouhaha. Passez-moi un filet.

Il tourna la tête et je partis en courant. Mon pouls était si rapide qu’on aurait dit un vrombissement. J’évitai des pieds et des sièges, me précipitant presque la tête la première dans le mur du fond. Le sang de mon oreille me coulait dans les yeux, rendant ma vision floue. Comment allais-je sortir de là ?

— Que tout le monde reste calme ! (La voix de Jim dans les haut-parleurs.) S’il vous plaît, retournez tous dans le hall et prenez des rafraîchissements pendant que nous procédons à une fouille.

Nous vous demandons de bien vouloir garder les portes fermées tant que nous n’aurons pas retrouvé les combattants. (Il y eut une pause.) Et que quelqu’un sorte ce chien d’ici, finit-il d’une voix forte.

Des portes ? pensai-je en examinant cet asile de fous. Je n’avais pas besoin d’une porte, j’avais besoin de Jenks.

— Rachel !

L’appel venait d’au-dessus de moi.

Je couinai quand Jenks atterrit sur mes épaules avec un bruit mat.

— Tu as une tête de déterrée, cria-t-il dans mon oreille déchirée. J’ai bien cru que ce rat t’avait eue. Quand tu as sauté et attrapé la main de Jonathan, j’ai failli me pisser dessus !

— Où est la porte ? essayai-je de demander.

Savoir comment il m’avait retrouvée pourrait attendre.

— Ne me fais pas une scène, dit-il, sur la défensive. Je me suis enfui, comme tu me l’avais ordonné. Mais après, je suis revenu.

Quand Trent est sorti avec cette boîte à chat, j’ai su que tu étais dedans. Je me suis accroché sous son pare-chocs. Je suis sûr que tu ne savais pas que c’est comme ça que les pixies se déplacent en ville, hein ? Mais tu ferais mieux de bouger tes fesses poilues avant qu’on nous repère.

— Où ? couinai-je. Dans quelle direction ?

— Il y a une porte qui donne sur l’arrière. J’ai fait une reconnaissance durant le premier combat. Purée, ces rats sont vicieux. Est-ce que tu as vu celui qui a carrément arraché la patte de l’autre ? Si tu suis ce mur pendant à peu près dix mètres, puis trois marches qui descendent, tu te retrouveras dans un couloir.

Je démarrai dans la direction indiquée, Jenks se cramponnant à ma fourrure.

— Beuh. Ton oreille est un vrai désastre, dit-il tandis que je dévalais les trois marches. C’est bon, va jusqu’au bout du couloir vers la droite. Il y a une ouverture... Non ! Ne la prends pas, cria-t-il alors que je m’y précipitais. C’est la cuisine.

Je me retournai, me figeant au bruit de pieds sur les marches.

Mon cœur battit. On ne me reprendrait pas. Jamais.

— L’évier, murmura Jenks. En dessous, la porte du placard n’est pas fermée. Grouille-toi !

Le repérant, je me précipitai sur le sol en tomettes, mes griffes crissant légèrement. Je me faufilai à l’intérieur. Jenks voleta pour regarder de l’autre côté de la porte. Reculant pour me cacher derrière une bassine, j’écoutai.

— Ils ne sont pas dans la cuisine, cria une voix qui résonna assourdie.

Je sentis le nœud d’angoisse se desserrer. Il avait dit « ils ».

Baron était encore libre.

Jenks vint vers moi, ses ailes comme un brouillard invisible dans l’espace réduit du placard.

— Enfer, c’est bon de te voir. Ivy passe son temps plantée devant une carte de la propriété de Trent quelle s’est procurée, souffla-t-il. Elle grommelle et griffonne sur des feuilles toute la nuit. Chaque page termine en boule dans un coin. Mes enfants font des superparties de cache-cache dans la pile qu’elle a faite. Je crois qu’elle ne sait même pas que je suis parti. Elle reste devant cette carte, à boire du jus d’orange.

Je reniflai la saleté. Tandis que Jenks continuait à babiller comme un shooté au Soufre, j’explorai le placard malodorant et découvris que le tuyau d’évacuation passait sous la maison par un trou dans le sol. L’espace entre le tuyau en fer et le plancher était juste assez large pour y passer mon épaule. Je commençai à ronger.

— J’ai dit de sortir ce chien d’ici, nous parvint une voix étouffée. Non. Attendez. Est-ce que quelqu’un aurait quelque chose à lui faire renifler ? Il peut les trouver.

Jenks se rapprocha.

— Hé, le plancher. C’est une bonne idée ! Laisse-moi t’aider.

Jenks se posa à côté de moi, se mettant dans mes pattes.

— Cherche Baron, essayai-je de couiner.

— Mais si, je peux t’aider.

Il arracha du trou un morceau de bois de la taille d’un cure-dents.

— Le rat, continuai-je à piailler. Il voit mal.

Frustrée, je renversai une boîte de produit à récurer. La poudre se répandit, et l’odeur de pin envahit le placard. Attrapant le cure-dents de Jenks, j’écrivis « cherche rat ».

Jenks voleta, une main sur son nez.

— Pourquoi ?

— Homme, gribouillai-je. Voit pas.

Jenks sourit.

— Tu t’es trouvé un copain ! Attends que je dise ça à Ivy.

Je découvris mes dents, indiquant la porte avec mon bout de bois. Il hésitait encore.

— Tu resteras ici ? Tu continueras à agrandir le trou ?

Frustrée, je lui lançai le cure-dents. Il recula en volant.

— C’est bon, c’est bon ! Garde ta petite culotte. Non, attends, tu n’en as pas ?

Son rire résonna avec des accents de liberté, tandis qu’il se glissait par la porte entrebâillée. Je recommençai à mastiquer le plancher. Il avait un goût atroce, un mélange puant de savon, de graisse et de moisissure. Je savais que j’allais être malade. La tension crispait tout mon corps. Les coups sourds et les crissements du côté de l’entrée me firent sursauter. Je m’attendais aux cris de triomphe quand on me verrait. Heureusement, le chien ne semblait pas comprendre ce qu’on voulait de lui. Il voulait jouer, et l’humeur des gens tournait à l’aigre.

Mes mâchoires fatiguaient et j’étouffai un grondement de rage. Du savon s’était mis dans la déchirure de mon oreille, et ça me brûlait horriblement. J’essayai de glisser ma tête dans le passage dégagé. Si ma tête pouvait passer, mon corps pourrait aussi. Mais ce n’était pas encore assez large.

— Regardez, cria quelqu’un. Il cherche. Il a trouvé leur odeur.

Affolée, je retirai ma tête du trou. Mon oreille s’accrocha et recommença à saigner. Il y eut un grattement soudain dans l’entrée et je redoublai d’efforts. La voix de Jenks me parvint faiblement par-dessus le bruit de mon rongement.

— C’est dans la cuisine. Rachel est sous l’évier. Non. Le placard suivant. Dépêche ! Je crois qu’ils t’ont vu.

Il y eut un afflux soudain d’air et de lumière, et je m’assis, recrachant de la pulpe de bois.

— Hello ! Nous sommes de retour ! Rach’, j’ai trouvé ton rat.

Baron me regarda, ses yeux étaient brillants. Immédiatement, il me sauta par-dessus. Sa tête plongea dans le trou et il commença à ronger. Il n’y avait pas assez de place pour ses épaules plus larges. Je continuai à agrandir le trou de l’autre côté.

Les aboiements du chien nous parvinrent de l’entrée. Nous nous figeâmes une seconde, puis nous remîmes à ronger. Mon estomac se noua.

— Est-ce que c’est assez grand ? cria Jenks. Allez ! Grouillez-vous !

Poussant ma tête dans le trou à côté de celle de Baron, je rongeai furieusement. Il y eut un grattement à la porte du placard.

Des rais de lumière nous éclairèrent quand la porte alla taper contre les montants.

— Ici ! cria une voix forte. Il y en a un.

Mon espoir s’évanouissant, je relevai la tête. Mes mâchoires étaient douloureuses. Le savon à l’essence de pin avait collé ma fourrure et me piquait les yeux. Je me retournai pour faire face au grattement de pattes. Je ne pensais pas l’ouverture encore assez grande. Un couinement aigu attira mon attention. Baron était accroupi à côté de moi. Il pointait sa patte vers le bas.

— Ce n’est pas encore assez grand pour toi, dis-je.

Baron m’attrapa, me tirant vers le trou et me poussant dedans.

Le bruit du chien devint soudain plus fort, et je plongeai dans le vide.

Les bras et les jambes tendus, j’essayai d’agripper le tuyau.

J’atteignis une soudure d’une patte avant. Je stoppai brutalement.

Au-dessus, le chien aboyait sauvagement. Il y eut un bruit de pattes griffant le plancher, puis un jappement de douleur. Je commençai à perdre ma prise. Je tombai jusqu’à un sol sec. Je restai là, attendant le cri d’agonie de Baron.

J’aurais dû rester , pensai-je, désespérée. Je n’aurais jamais dû le laisser me pousser dans ce trou. Je savais qu’il n’était pas assez grand pour lui. Il y eut un grattement pas loin, et le bruit de quelque chose qui s’écrasait dans la poussière, près de moi.

— Tu as réussi ! couinai-je, voyant Baron étalé par terre.

Jenks descendit en voletant, lumineux dans la faible lumière.

Il tenait une moustache de chien dans sa main.

— Tu aurais dû le voir, Rach’, dit-il tout excité. Il a mordu ce chien au museau. « Hop crac » ! « Bang » ! « Pif paf », merci madame !

Le pixie continua ses cercles autour de nous, trop énervé pour rester immobile. Mais Baron semblait avoir une crise de tétanie.

Roulé en une petite boule de fourrure, il tremblait et avait l’air malade. Je m’approchai en rampant, voulant le remercier. Je le touchai à l’épaule et il sursauta, me fixant avec de grands yeux noirs.

— Faites dégager ce chien !

La voix furieuse nous parvint au travers du plancher, et nous regardâmes la petite flaque de lumière.

Les aboiements s’éloignèrent, et mon pouls se calma.

— Ouais, dit Jim. Ces morceaux de bois sont frais. Yen a un qui est sorti par là.

— Comment pouvons-nous descendre là-dedans ?

C’était Trent et je me recroquevillai, essayant de ne faire qu’un avec la poussière.

— Il y a une trappe d’accès dans l’entrée, mais ce conduit débouche sur la rue par n’importe laquelle des bouches d’aération.

(Leurs voix s’éloignèrent.) Je suis désolé, monsieur Kalamack, disait Jim. Nous n’avions jamais eu aucun évadé jusqu’à présent.

Je vais envoyer quelqu’un là-dedans immédiatement.

— Ce n’est pas la peine. Elle est partie.

La voix de Trent laissait pointer une rage contrôlée et je ressentis un sentiment de victoire. Jonathan n’aurait pas un voyage de retour très agréable. Je me redressai et poussai un soupir. Mon oreille et mes yeux me brûlaient. Je voulais rentrer à la maison.

Baron couina pour attirer mon attention, indiquant le sol. Je regardai et vis qu’il avait écrit, en lettres soigneusement formées,

«merci ».

Je ne pus m’empêcher de sourire. Accroupie près de lui, j’écrivis « de rien ». Mes lettres me parurent peu soignées à côté des siennes.

— Vous êtes si mignons tous les deux, se moqua Jenks. On peut y aller, maintenant ?

Baron sauta vers l’écran qui protégeait la bouche d’aération, s’y agrippant des quatre pattes. Choisissant avec soin, il commença à tirer sur les jointures avec ses dents.