Sorcière pour l'èchafaud
Chapitre 32 · Ecoutez ! criait Francis, de la bave…
Ecoutez ! criait Francis, de la bave s’échappant de ses lèvres sous l’effet de l’enthousiasme. Je vous dirai tout. Je veux un accord. Je veux une protection. J’étais seulement supposé faire des saisies de Soufre. Que ça. Mais quelqu’un a pris peur, et M.
Kalamack a décidé d’échanger les livraisons. Il m’a dit d’échanger les livraisons. C’est tout ! Je ne suis pas un passeur de drogues bio.
S’il vous plaît. Vous devez me croire !
Assis en face de moi, Edden ne disait rien, jouant au méchant flic silencieux. Accusation muette, sa large main était posée sur les bordereaux d’expédition que Francis avait signés. Ce dernier était tassé sur une chaise au bout de la table, à deux sièges de nous. Ses yeux étaient écarquillés et effrayés. Il était pathétique dans sa chemise éclatante et sa veste en polyester, les manches relevées, essayant de vivre le rêve qu’il avait voulu faire de sa vie. J’étirai avec précaution mon corps endolori. Mes yeux glissèrent jusqu’aux trois cartons empilés bien en évidence à un bout de la table. Je laissai s’afficher un sourire. Caché sous la table, sur mes genoux, j’avais une amulette prise à l’assassin en chef. Elle brillait d’un rouge malsain, mais si c’était ce que je croyais, elle virerait au noir quand je serais morte ou quand le contrat sur ma tête aurait été payé. J’allais me coucher à la maison et dormir une semaine dès que cette petite saloperie s’éteindrait.
Edden nous avait installés dans la salle de repos des employés pour éviter toute exposition à une nouvelle attaque de sorciers.
Grâce au camion de la télé locale stationné devant la gare routière, tout le monde en ville savait où j’étais. Et je m’attendais à voir, d’un moment à l’autre, des fées sortir des conduites d’aération.
J’avais plus confiance dans la couverture MAC enroulée sur mes épaules que dans les deux agents du BFO qui se tenaient dans la pièce et qui transformaient notre réunion en cohue.
Je serrai un peu plus la couverture autour de mon cou, appréciant sa mince protection tout autant que sa chaleur. Des microfibres en titane étaient tissées dedans, assurant la dilution des sorts les plus puissants et l’élimination des plus faibles.
Plusieurs agents du BFO avaient des gilets taillés dans la même matière, et j’espérais qu’Edden oublierait de me demander de la rendre.
Francis continuait à babiller. J’examinai les murs sales décorés de posters bébêtes sur les lieux de travail formidables et sur les moyens de poursuivre votre employeur. Un micro-ondes et un vieux frigo occupaient un mur. Un comptoir taché par le café un autre. Le distributeur de sucreries fatigué me rappela que j’avais faim. Nick et Jenks étaient dans un coin, essayant de rester hors du chemin.
La lourde porte de la salle de repos s’ouvrit. Je me retournai et vis entrer un agent du BFO et une jeune femme vêtue d’une robe rouge provocante. Un badge du BFO pendait à son cou, et la casquette jaune perchée sur sa permanente avait l’air d’un gadget bon marché. Je devinai qu’il s’agissait de Gerry et Briston, en provenance du centre commercial. Le visage de la femme se fripa et elle dit juste «parfum ». Je lâchai un gros soupir. J’aurais aimé lui expliquer, mais ç’aurait probablement fait plus de mal que de bien.
Les murmures des agents du BFO s’étaient
miraculeusement étouffés une fois que j’eus laissé tomber le déguisement de vieille dame au profit d’une nénette dans la vingtaine, avec des cheveux rouges frisottés et des formes là où il fallait. Je me sentais comme un haricot dans une maraca, et, avec mon bras en écharpe, mon œil au beurre noir et la couverture enroulée autour de moi, j’avais probablement l’air de la rescapée d’une catastrophe. — Rachel ! supplia Francis, ramenant mon attention sur lui. (Son visage triangulaire était pâle et ses cheveux noirs pendaient en mèches hirsutes.) J’ai besoin d’une protection. Je ne suis pas comme toi. Kalamack va me tuer. Je ferai n’importe quoi ! Vous voulez Kalamack ; je veux une protection. Je ne devais m’occuper que de Soufre. Ce n’est pas ma faute. Rachel, tu dois me croire. — Ouais.
J’étais épuisée au-delà de l’imaginable. Je pris une inspiration profonde et regardai l’heure à l’horloge murale. Il était juste minuit passé, mais j’avais l’impression que l’aube était déjà là.
Edden sourit. Sa chaise racla le sol quand il se leva. — Et si on les ouvrait, les gars ?
Deux agents du BFO s’avancèrent avec enthousiasme. Serrant l’amulette sur mes genoux, je me penchai impatiemment en avant pour mieux voir. Ma survie était dans ces boîtes. Le bruit du collant arraché résonna violemment. Francis s’essuya la bouche. Il regardait avec un mélange de fascination morbide et de peur.
— Sainte mère de Dieu, jura un des agents en s’écartant de la table après l’ouverture d’un des cartons. C’est des tomates.
Des tomates ? Je me hissai sur mes jambes, grommelant de douleur. Edden me précéda d’un souffle.
— C’est à l’intérieur ! balbutia Francis. Les drogues sont dans les tomates pour que les chiens des douanes ne puissent pas les renifler. (Blême derrière le chaume de ses joues, il remonta une nouvelle fois ses manches.) Elles y sont. Vous pouvez regarder !
— Des tomates ? (Le dégoût se lisait sur le visage d’Edden.) Il les envoie dans des tomates ?
De belles tomates rouges, avec des queues vertes, me renvoyaient mon regard, assises dans leur emballage en carton.
J’étais impressionnée. Mes lèvres s’entrouvrirent. Trent avait dû insérer les fioles dans les fruits lors de leur développement, et quand ces derniers étaient mûrs, la drogue était parfaitement cachée dans des fruits sans défauts qu’aucun humain n’aurait touchés.
— Nick, viens par ici, demanda Jenks.
Mais Nick ne bougea pas. Son long visage était cendreux. Les deux agents qui avaient ouvert le carton se rinçaient les mains dans l’évier avec acharnement.
Edden tendit la main, prit une tomate et examina le fruit rouge. Il avait l’air d’avoir envie de vomir. Il n’y avait pas une seule imperfection ou entaille dans la peau parfaite. — Je suppose que nous devrions en ouvrir une, dit-il à regret, la posant sur la table et s’essuyant la main sur son pantalon.
— Je vais le faire, proposai-je quand personne ne dit rien. Quelqu’un poussa un vieux couteau de table terni vers moi. Je le pris de la main gauche, et, me rendant compte que mon autre main était dans son écharpe, je levai les yeux pour demander de l’aide. Mais pas un seul agent n’accepta de croiser mon regard.
Personne ne voulait toucher ce fruit. Fronçant les sourcils, je reposai le couteau.
— Si c’est comme ça, murmurai-je.
Je levai la main et l’abattis sur le fruit.
Il y eut un grand splash. De la purée rouge atterrit sur la chemise blanche d’Edden. Son visage devint aussi gris que sa moustache. Il y eut un brouhaha de dégoût en provenance des agents du BFO qui me regardaient. Quelqu’un eut un haut-le-cœur. Le cœur battant, je pris la tomate dans ma main et la pressai. De la pulpe et des graines s’échappèrent entre mes doigts.
Ma respiration s’arrêta une seconde quand un cylindre de la taille de mon petit doigt s’enfonça dans ma paume. Je lâchai la masse végétale et secouai la main. Des cris consternés s’élevèrent lorsque le reste du fruit éclaboussa la table. Ce n’était qu’une tomate, mais, d’après les vociférations poussées par les grands et forts officiers du BFO, on aurait pu croire que je venais de presser un cœur en décomposition.
— Et voilà !
J’étais fière de moi, brandissant un tube à l’aspect très scientifique couvert de restes de tomate. Je n’avais jamais vu de drogues bio avant. J’avais pensé que le tube serait plus gros.
— Hé bien, que je sois..., dit Edden à mi-voix.
Il prit l’ampoule dans une serviette de table. Sa satisfaction devant cette trouvaille avait pris le dessus sur son horreur. Un soupçon de peur étrécit les yeux de Francis qui faisaient le va-et-vient entre moi et les cartons.
— Rachel ? pleurnicha-t-il. Tu vas m’assurer une protection contre M. Kalamack, hein ?
Mon dos se raidit sous l’effet de la colère. Il m’avait trahie, moi et tout ce en quoi je croyais. Pour de l’argent. Je me tournai vers lui. Un cercle gris s’étendit à la périphérie de ma vision quand je m’appuyai sur la table et me penchai pour river mon regard au sien.
— Je t’ai vu chez Kalamack.
Ses lèvres se vidèrent de tout leur sang. Je l’attrapai par le devant de sa chemise, ce qui laissa une traînée rouge sur le tissu chamarré.
— Tu es un Coureur noir et tu vas cramer.
Je le repoussai sur sa chaise et me rassis. Mon cœur battait la chamade, mais j’étais contente de moi. — Ouais ! fit Edden doucement. Que quelqu’un l’arrête et lui lise ses droits.
La bouche de Francis s’ouvrit et se ferma sous le coup de l’inquiétude quand Briston détacha ses menottes de sa hanche et les referma autour de ses poignets. Je fouillai sous mon écharpe et détachai maladroitement mon bracelet de charmes. Je le lançai pour qu’il tombe près d’elle, au cas où Francis aurait eu quelque chose de méchant dans ses manches retroussées. Sur un signe de tête d’Edden, elle l’attacha aussi au poignet de Francis. Le rythme mesuré et régulier de la Miranda3 s’éleva avec son ronron rassurant. Les yeux de Francis étaient écarquillés et fixés sur la fiole. Je pense qu’il n’entendit même pas l’homme qui lui récitait ses droits.
3 C'est à la suite d'un procès resté célèbre, Miranda vs Arizona (1966), durant lequel Ernesto Arturo Miranda avait été jugé coupable sur la seule foi de ses déclarations, qu'a été rendue obligatoire aux États-
Unis, lors de toute arrestation, la lecture de ses droits à l'interpellé. Droits baptisés depuis du nom de Miranda (NdT). — Rachel ! cria-t-il, sa voix retrouvée. Ne le laisse pas me tuer.
Il va me tuer. Je t’ai donné Kalamack. Je veux un accord. Je veux une protection ! C’est comme ça que ça marche, n’est-ce pas ?
A l’aide d’une serviette rêche, j’essuyai les dernières traces de tomate sur ma main valide. Mes yeux croisèrent ceux d’Edden.
— Il faut qu’on supporte ça ?
Un sourire tordu, pas si gentil que ça, s’afficha sur ses
lèvres.
— Briston, mets ce sac à merde dans la camionnette. Enregistre ses aveux sur bande et sur papier. Et lis-lui une seconde fois ses droits. Pas de faux pas.
Francis se leva, sa chaise raclant le carrelage sale. Son visage étroit était tiré et ses cheveux lui tombaient dans les yeux.
— Rachel, dis-leur que Kalamack va me tuer !
Je regardai Edden, les lèvres serrées.
— Il a raison.
À ces mots, Francis se mit à sangloter. Ses yeux sombres avaient l’air hantés. Il se demandait s’il devait se réjouir ou s’alarmer que quelqu’un prenne enfin son inquiétude au sérieux.
— Filez-lui une couverture MAC, dit Edden, l’air soucieux. Et gardez-le au frais.
Mes épaules se détendirent. S’ils mettaient Francis à l’abri des regards assez vite, il serait en sécurité.
Les yeux de Briston se posèrent sur les cartons. — Et les, euh, les tomates, capitaine ?
Il s’appuya sur la table en prenant soin de garder ses bras à l’écart des éclaboussures. Son sourire s’élargit. — Laissons ça à l’équipe du labo.
Visiblement soulagée, Briston fît un signe à Clayton. — Rachel ! bredouilla Francis tandis qu’ils l’entraînaient vers la porte. Tu vas m’aider, hein ? Je leur dirai tout ! Les quatre agents du BFO l’escortèrent sans ménagement à l’extérieur. Les talons de Briston claquaient joyeusement sur le sol.
La porte se referma avec un bruit sec, et je fermai les yeux pour savourer un silence béni.
— Quelle nuit, murmurai-je.
Le gloussement d’Edden me fit rouvrir les yeux.
— Je vous suis redevable, Morgan. (Il avait trois serviettes en papier et la fiole blanche couverte de traces de tomate entre les mains.) Après vous avoir vue affronter ces deux sorciers, je ne comprends pas pourquoi Denon était si obstiné à vous démolir.
Vous êtes une sacrée Coureuse.
— Merci.
Je soufflai ça après un long soupir et en étouffant un frisson quand mes pensées revinrent à ma tentative de combattre deux sorciers des lignes d’énergie en même temps. Ç’avait été limite. S’il n’avait pas détourné la concentration du troisième sorcier pour briser le filet, j’y serais restée. — Je veux dire, merci d’avoir assuré mes arrières, continuai-je doucement.
Au départ des agents du BFO, Nick était sorti de son recoin. Il me tendit une tasse en polystyrène emplie d’un liquide qui avait dû être autrefois du café. Il s’assit avec précaution sur la chaise à côté de moi, ses yeux allant des cartons aux éclaboussures sur la table. Il semblait que voir Edden en toucher une lui ait donné une dose de courage. Je lui adressai un sourire fatigué et enveloppai la tasse dans ma main valide, profitant de sa chaleur.
— J’apprécierais si vous informiez le SO que vous allez payer mon contrat, dis-je. Avant que je mette un pied hors de cette pièce, ajoutai-je en resserrant la couverture MAC autour de moi.
Il reposa lu fiole avec une lenteur religieuse.
— Avec les aveux de Percy, Kalamack ne pourra pas se tirer de ce coup-là. (Un sourire éclaira son visage carré.) Clayton me dit que nous avons aussi eu le Soufre à l’aéroport. Je devrais décoller de mon bureau plus souvent. Je sirotai mon café. Le goût amer emplit ma bouche, et j’avalai à regret.
— Et pour ce coup de fil ? demandai-je en reposant la tasse et en contemplant la lueur rouge de l’amulette sur mes genoux.
Edden s’assit avec un grognement et sortit un fin téléphone mobile. Le tenant délicatement dans le creux de sa main gauche, il appuya sur une seule touche avec son pouce. Je cherchai Jenks pour savoir s’il voyait ça. Les ailes du pixie n’étaient plus qu’un brouillard. Avec un air impatient, il glissa de Nick et marcha avec raideur sur la table jusqu’à moi. Je le soulevai pour le mettre sur mon épaule avant qu’il le demande. Se collant à mon oreille, il murmura : — Il a une touche de raccourci pour le SO.
— Tiens, tiens !
Le collant tira sur mon sourcil quand j’essayai de soulever celui-ci.
— Je compte bien tirer le maximum de plaisir de ce coup de téléphone.
Il s’appuya contre le dossier de son siège tandis que le téléphone sonnait. La fiole blanche trônait devant lui comme un minuscule trophée.
— Denon, beugla-t-il. C’est la pleine lune la semaine prochaine. Comment te sens-tu ?
Ma mâchoire se décrocha. Ce n’était pas le SO qu’Edden avait en ligne. C’était mon ancien patron. Et il était vivant ? Le démon ne l’avait pas tué ? Il avait dû faire faire le sale boulot par quelqu’un d’autre.
Edden gloussa, se trompant sur la raison de ma surprise. Puis son attention revint au téléphone.
— C’est super, dit-il, interrompant Denon. Ecoute. Je voudrais que tu arrêtes la Course que tu as sur Mlle Morgan. Tu vois de qui je parle ? Elle travaillait pour toi. Il y eut une brève pause, et je saisis presque ce que disait Denon, tellement il parlait fort. Sur mon épaule, les ailes de Jenks battirent d’énervement. Un sourire rusé s’installa sur les lèvres d’Edden.
— Tu te souviens d’elle ? dit-il. Super. Rappelle tes gens. Nous paierons le contrat. (Une nouvelle hésitation et son sourire s’élargit.) Denon, je suis vexé. Elle ne peut pas travailler pour le BFO. Je ferai le transfert de fonds demain matin, dès l’ouverture des banques. Oh, et pourrais-tu envoyer un de tes fourgons à la gare routière centrale ? J’ai trois sorciers en attente d’extradition vers une prison Outre. Ils ont semé un peu de désordre, et comme on était dans le coin, on les a mis sous cloche pour toi.
Il y eut quelques éclats de voix à l’autre bout, et Jenks faillit s’étouffer.
— Ooooh, Rachel ! réussit-il à sortir. Il est vraiment remonté.
— Non, répondit Edden avec fermeté, se redressant. (Visiblement il savourait cette conversation.) Non. (Il souriait de toutes ses dents.) Tu aurais dû penser à tout ça avant de les lancer à ses trousses.
Les papillons dans mon estomac se démenaient pour sortir.
— Dites-lui de dissoudre l’amulette maîtresse qui est réglée sur moi, dis-je en posant celle que j’avais sur la table avec un cliquetis, comme un secret honteux. Edden referma sa main sur le téléphone, étouffant les vociférations de Denon.
— La quoi ?
Mes yeux étaient fixés sur l’amulette. Elle luisait toujours. — Dites-lui, répétai-je en respirant calmement, que je veux que l’amulette maîtresse qui est réglée sur moi soit dissoute. Tous les assassins en train de jeter des sorts pour me retrouver en ont une comme celle-ci. (Je la touchai du doigt, me demandant si le picotement que je ressentais était imaginaire ou réel.) Aussi longtemps qu’elle brillera, ils ne s’arrêteront pas.
Il haussa les sourcils.
— Une amulette qui contrôle les signes de vie ? J’acquiesçai et lui lançai un sourire amer. C’était une mesure de courtoisie d’un trio d’assassins pour le suivant, pour que personne ne perde son temps à essayer de tuer quelqu’un de déjà mort.
— Euh, balbutia Edden en ramenant le téléphone à son oreille.
Denon (il était joyeux), sois un bon garçon et trempe ce charme qui contrôle les signes de vie de Morgan, qu’elle puisse rentrer se coucher.
La voix furieuse de Denon fut assez forte pour s’échapper du petit haut-parleur. Je sursautai quand Jenks se mit à rire. Il fit un saut pour se percher sur ma boucle d’oreille. Je me passai la langue sur les lèvres en fixant l’amulette. J’essayai de la faire s’éteindre par ma seule volonté. La main de Nick toucha mon épaule et je sursautai. Mes yeux revinrent sur l’amulette avec une intensité affamée. — Ça y est ! m’exclamai-je quand le disque clignota puis s’éteignit. Regardez ! C’est fini !
Mon pouls s’affola. Je fermai les yeux longuement en imaginant le même effet dans toute la ville. Denon devait avoir gardé l’amulette maîtresse près de lui. Il avait tenu à connaître le moment exact où ses assassins réussiraient. Il était vraiment taré.
Les doigts fébriles, je ramassai l’amulette. Le disque me parut lourd. Mon regard croisa celui de Nick. Il semblait aussi soulagé que moi, son sourire s’étendit jusqu’à ses yeux. Expirant profondément, je m’appuyai contre le dossier de mon siège et glissai le disque dans mon sac. Ma condamnation à mort s’était envolée.
Les interrogations furieuses de Denon résonnaient dans le téléphone. Edden sourit encore plus.
— Tu n’as qu’à allumer ta télé, Denon, mon ami. (Il éloigna l’appareil de son oreille quelques secondes, puis le rapprocha pour hurler.) Allume ta télé. Je te dis d’allumer ta bon dieu de télé !
(Edden me fit un clin d’œil.) Salut-salut, Denon. (Il avait pris une voix de fausset moqueuse.) À plus, à l’église. Un bip sonore signala l’interruption de la communication. Edden se renfonça sur son siège et croisa son bras valide pardessus l’autre et son écharpe. Il avait l’air satisfait. — Vous êtes une sorcière libérée, mademoiselle Morgan. Quel effet ça fait de revenir d’entre les morts ?
Mes cheveux me balayèrent le visage quand je baissai la tête pour me regarder. Chaque égratignure, chaque hématome tenait à se rappeler à moi. Mon bras en écharpe m’élançait. Mon visage n’était qu’une douleur lancinante.
— Super. (J’arrivai à afficher un maigre sourire.) Ça fait un effet super.
C’était fini. Je pouvais rentrer chez moi et me cacher sous mes couvertures.
Nick se leva et me posa une main sur l’épaule.
— Allez, viens Rachel, dit-il doucement. Je te ramène chez toi.
(Ses yeux sombres se posèrent brièvement sur Edden.) Elle pourra s’occuper de la paperasse demain ? — Sans problème.
Edden se leva aussi. Il prit la fiole entre deux doigts avec précaution et la glissa dans sa poche de chemise. — J’apprécierais votre présence pour l’interrogatoire de M.
Percy, si vous vous en sentez capable. Vous avez bien une amulette détectrice de mensonges ? Je serais curieux de comparer ses résultats à ceux de notre matériel électronique.
Ma tête se balança d’avant en arrière et j’essayai de trouver la force de me lever. Je ne voulais pas avouer à Edden la difficulté qu’il y avait à invoquer de tels outils, mais je n’allais pas aller acheter de charmes sur le marché pendant au moins un mois. Le temps de laisser tous les sorts qui m’avaient été destinés se désactiver. Peut-être deux mois. Je repensai à l’amulette dans mon sac et étouffai un frisson. Peut-être jamais.
Une explosion étouffée déplaça l’air et fit trembler la porte. Il y eut une seconde de silence absolu, puis des cris filtrèrent faiblement à travers les murs épais. Je regardai Edden.
— Quelque chose a sauté, souffla-t-il et je vis une bonne centaine d’explications potentielles passer dans ses yeux. Mais une seule me retint. Trent.
La porte de la salle de repos s’ouvrit brutalement et alla cogner contre le mur. Briston tomba dans la pièce, se rattrapant à la chaise récemment occupée par Francis. — Capitaine, haleta-t-elle. Clayton ! Mon Dieu, Clayton ! — Restez avec les pièces à conviction, dit Edden en se précipitant par la porte, presque aussi vite qu’un vamp. Le brouhaha de gens en train de crier pénétra dans la pièce avant que la porte se referme majestueusement. Briston se redressa dans sa robe rouge, les phalanges de ses doigts crispés sur le dossier étaient blanches. Sa tête était inclinée, mais je pus voir dans ses yeux monter des larmes de chagrin et de frustration.
— Rachel. (Jenks me tirait l’oreille.) Lève-toi. Je veux voir ce qui s’est passé.
— Trent est passé, soufflai-je, mon estomac se convulsant. Francis.
— Lève-toi ! (Jenks hurlait, tirant comme s’il avait pu me soulever par l’oreille.) Rachel, lève-toi.
Me sentant comme une mule attachée à sa charrue, je me levai. Mon estomac se crispa et, avec l’aide de Nick, je boitillai jusqu’à la porte et passai dans le bruit et la confusion. J’étais pliée en deux sous la couverture et je serrais mon bras blessé contre moi. Je savais ce que j’allais trouver. J’avais vu Trent tuer un homme pour moins que ça. S’attendre à ce qu’il reste sans rien faire tandis qu’un nœud coulant tout à fait légal s’approchait de son cou aurait été illusoire. Mais comment avait-il pu agir aussi vite ?
Dans la salle d’accueil régnait un désordre indescriptible. Des gens marchaient en tous sens dans le verre brisé. L’air froid de la nuit entrait par un trou béant dans la façade. Là où il y avait eu auparavant une surface vitrée. Des uniformes bleu et jaune du BFO étaient partout. Ça ne voulait pas dire qu’ils arrangeaient les choses. Les fumées de plastique carbonisé me prirent à la gorge.
Un incendie dans le parking, là où brûlait la camionnette du BFO, éclairait par instants la salle de lueurs orangées. Des lumières bleues et rouges balayaient les murs.
— Jenks. (Il continuait à m’arracher l’oreille pour me faire avancer.) Si tu continues, je t’écrase de mes mains. — Alors magne-toi de sortir de cette salle tes jolies petites fesses blanches de sorcière ! s’exclama-t-il, frustré. D’ici, je ne peux rien voir.
Nick repoussa les attentions de bons Samaritains qui croyaient que j’avais été blessée dans l’explosion, mais on nous laissa tranquilles seulement quand il m’eut mis sur la tête une casquette du BFO abandonnée par terre. Il me soutint d’un bras passé autour de ma taille et nous avançâmes avec peine sur le verre crissant, passant des lumières jaunes de la gare routière à celles plus incertaines et plus dures des gyrophares des véhicules du BFO.
A l’extérieur, les journalistes des stations locales s’en donnaient à cœur joie, ils étaient chacun dans leur coin, éclairés par des spots éblouissants, et faisaient de grands gestes. Mon estomac se convulsa quand je réalisai que leur présence était probablement la cause de la mort de Francis.
Plissant les yeux pour les protéger de la chaleur de l’incendie, je réussis à me traîner jusqu’à l’endroit où Edden se tenait. À dix mètres de la camionnette en feu, il la regardait sans bouger. Je m’arrêtai à côté de lui sans rien dire. Il ne détourna pas les yeux.
Le vent changea et je me mis à tousser dans l’âcre odeur du caoutchouc en feu. Il n’y avait rien à dire. Francis était là-dedans.
Francis était mort.
— Clayton avait un môme de treize ans, dit Edden en gardant les yeux sur la fumée tourbillonnante.
J’eus l’impression d’avoir pris un coup de poing dans le ventre, et je me forçai à rester droite. Treize ans n’était pas un bon âge pour perdre son père. J’étais bien placée pour le savoir.
Il respira profondément et se tourna vers moi. L’expression figée de ses traits me glaça. Les lueurs vacillantes du feu faisaient ressortir les lignes dures sur son visage. — Ne vous inquiétez pas, Morgan. L’accord était que vous me donniez Kalamack, et que le BFO payait votre contrat. (L’émotion traversa son regard, mais je ne pus dire s’il s’agissait de colère ou de douleur.) Vous me l’avez donné. Je l’ai perdu. Sans les aveux de Percy, tout ce que nous avons, c’est la parole d’un sorcier mort. Le temps que je réussisse à avoir un mandat, les champs de tomates de Kalamack auront été retournés. Je suis désolé. Il va s’en tirer.
Tout ça... (Il montra le feu de la main.) Tout ça n’est pas votre faute.
— Edden...
Il m’arrêta de la main. Se détournant, il commença à s’éloigner.
— Pas d’erreur, grommela-t-il pour lui-même.
Il avait l’air encore plus cassé que je ne l’étais. Un agent du BFO avec un gilet MAC jaune se précipita vers lui, hésitant quand il ne fit pas mine de l’avoir vu. La foule les avala. Je me retournai face au chatoiement soudain d’or et de noir.
Je me sentis mal. Francis était là-dedans. Avec mes charmes.
Finalement, ils ne portaient pas vraiment chance. — Ce n’est pas ta faute. (Nick passa de nouveau un bras autour de moi quand il vit que mes genoux menaçaient de lâcher.) Tu les avais prévenus. Tu as fait tout ce que tu as pu.
Je m’appuyai contre lui avant de tomber.
— Je sais, dis-je d’une voix morne, voulant le croire. Un camion de pompiers approchait entre les voitures garées sur le parking, dégageant un chemin et attirant une foule encore plus dense avec ses coups de sirène sporadiques.
— Rachel.
C’était Jenks, qui tirait de nouveau sur mon oreille. — Jenks... (Je me sentais frustrée et amère.) Laisse-moi tranquille.
— Secoue ton manche à balai, gronda le pixie. Jonathan est de l’autre côté de la rue.
— Jonathan ! (L’adrénaline remonta douloureusement, et je me détachai de Nick.) Où ça ?
— Ne regarde pas ! dirent ensemble Nick et Jenks. Nick remit son bras autour de moi et voulut m entraîner. — Stop ! hurlai-je, ignorant la douleur et essayant de regarder derrière moi. Où est-il ?
— Continue de marcher, Rachel, me glissa Nick. Il se pourrait que Kalamack te veuille morte, toi aussi. — Que les enfers vous ramènent au Tournant ! Je veux le voir !
Je me laissai mollir pour essayer d’arrêter Nick. D’une certaine façon, ça marcha. Je lui échappai et m’effondrai en tas sur le pavé.
Roulant sur moi-même, je me concentrai sur l’autre côté de la rue. Un mouvement pressé et familier attira mon attention. C’était Jonathan. Il zigzaguait entre les sauveteurs et les badauds. Sa haute silhouette distinguée était immanquable, il dépassait de la foule de la tête et des épaules. Il avait l’air superpressé et se dirigeait vers une voiture garée sur le chemin du camion de pompiers. L’estomac serré d’inquiétude, je fixai la longue berline noire. Je savais qui était à l’intérieur.
Je repoussai Nick du bras quand il essaya de me ramasser, et je maudis les voitures et les gens qui se mettaient sans cesse devant moi. La vitre teintée s’abaissa. Le regard de Trent croisa le mien et j’arrêtai de respirer. A la lueur des véhicules d’urgence, je pus voir que son visage n’était qu’une masse de bleus et que son crâne était bandé. La colère dans son regard prit mon cœur en tenaille.
— Trent, murmurai-je.
Nick s’accroupit pour me prendre sous les bras et me relever.
Mais il s’immobilisa et, du sol, nous regardâmes tous les deux Jonathan s’arrêter près de la fenêtre. Il se pencha pour écouter Trent. Mon pouls s’accéléra quand il se redressa brusquement et suivit le regard de celui-ci jusqu’à nous, croisant le mien. Je frissonnai sous la haine que déversèrent ses yeux.
Les lèvres de Trent bougèrent et Jonathan sursauta. Me lançant un dernier regard assassin, il marcha jusqu’à la portière conducteur. J’entendis le bruit de la portière par-dessus le chaos ambiant quand il la claqua.
Je ne pouvais détacher mes yeux de Trent. Son expression était toujours furieuse, mais il sourit, et mon inquiétude augmenta devant la promesse implicite. La vitre remonta et la voiture s’éloigna lentement.
Pendant un moment, je ne pus bouger. Le sol était chaud, et si je me levais, il faudrait que je marche. Ce n’était pas Denon qui m’avait envoyé le démon, c’était Trent.
Chapitre 33
Je me penchai pour ramasser le journal sur la plus haute marche du perron de l’église. L’odeur d’herbe coupée et de pavé humide était presque un baume, emplissant mes sens. Il y eut un bruit de course sur le trottoir. Le cœur battant, je m’accroupis en position défensive. Le gloussement de petite fille et le bruit de sonnette qui suivirent le passage du vélo rose furent un rien embarrassants. Tandis qu’elle disparaissait au coin de la rue, je fis une grimace et frappai du journal la paume de ma main. Je poussai un juron. Elle me faisait le coup chaque après-midi.
Cela feisait une semaine que le contrat du SO sur ma tête avait été officiellement dénoncé, et je voyais encore des assassins partout. Mais peut-être qu’il n’y avait pas que le SO qui voulait ma mort.
Expirant bruyamment, je me concentrai pour faire redescendre l’adrénaline et tirai la porte de l’église derrière moi.
Le bruit réconfortant du papier froissé se répercuta contre les murs nus et les épaisses poutres porteuses de la nef. Je trouvai les petites annonces, repliai les autres pages pour les mettre sous mon bras et me dirigeai vers la cuisine. C’étaient les annonces personnelles qui m’intéressaient et je commençai à les parcourir.
— Il était temps que tu te lèves, Rach’. Jenks se mit à faire des cercles exaspérants autour de moi, les ailes bruissant dans l’espace restreint du couloir. Je pouvais sentir le jardin sur lui. Il était vêtu de ses habits de « travail » et ressemblait à une miniature de Peter Pan avec des ailes.
— Est-ce qu’on va enfin avoir ce disque ?
— Salut, Jenks. (Je sentis une pointe d’anxiété et d’anticipation me traverser.) Ouais. Ils ont appelé un exterminateur hier.
J’étendis les feuilles sur la table de cuisine en poussant les crayons de couleur et les cartes d’Ivy pour faire de la place.
— Regarde, dis-je en lui indiquant une annonce. Il y en a une autre.
— Laisse-moi voir, demanda le pixie.
Il atterrit sur le journal, les mains sur les hanches. Suivant du doigt le texte, je lus à haute voix :
— TK cherche à rouvrir la communication avec RM au sujet d’une éventuelle association.
Il n’y avait pas de numéro de téléphone, mais l’auteur était évident. Trent Kalamack.
Mal à l’aise et fatiguée, je m’assis à la table. Mon regard, passant sur M. Poisson dans son tout nouveau verre à cognac, alla se poser sur le jardin. Bien que j’aie payé mon contrat et sois raisonnablement en sécurité du côté du SO, j’avais encore à affronter Trent. Je savais qu’il produisait des drogues bio. J’étais un danger. Pour le moment, il se montrait patient, mais si je n’acceptais pas d’être sur sa liste d’employés, il allait me mettre six pieds sous terre.
Au point où j’en étais, je ne voulais pas la tête de Trent. Je voulais qu’il me laisse tranquille. Le chantage était entièrement acceptable, et sans aucun doute plus sûr que d’essayer de me débarrasser de Trent devant une cour de justice. C’était un homme d’affaires, du moins officiellement, et les embêtements impliqués par un procès, ne serait-ce que pour se disculper, étaient probablement plus importants que son désir de me voir travailler pour lui ou simplement morte. Mais il me fallait plus d’une page de son agenda, et aujourd’hui, j’allais l’obtenir.
— Tes collants sont super, Jenks.
La voix d’Ivy était un coassement venant du couloir.
Surprise, je sursautai, puis changeai le geste pour faire semblant de remettre une mèche de cheveux en place. Ivy était affalée contre le chambranle. Elle avait un air de grand faucheur apathique avec son peignoir noir. Traînant les pieds jusqu’à la fenêtre, elle tira les rideaux et s’appuya contre le comptoir dans la pénombre obtenue.
Ma chaise grinça quand je m’appuyai contre le dossier.
— Tu t’es levée de bonne heure.
Ivy se versa une tasse du café froid d’hier soir et se laissa tomber sur une chaise en face de moi. Ses yeux étaient cerclés de rouge et la ceinture de son peignoir était de travers autour de sa taille. Elle poussa du doigt la feuille de journal sur laquelle Jenks avait laissé des traces de pied.
— C’est la pleine lune cette nuit. On le fait ?
Je pris une inspiration rapide, le cœur battant. Je me levai et allai jeter le café pour en refaire avant qu’Ivy puisse boire le reste.
Même moi, j’avais des standards un peu plus élevés que ça.
— Oui.
En répondant, je sentis ma peau se tendre.
— Tu es sûre que tu es assez en forme ? demanda-t-elle, ses yeux se fixant sur mon cou.
Ce n’était que mon imagination, mais je sentis un pincement là où s’était posé son regard.
— Je vais bien. (Je fis un effort pour empêcher ma main de venir cacher la cicatrice.) Mieux que bien. Je suis en superforme.
Les petits cakes sans goût d’Ivy m’avaient fait passer de la faim à la nausée, mais j’avais retrouvé mon endurance dans un ; délai alarmant de trois jours au lieu de trois mois. Matalina avait déjà enlevé les fils de mon cou et il n’y avait presque aucune trace.
Mais avoir guéri si vite était inquiétant. Je me demandai si j’en paierais le prix plus tard. Et quelle serait la nature de ce prix.
— Ivy ? demandai-je en sortant les grains du frigo. Qu’est-ce qu’il y avait dans tes cakes ?
— Du Soufre.
Je pivotai sur moi-même, choquée.
— Quoi ?
Jenks renifla, et Ivy ne baissa pas les yeux devant mon regard tout en se relevant.
— Je rigole, dit-elle benoîtement. (Mais je continuai à la dévisager, le visage blême.) Tu n’aimes pas les plaisanteries ?
ajouta-t-elle en se dirigeant vers le couloir. Donne-moi une heure.
J’appelle Carmen et je lui dis de s’amener.
Jenks bondit dans les airs.
— Super. (Ses ailes vrombirent.) Je vais dire au revoir à Matalina.
Il sembla s’illuminer dans le rayon de soleil qui passa entre les rideaux qu’il écartait pour sortir.
— Jenks, criai-je, essayant de le retenir. Nous ne nous en allons pas avant au moins une heure.
Il ne fallait pas aussi longtemps pour faire ses adieux.
— Ouais ? (Sa voix me parvint de dehors.) Et tu crois que mes enfants sont juste sortis du sol ?
Les joues rouges, je mis la cafetière en route. Mes gestes étaient accélérés par l’impatience, et je sentis un feu commencer à brûler dans mon ventre. J’avais passé la dernière semaine à préparer dans les détails une nouvelle visite chez Trent pour Jenks et moi. Ç’avait été difficile, mais j’avais un plan. Et même un plan de secours. J’avais tellement de plans que j’étais surprise qu’ils ne me sortent pas par les oreilles quand je me mouchais.
Entre mon anxiété permanente et la rétention anale d’Ivy en ce qui concernait le respect des plannings, nous nous retrouvâmes sur le trottoir exactement une heure plus tard. Ivy et moi étions vêtues de cuirs de motard et, à nous deux, ça faisait bien trois mètres cinquante d’emmerdeuses en uniforme. Bien que la plus grande partie soit pour Ivy. Nous portions autour du cou, hors de vue, des répliques de ces indicateurs de vie qu’avaient eus les assassins. C’était mon plan de secours. Si j’avais un problème, je briserais le charme et l’amulette d’Ivy passerait au rouge. Elle avait insisté pour que nous les portions, avec tout un tas d’autres trucs que je jugeais complètement inutiles.
Je montai derrière Ivy sur la moto. Je n’avais que cette amulette de secours, une fiole d’eau salée pour la briser, une potion de vison, et Jenks. Nick avait le reste. Mes cheveux rentrés sous le casque, la visière fumée baissée, nous traversâmes le Cloaque. Une fois le pont franchi, nous fûmes dans Cincinnati. Le soleil de l’après-midi me réchauffait les épaules, et je souhaitai un instant que nous ne soyons que deux copines à moto, en route pour une séance de shopping en ville, un vendredi après-midi.
En fait, nous avions rendez-vous dans un parking souterrain avec Carmen, l’amie d’Ivy. Elle prendrait ma place sur la moto pour la journée, pour faire croire que j’étais toujours derrière Ivy, à me promener dans la ville. Je trouvais la précaution un peu exagérée, mais si ça tranquillisait Ivy, je le ferais.
Sortie du parking, je m’introduirais dans le jardin de Trent avec l’aide de Nick. Pour l’occasion, il serait déguisé en jardinier d’une société extérieure, et traiterait les insectes que Jenks s’était chargé de répandre en début de semaine sur les rosiers de concours de Trent. Une fois passé les murs, ce serait facile. Du moins, c’est ce que je me répétais.
J’avais quitté l’église calme et sûre de moi, mais au fil des rues, je me sentais de plus en plus tendue. Je ressassais le plan dans ma tête. Et j’y trouvais un maximum de trous et de suppositions douteuses. Tout ce que nous avions prévu semblait à toute épreuve lorsque nous l’élaborions dans la sécurité de la cuisine. Une bonne partie reposait sur Nick et Ivy. J’avais confiance en eux mais cela me mettait mal à l’aise.
— Détends-toi, lança Ivy quand nous quittâmes la rue encombrée pour tourner dans le parking proche de la place de la fontaine. Ça va marcher. On va y aller étape par étape. Tu es une bonne Coureuse, Rachel.
Mon cœur battit plus vite et j’acquiesçai. Elle n’avait pas pu dissimuler l’inquiétude dans sa voix.
Il faisait frais dans le parking. Ivy passa à côté de la barrière pour éviter le péage. Elle allait traverser le parking comme si c’était un raccourci. J’enlevai mon casque en voyant la camionnette blanche décorée de plantes vertes et de chiots. Je n’avais pas demandé à Ivy où elle avait trouvé un véhicule d’une société d’entretien de jardins. En fait, je m’en fichais.
La porte arrière s’ouvrit quand la moto d’Ivy arriva à proximité en ronronnant. Une vamp squelettique habillée comme moi en sortit, la main tendue pour attraper le casque. Je le lui passai, glissant ma jambe par-dessus la moto tandis qu’elle prenait ma place. Ivy ne ralentit même pas. Je faillis m’étaler. Je regardai Carmen fourrer ses cheveux blonds sous le casque et passer son bras autour de la taille d’Ivy. Je me demandai si j’avais vraiment cette allure. Nan ! Je n’étais pas aussi maigre.
— Je te vois cette nuit, d’accord ? me lança encore Ivy pardessus son épaule avant de disparaître.
— Allez, monte.
C’était Nick, sa voix étouffée par les cloisons de la camionnette. Après un dernier regard dans la direction où étaient parties Ivy et Carmen, je sautai à l’intérieur, tirant la porte derrière moi. Jenks volait autour de ma tête.
— Par tous les saints, s’exclama-t-il en se précipitant à l’avant.
Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Nick se retourna sur le siège conducteur, ses dents tranchant sur son visage maquillé d’une couleur sombre.
— Coquillages, dit-il en tâtant ses joues gonflées.
Il ne s’était pas arrêté là dans le déguisement. Ses cheveux étaient d’un noir métallique. Avec son teint basané et son visage gonflé, il était méconnaissable. C’était un chouette déguisement qui ne ferait pas réagir un détecteur de sorts.
— Salut, Ray-Ray. (Ses yeux brillaient.) Ça va comme tu veux ?
— Super, mentis-je, un rien nerveuse.
Je n’aurais pas dû l’entraîner là-dedans, mais les gens de Trent connaissaient Ivy, et Nick avait insisté.
— Tu es sûr que tu veux y aller ?
Il passa la marche arrière.
— J’ai un alibi en béton. Ma fiche de pointage dit que je suis au boulot.
Je le regardai de travers tout en retirant mes bottes.
— Tu fais ça sur le temps de la société ?
— Ce n’est pas comme si on était très contrôlés. À partir du moment où le travail est fait, ils s’en fichent.
Mon visage se fit narquois. Assise sur un bidon de produit antipucerons, je poussai mes bottes hors de vue. Nick avait obtenu un contrat pour nettoyer des objets antiques au musée de l’Eden Park. Sa capacité à s’adapter était pour moi un étonnement permanent. En une semaine, il avait trouvé un appartement, l’avait meublé, avait acheté un camion hors d’âge, trouvé un emploi, et m’avait invitée un soir – ç’avait été assez réussi, y compris le tour surprise de dix minutes en hélico autour de la ville.
Il m’avait dit que son compte en banque retrouvé avait eu une grosse influence sur sa vitesse de récupération. Ils devaient payer les bibliothécaires plus que je ne l’imaginais.
— Tu ferais mieux de te transformer. (Ses lèvres avaient à peine bougé pendant qu’il réglait au péage automatique, et nous sortîmes au soleil.) Nous y serons dans moins d’une heure.
L’impatience me rendait encore plus nerveuse. Je tendis la main pour attraper le sac de marin blanc au logo de la société d’entretien. J’y empilai ma paire de chaussures légères, mon amulette de sûreté dans son sac à fermeture éclair, et ma toute nouvelle combinaison intégrale en soie et nylon, réduite à une masse qui tenait dans le creux de la main. J’arrangeai le tout pour laisser assez de place pour un vison et un pixie casse-pieds. Je mis par-dessus la salopette jetable en papier de Nick. J’allais entrer sous forme de vison, mais je voulais bien être pendue si j’avais l’intention de le rester.
L’absence de mes charmes habituels me perturbait. Sans eux, je me sentais nue. Mais si je me faisais prendre, tout ce que le SO
pourrait me mettre sur le dos, ce serait une effraction. Alors qu’avec un seul sort capable d’agir sur une personne, même un simple remède pour la mauvaise haleine, ils pourraient m’accuser d’intention de nuire physiquement. Et ça, c’était un crime. J’étais une Coureuse, je connaissais la loi.
Pendant que Nick retenait l’attention de Jenks à l’avant, je me déshabillai complètement et entassai toutes les traces de ma présence dans la camionnette dans un container marqué « déchets toxiques ». J’avalai ma potion de vison avec une hâte embarrassante et dus serrer les dents sous la douleur de la transformation. Jenks se mit à injurier Nick quand il se rendit compte que j’avais été nue à l’arrière. Je n’éprouvais aucune impatience à l’idée de la transformation inverse, et surtout à celle de devoir supporter les plaisanteries et les sarcasmes de Jenks le temps d’enfiler ma combinaison.
À partir de là, tout se déroula exactement comme dans le plan.
Nick réussit à entrer sur la propriété sans problème puisqu’il était attendu – la vraie société d’entretien avait été décommandée par mes soins le matin même. Les jardins étaient déserts du fait de la pleine lune et étaient fermés pour cause d’entretien massif. Sous ma forme de vison, je m’enfonçai sous les épais buissons de roses que Nick était censé asperger d’un insecticide toxique qui n’était en réalité que de l’eau salée destinée à ma transformation inverse.
Le bruit de mes affaires personnelles, chaussures, amulette et habits, jetées dans les buissons par Nick, fut incroyablement réconfortant. Surtout sous les commentaires égrillards et sans fin de Jenks à propos de foules de grandes femmes nues et pâles. Il s’était perché sur un tuteur de rosier et se balançait d’avant en arrière, tout à fait hilare. J’étais sûre que l’eau salée allait tuer les roses plutôt que les insectes prédateurs répandus par Jenks. Mais ça faisait aussi partie du plan. Si par hasard nous nous faisions prendre, Ivy n’aurait plus qu’à s’introduire de la même façon avec les plantes de remplacement.
Jenks et moi passâmes la plus grande partie de l’après-midi à écraser les insectes et à faire plus que l’eau salée pour débarrasser les rosiers de Trent de leurs agresseurs. Les jardins restèrent tranquilles, et les autres équipes d’entretien se tinrent à l’écart des pancartes «Danger » installées par Nick autour des parterres de roses. Lorsque la lune se leva enfin, j’étais plus excitée que la reine vierge des trolls pour sa nuit de noces. Le froid de la nuit n’arrangeait pas les choses.
— On y va ? demanda Jenks sur un ton sarcastique.
Il voletait au-dessus de moi, ses ailes étaient invisibles, réduites à un nuage argenté dans la pénombre.
— On y va.
Je claquai des dents en m’avançant avec précaution au milieu des épines.
Avec Jenks en avant-garde, nous courûmes en nous cachant de buisson bien taillé en arbre imposant, pour trouver finalement un passage par une porte de derrière. Aller de là jusqu’au hall d’entrée fut une question de secondes, Jenks réglant chacune des caméras sur une boucle d’un quart d’heure.
La serrure neuve sur la porte du bureau de Trent nous posa un problème. Le cœur battant, je passai les cinq minutes que cela prit à Jenks pour la faire sauter à tourner en rond. Jusqu’à ce qu’il se mette à jurer comme un réparateur de chaudière et me demande de l’aider en tenant un trombone déplié contre un interrupteur. Il ne prit pas la peine de m’avertir que j’allais ainsi fermer un circuit avant que je sois propulsée sur les fesses par une décharge électrique.
— Espèce de débile ! (Assise sur le sol, je me tordis la main au lieu de lui tordre le cou comme j’en avais envie.) À quoi tu joues ?
— Tu ne m’aurais pas aidé si je t’avais prévenue.
Il s’était réfugié au niveau du plafond.
Les yeux étrécis, j’ignorai ses explications vaseuses et poussai la porte. Je m’attendais à moitié à être accueillie par Trent, et je respirai mieux en trouvant la pièce vide, à peine illuminée par l’aquarium derrière le bureau. Me penchant avec avidité, je me précipitai sur le tiroir du bas, attendant seulement que Jenks m’ait confirmé qu’il n’avait pas été piégé. Le souffle court, je l’ouvris. Il était vide.
Je n’étais pas surprise. Je regardai Jenks et haussai les épaules.
— Plan B.
Nous le dîmes en même temps. Je sortis un chiffon de ma poche et essuyai les éventuelles empreintes.
— On va chercher dans son bureau de derrière.
Jenks vola hors de la pièce puis revint.
— Il n’y a plus que cinq minutes de boucle. Faut se grouiller.
Je hochai la tête et suivis Jenks après avoir jeté un dernier coup d’œil au bureau de Trent. Il vola devant moi en bourdonnant à mi-hauteur, jusqu’au fond du couloir. Le cœur battant, je le suivis discrètement à petites foulées, mes chaussures ne faisant aucun bruit sur la moquette. Le bâtiment était vide. À mon cou, l’amulette de sécurité brillait d’un vert rassurant. M o n p o u l s s’accéléra et un sourire me vint aux lèvres quand je rejoignis Jenks devant la porte du second bureau de Trent. Il y avait tout ce qui m’avait manqué, ce pourquoi j’avais lâché le SO. L’excitation, le frisson de la gagne. Prouver que j’étais plus futée que le méchant.
Cette fois, j’allais repartir avec ce que j’étais venue chercher.
— Combien de temps ? soufflai-je en m’immobilisant, enlevant une mèche de cheveux de ma bouche.
— Trois minutes. (Il s’éleva puis redescendit.) Pas de caméras dans son bureau privé. Il n’est pas là. J’ai déjà vérifié.
Satisfaite, je poussai la porte et me glissai dans la pièce, refermant après que Jenks fut entré. Le parfum du jardin était un délice. La lune entrait à flots, éclairant la pièce comme la lumière de l’aube. Je m’approchai avec précaution du bureau, mon sourire devenant narquois. Il était couvert d’un fatras qui montrait qu’il était à présent utilisé. Cela ne me prit que quelques secondes pour mettre la main sur le porte-documents posé à côté du bureau.
Jenks s’occupa de la serrure et je l’ouvris. Je poussai un soupir en voyant les disques bien rangés.
— Tu es sûre que ce sont les bons ? murmura Jenks de mon épaule.
J’en choisis un et le glissai dans une poche.
Je savais que c’étaient les bons. J’allais ouvrir la bouche pour répondre quand une brindille craqua dans le jardin.
Le cœur affolé, je fis à Jenks le geste du pouce convenu pour se cacher. Les ailes battant sans bruit, il alla se percher sur une applique murale. Arrêtant de respirer, je m’accroupis à côté du bureau. »
L’espoir que j’avais eu qu’il s’agisse d’un animal s’évanouit.
Des pas légers, presque inaudibles, approchaient. Une ombre passa sans hésiter du chemin à la terrasse. Elle franchit les trois marches d’un bond. Ses mouvements étaient assurés et joyeux.
Mes genoux se ramollirent quand j’entendis la voix de Trent. Il fredonnait un air que je ne reconnus pas, ses pieds marquant la mesure avec entrain. Merde, pensai-je en essayant de me tasser un peu plus derrière le bureau.
Trent me tourna le dos et fouilla dans un placard. Un silence pénible fit place à sa chanson. Il s’assit sur le bord d’une chaise, entre moi et la véranda. Il mettait ce qui ressemblait à des bottes d’équitation. Le clair de lune faisait luire sa chemise blanche sous sa veste cintrée. C’était dur à dire dans la faible lumière, mais il me sembla que sa tenue de cavalier était verte, pas rouge. Trent élève des chevaux, pensai-je, et il les monte la nuit ?
Le bruit de ses talons touchant brutalement le fond des bottes résonna lourdement. Le souffle plus court, je le regardai se lever.
Il paraissait plus grand que ne le justifiaient les deux centimètres supplémentaires apportés par ses bottes. La luminosité faiblit lorsqu’un nuage passa devant la lune. Je faillis ne pas le voir se baisser et tendre la main vers le dessous de la chaise.
D’un mouvement fluide et gracieux, il en sortit un revolver et le pointa vers moi. Ma gorge se serra.
— Je vous entends, dit-il posément, sa voix montant et descendant comme une eau tranquille. Maintenant, sortez. Des frissons coururent sur mes bras et mes jambes, faisant vibrer le bout de mes doigts. Je restai accroupie à côté du bureau, ne pouvant croire qu’il avait pu sentir ma présence. Mais il était tourné vers moi, les pieds bien écartés, ombre formidable devant la clarté de la nuit.
— Baissez d’abord votre arme, soufflai-je.
— Mademoiselle Morgan ?
L’ombre se redressa encore. Il était réellement surpris. Je me demandai à qui il s’était attendu.
— Pourquoi le devrais-je ?
Sa voix mélodieuse était rassurante malgré la menace sous-jacente.
— Mon associé tient un sort juste au-dessus de votre tête, bluffai-je.
L’ombre bougea légèrement quand il jeta un œil vers le plafond.
— Lumières à quarante-huit pour cent, dit-il sèchement.
La pièce s’éclaira, mais pas assez pour ruiner ma vision nocturne. Les genoux flageolants, je me relevai de ma position accroupie. Essayant de donner l’impression que tout ça était prévu, je m’appuyai contre le bureau, dans ma combinaison de soie et tissu élastique, et croisai les chevilles.
Le revolver toujours fermement tenu, Trent laissa son regard glisser sur moi. Il avait l’air distingué et parfaitement à l’aise dans sa tenue verte, c’en était écœurant. Je me forçai à ne pas fixer les yeux sur l’arme pointée sur moi, mais mon estomac se crispa.
— Votre revolver ? demandai-je, levant les yeux vers le plafond et Jenks qui attendait.
— Lâche-le, Kalamack ! s’égosilla Jenks, de l’applique, battant bruyamment des ailes pour paraître plus déterminé.
Le corps de Trent se détendit pour imiter mon attitude détendue et confiante. De quelques gestes vifs et simples, il enleva les balles de l’arme et la jeta à mes pieds. Je ne la touchai pas, mais ma respiration se calma. Les balles finirent dans une poche de sa redingote avec un cliquetis étouffé. Dans la lumière plus forte, je pus voir que les traces de l’attaque du démon étaient en voie de guérison. Une marque jaunâtre décorait sa pommette. Le bout d’un plâtre bleu dépassait légèrement de la manche de sa veste. Il y avait aussi les restes d’une longue éraflure sur le menton. Je me pris à penser que, malgré tout ça, il avait l’air en forme. Ce n’était pas juste qu’il ait un air si confiant alors qu’il croyait un sort mortel pendu au-dessus de sa tête.
— Je n’ai qu’un mot à dire et Quen sera là dans trois minutes, dit-il sur un ton badin.
— Et ça vous prendra combien de temps pour mourir ? bluffai-je.
La colère lui fit serrer les dents. Il en parut plus jeune.
— Vous êtes venue pour ça ?
— Si c’était le cas, vous seriez déjà mort.
Il acquiesça, acceptant mes mots comme une vérité. Debout de l’autre côté de la pièce, tendu, son regard se posa sur sa mallette ouverte.
— Vous avez pris quel disque ?
Avec un détachement feint, je repoussai une mèche de cheveux de devant mes yeux.
— Huntington. Si quelque chose m’arrive, il sera directement envoyé à six journaux et trois radios. Avec la page manquante de votre agenda. (Je m’écartai du bureau.) Laissez-moi tranquille, le menaçai-je sur un ton serein.
Ses bras pendaient, immobiles, le long de son corps, le cassé faisant un angle. Ma peau me piquait, bien qu’il ne fasse pas un geste, et mon vernis de confiance s’effritait. — Magie noire ? se moqua-t-il. Des démons ont tué votre père.
C’est vraiment triste de voir la fille suivre le même chemin.
De l’air siffla entre mes lèvres.
— Que savez-vous de mon père ?
Il m’avait surprise.
Ses yeux glissèrent jusqu’à mon poignet, celui avec la marque du démon, et mon visage se glaça. Mon estomac se noua au souvenir du démon me tuant lentement.
— J’espère qu’il vous a fait mal. (Je me fichais du tremblement dans ma voix ; il se dirait peut-être que c’était la colère.) Je ne sais pas comment vous avez survécu. Moi, j’y suis presque restée.
Le visage de Trent vira au rouge et il tendit un doigt vers moi.
C’était sympa de le voir se comporter comme une personne normale.
— Envoyer un démon contre moi était une erreur, dit-il d’une voix tranchante. Je ne joue pas avec la magie noire, et je ne permets pas à mes employés de le faire.
— Espèce de sale gros menteur ! m’exclamai-je, sans me soucier du caractère enfantin de l’expression. Vous n’avez eu que ce que vous méritiez. Ce n’est pas moi qui ai commencé, mais je veux bien griller en enfer si je n’y mets pas fin !
— Ce n’est pas moi qui porte la marque du démon, mademoiselle Morgan. (Son ton était glacial.) Et en plus, je suis un menteur ? Vous me décevez. Je me demande si je vais retirer mon offre d’emploi. Vous devriez prier pour que je ne le fasse pas.
Je n’aurais plus de raison de tolérer vos agissements plus longtemps.
Furieuse, je pris mon souffle pour lui dire qu’il n’était qu’un crétin. Mais ma bouche ne voulut pas. Trent croyait que j’avais appelé le démon qui l’avait attaqué. Mes yeux s’écarquillèrent quand je compris. Quelqu’un avait appelé deux démons. Un pour moi, et un pour lui. Et j’aurais misé ma vie que ce n’avait pas été quelqu’un du SO. Le cœur battant, je m’apprêtai à tout lui expliquer. Mais je refermai la bouche.
Trent se fit méfiant.
— Mademoiselle Morgan ? demanda-t-il doucement. Quelle idée s’est soudain mise à caracoler dans votre tête ?
Je secouai la tête en me léchant les lèvres et fis un pas en arrière. S’il croyait que je pratiquais la magie noire, il me laisserait tranquille. Et aussi longtemps que j’aurais la preuve de sa culpabilité, il ne se risquerait pas à me tuer.
— Ne m’acculez pas, menaçai-je. Et je ne vous ennuierai plus.
L’expression interrogatrice de Trent se durcit.
— Sortez.
Il se déplaça de devant la véranda dans un mouvement gracieux. Comme dans un pas de danse, nous échangeâmes nos places.
— Je vais vous laisser une avance généreuse.
Il atteignit son bureau et referma le porte-documents avec un claquement. Sa voix était suave, aussi riche et étouffante que l’odeur de feuilles d’érable en décomposition.
— Cela me prendra peut-être dix minutes pour rejoindre mon cheval.
— Je vous demande pardon ?
Je ne comprenais pas où il voulait en venir.
— Je n’ai pas couru de proies à deux jambes depuis la mort de mon père. (Il ajusta sa redingote de chasse verte avec un mouvement agressif.) C’est la pleine lune, mademoiselle Morgan, dit-il et sa voix était riche de promesses. Les chiens sont lâchés.
Vous êtes une voleuse. La tradition voudrait que vous couriez...
vite.
Mon cœur s’affola et mon visage se figea. J’avais ce que j’étais venue chercher, mais ça ne servirait à rien si je ne réussissais pas à m’échapper. Il y avait quarante kilomètres de forêt entre moi et l’aide la plus proche. A quelle vitesse galopait un cheval ? Combien de temps tiendrais-je la course avant de m’effondrer ? J’aurais peut-être dû lui dire que je n’avais pas envoyé le démon.
Le son lointain d’un cor s’éleva dans la nuit. Les aboiements d’un chien lui répondirent. La peur s’empara de moi, aussi douloureuse qu’un coup de couteau. C’était une peur ancienne, si primitive qu’elle ne pouvait être calmée par des illusions fumeuses. Je ne savais même pas d’où elle venait.
— Jenks. On y va.
— Je te suis, Rach’, dit-il du plafond.
Je fis trois pas en courant et plongeai depuis la terrasse de Trent. J’atterris en roulant dans un buisson de fougères. Il y eut un coup de feu et les feuillages près de ma main explosèrent. Je me propulsai à travers la verdure et me mis à sprinter.
Le salaud ! pensai-je, mes genoux se dérobant. Et mes dix minutes, elles sont où ?
Tout en continuant, je fouillai dans ma poche pour sortir ma fiole d’eau salée. J’arrachai le bouchon avec les dents et versai le contenu sur l’amulette. Elle clignota et s’éteignit. Celle d’Ivy allait changer de couleur et rester rouge. La route était à moins de deux kilomètres. Le poste de garde à cinq. La ville à quarante. Combien de temps faudrait-il à Ivy pour arriver ?
— Jenks, est-ce que tu peux voler vraiment vite ? haletai-je entre deux foulées.
— Ouais, assez vite, Rach’.
Je restai sur le sentier jusqu’à ce que j’arrive au mur du jardin.
Un chien aboya pendant que je l’escaladais. Un autre répondit.
Merde.
Respirant au rythme de mes foulées, je franchis la pelouse impeccable et entrai dans l’étrange bois. Le bruit des chiens s’éloigna derrière moi. Le mur leur posait un problème. Il leur faudrait le contourner. J’allais peut-être y arriver.
— Jenks ! (Je haletais et mes jambes commençaient à protester.) Je cours depuis combien ?
— Cinq minutes.
Que Dieu me vienne en aide, suppliai-je silencieusement. Je sentais la douleur monter dans mes jambes. Cela m’avait paru deux fois plus long.
Jenks vola en avant, laissant une traînée de poussière de pixie pour me guider. Les piliers muets des grands arbres noirs passaient et disparaissaient. Mes pieds émettaient un bruit rythmé. Mes poumons me faisaient mal et j’avais un point de côté.
Je me promis, si je survivais, de faire dix kilomètres par jour.
Les aboiements des chiens changèrent. Bien que lointaines, leurs voix se firent plus claires, plus douces, me promettant de bientôt me rejoindre. Cela me fit l’effet d’un coup de trique. Je puisai en moi, trouvant la force de maintenir l’allure.
Je courus, levant et abattant mes jambes lourdes. Mes cheveux me collaient au visage. Des épines et des ronces me déchiraient habits et mains. Les cors et les chiens se rapprochaient. Je fixai mon regard sur Jenks volant devant moi. Un feu commença à brûler dans mes poumons et s’étendit à toute ma poitrine. Si je m’arrêtais, j’étais morte.
Le ruisseau fut une oasis inattendue. Je tombai dans l’eau et en ressortis en suffoquant. Mes poumons se soulevant, je balayai l’eau de mon visage pour pouvoir respirer. Les battements de mon cœur essayaient de faire plus de bruit que mes halètements. Le silence des arbres était effrayant. J’étais la proie, et toute la forêt regardait, contente de ne pas l’être.
Ma respiration eut un à-coup en entendant les chiens plus proches. Un cor sonna. La peur m’aiguillonna. Je ne savais pas quel était le pire bruit des deux.
— Lève-toi, Rachel ! me pressa Jenks. (Il brillait comme un feu follet.) Suis le courant.
Je me remis debout tant bien que mal, et me mis à patauger dans l’eau du ruisseau. Elle allait me ralentir, mais elle ralentirait aussi les chiens. Ce n’était qu’une question de temps avant que Trent divise sa meute en deux pour chercher de chaque côté du cours d’eau. Je n’allais pas m’en sortir.
Les jappements excités des chiens diminuèrent. Paniquée, je remontai sur la rive. Ils avaient perdu ma trace. Ils étaient justes derrière moi. Des images de mon corps déchiré par une meute de chiens m’aiguillonnèrent, mirent en branle des jambes qui avaient du mal à me porter. Trent allait décorer son front de mon sang.
Jonathan conserverait une mèche de mes cheveux dans le tiroir du haut de sa commode. J’aurais dû dire à Trent que je ne lui avais pas envoyé le démon. M’aurait-il cru ? A présent, certainement pas.
Le grondement d’une moto m’arracha un cri.
— Ivy.
Ma voix était rauque. Je tendis un bras pour m’appuyer contre un arbre. La route était juste devant. Elle avait dû être déjà en chemin.
— Jenks, ne la laisse pas nous dépasser. (J’avais réussi à dire ça entre deux goulées d’air.) Vas-y, je te suis.
— Compris !
Il était parti. Je trébuchai à sa suite. Les chiens aboyaient de nouveau, ils cherchaient. Je pus entendre des voix donnant des instructions. Je me remis à courir. Un chien eut un jappement clair et net. Un autre lui répondit. L’adrénaline me poussait en avant.
Des branches me giflèrent le visage et je tombai sur la route.
Je sentis la piqûre de mes paumes déchirées. Trop essoufflée pour crier, je me contraignis à me relever. Titubante, je regardai le long de la route. Le rugissement d’une moto fut comme la bénédiction d’un ange. Ivy. C’était forcément elle. Elle avait dû partir avant que je brise l’amulette.
J’étais toujours sur mes pieds, mais je vacillai, mes poumons étaient près d’exploser. Les chiens arrivaient. Je pouvais entendre le bruit de sabots. Je me mis à trottiner, tant bien que mal, vers la lumière qui approchait. Elle se précipita soudain vers moi, le bruit devenant infernal. Et s’arrêta juste à mon niveau.
— Monte ! cria Ivy.
Je pouvais à peine lever la jambe. Elle me tira derrière elle. Le moteur vibrait entre mes jambes. J’agrippai sa taille et me battis pour ne pas tomber dans les feuilles sèches. Jenks s’accrocha dans mes cheveux, de sa poigne solide à peine sensible. La moto bondit en avant, vira sèchement et repartit de plus belle.
Les cheveux d’Ivy furent ramenés en arrière, me giflant violemment le visage.
— Tu l’as eu ? hurla-t-elle par-dessus le vent.
Je ne pouvais pas répondre. Mon corps tremblait de fatigue.
L’adrénaline était épuisée, et j’allais commencer à payer au centuple. La route défilait sous moi. Le vent éparpillait la chaleur de mon corps, ma sueur était en train de se glacer. Je combattis la nausée qui montait et mes doigts gourds allèrent tâter le renflement rassurant du disque dans ma poche de devant. Je lui tapai sur l’épaule, incapable de consacrer le moindre souffle à autre chose qu’à respirer. Sa voix couvrit le vent.
— Super !
Épuisée, je posai ma tête contre le dos d’Ivy. Demain, je resterais au lit, et je tremblerais jusqu’à l’arrivée du journal du soir. Demain, j’aurais mal partout et je serais incapable de bouger.
Demain, je mettrais des pansements sur les griffures des branches et des ronces. Cette nuit... Je préférais ne pas penser à cette nuit.
J’eus un frisson. Le sentant, Ivy tourna la tête.
— Ça ira ? hurla-t-elle.
— Ouais. (J’avais parlé dans son oreille pour qu’elle puisse m’entendre.) Ouais, ça va aller. Merci d’être venue me chercher.
Je retirai ses cheveux de ma bouche et regardai derrière nous.
Je ne pus détourner le regard. Trois cavaliers se tenaient immobiles sur le ruban d’asphalte illuminé par la lune. Les chiens se pressaient autour des pattes des chevaux qui dansaient sur place, leurs cous arqués. J’avais réussi. De justesse. Transie jusqu’au plus profond de mon âme, je regardai le cavalier du milieu porter la main à son front dans un salut désinvolte.
Une fierté imprévue m’envahit. Je l’avais surclassé. Il le savait et l’acceptait. Et il avait la noblesse de le reconnaître. Comment ne pas être impressionnée par quelqu’un d’aussi sûr de lui-même.
— Par l’enfer, je voudrais bien savoir ce qu’il est réellement, soufflai-je.
— Je ne sais pas, me répondit Jenks. Je ne sais vraiment pas.