Aurora
6. Aérodrome de Half Moon Bay
À un kilomètre de l’aérodrome, Brady prit son téléphone portable et prononça quelques mots discrets. Quand la voiture s’arrêta, le portail grillagé s’ouvrait déjà, et Thom vit le Gulfstream G650 stationné en face d’eux, après l’entrée du terminal. Une autre Suburban customisée était garée devant ; Ann-Sophie, une jeune femme de haute taille à l’air anxieux dont Eva Braun elle-même aurait jalousé la blondeur, attendait debout près de la portière arrière en tripotant nerveusement son sac de voyage Hermès. Thom ne put s’empêcher de l’admirer, malgré les circonstances. Ou plutôt, vu les circonstances, pour être honnête. Mais en réalité, c’était juste une façon de se lancer des fleurs : cette top model suédoise, sa femme, il allait, lui, la mettre en sécurité in extremis face à l’apocalypse annoncée. N’était-il pas l’homme idéal, dans un tel contexte ? Il avait vraiment surclassé tout le monde. Certes, les autres ultra-riches, ceux dont on chantait sans cesse les louanges, possédaient autant d’argent que lui et avaient pris des dispositions dans l’éventualité d’une catastrophe, eux aussi – tous ceux dont le jet privé comptait le même nombre de sièges tendus de cuir italien crème. Mais contrairement à lui, ils n’avaient pas fait de plans.
Il était normal de raisonner en ces termes, se dit-il. Normal de savourer son statut social, d’être possessif envers son épouse et de la désirer, normal d’évaluer honnêtement sa fortune si elle se révélait démesurée, de juger tout cela positif. De temps en temps, on pouvait s’autoriser un petit aveu en privé. Putain, c’est vraiment moi le meilleur. C’était juste de la gratitude, merde ! Rien de plus banal.
Il fallait juste éviter de le dire à haute voix.
La Suburban de Thom décrivit un arc de cercle pour aller se garer à trois mètres de l’autre, celle d’Ann-Sophie. Thom ouvrit la portière lui-même, prenant de vitesse l’employé de l’aérodrome privé qui accourait pour l’ouvrir à sa place. Il y mit une telle énergie que le pauvre se râpa les doigts sur la poignée.
« Excusez-moi », dit Thom. Il était sincère, mais bon… À sa demande, Lisa leur avait déjà rappelé mille fois qu’il tenait absolument à ouvrir lui-même sa portière, bordel !
Il s’élança vers Ann-Sophie et la prit dans ses bras.
« Tout va bien se passer, lui souffla-t-il à l’oreille. Les enfants ne risquent rien. Là où on va, on sera en sécurité. » Il la serrait très fort contre lui, et l’espace d’un instant elle lui rendit la pareille, mais quand elle voulut s’écarter, il la retint.
« Attends un peu. Garde ton calme.
— Mais ça va. Lâche-moi maintenant. »
Il s’exécuta, et elle recula d’un pas. Il s’étonna de l’animosité qu’il lisait dans ses yeux. Tu crois vraiment que c’est le moment ? D’accord, il y avait un problème entre eux depuis quelque temps, mais ils y travaillaient, et des problèmes, il y en avait dans tous les couples ; les moments de crise étaient plutôt l’occasion de se serrer les coudes, non ? Malheureusement, il voyait bien dans les yeux verts d’Ann-Sophie que rien n’avait été pardonné ; rien ne serait jamais résolu, et il allait troquer une villa de mille huit cents mètres carrés avec vue sur le Pacifique contre un appartement de trois cents mètres carrés dans un silo à missiles reconditionné à cent cinquante kilomètres de Provo, Utah, en compagnie d’une sorcière nordique animée par la vengeance.
Pour la première fois de la journée, la fin du monde lui parut légèrement rébarbative.
De plus, voilà que Lisa, son assistante, se précipitait vers eux en faisant claquer ses talons. Encore une perturbation. Elle avait toujours l’air de se prendre très au sérieux, et Thom ne supportait pas ça. Elle faisait des gestes apaisants alors que personne ne donnait le moindre signe d’affolement.
Thom prit les devants. « Les enfants ?
— À bord. »
Quand votre femme, la mère de vos enfants, vous en veut à mort à cause d’une myriade d’affronts, qu’elle a mille reproches à vous faire et que vous allez vous confiner ensemble, il vaut mieux vous enquérir de vos enfants auprès d’elle, et non de votre assistante, si vous ne voulez pas la mettre encore plus en colère. Mais cela, il le comprendrait plus tard – beaucoup plus tard.
Lisa était loin d’être bête. Elle passa aussitôt la parole à Ann-Sophie, qui confirma laconiquement, puisque la question avait déjà reçu une réponse.
« Et les bagages ? »
Lisa hésita. C’était en fait une femme charmante, vive, compétente et qui ne cherchait pas à s’élever au-dessus de sa condition à travers son poste. Elle était extrêmement bien payée, et c’était tout ce qu’elle demandait. Et aussi qu’on la traite avec un minimum de respect. Mais ça, Thom en était incapable. Cassant, exigeant, incapable de retenir la moindre information personnelle. Là-dessus, son épouse et son assistante partageaient une complicité tacite et, bon gré mal gré, la paix régnait entre elles.
D’ailleurs, Ann-Sophie répondit à la place de Lisa, achevant l’inversion des rôles. « Les bagages sont dans l’avion, Thom. Les vêtements ont été lavés la semaine dernière, les téléphones sont chargés, les batteries ont été changées en février. Vous préférez que ce soit moi qui le lui annonce ? enchaîna-t-elle en se tournant vers Lisa.
— Quoi encore ? demanda Thom en les dévisageant tour à tour. Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi est-on encore là à… ? »
Il s’interrompit. La Suburban d’Ann-Sophie redémarrait, révélant la passerelle déployée contre le flanc du Gulfstream. Au pied des marches se tenait un homme à la carrure athlétique, grand, environ quarante-cinq ans, vêtu d’un uniforme de pilote impeccable complété par des lunettes d’aviateur. Marquès. Il avait tout à fait le profil de l’ex-officier de l’armée de l’air devenu chauffeur de taxi aérien, et Thom le considérait par bien des côtés comme son plus beau signe extérieur de richesse. Il avait son pilote personnel, un ancien combattant décoré, s’il vous plaît, disposé à décoller à tout moment pour n’importe quel coin du monde. Et comme prévu, il était là, en pleine forme, redressant les épaules et bombant le torse, prêt à les emporter illico presto jusque dans leur retraite à l’abri du monde – ce monde qui n’allait pas tarder à s’embraser sous leurs pieds.
Mais Marquès n’était pas seul.
Thom ne comprit pas tout de suite. Son cerveau n’arrivait plus à décoder le message de ses rétines, à transformer en perception rationnelle collant avec sa conception de la réalité. Marquès, son gourou du transport aérien, sa solution imparable quand il fallait prendre les airs en deux temps trois mouvements, était flanqué d’une femme noire un peu plus jeune que lui, et leurs doigts étaient entrelacés. OK, donc Marquès était avec une femme.
Mais il y avait plus bizarre. Car cette femme, qui se comportait comme si elle était la… euh, la compagne de Marquès, était elle-même accompagnée d’un autre être humain. Petit, pas plus d’un mètre, donc mettons… quatre, cinq ans ? Et cet être humain agrippait sa jambe, pour assurer sa stabilité et pour se rassurer.
Nom de Dieu. Marquès a une femme et une gosse. Et il les a amenées.
« Marquès voudrait vous parler, commenta inutilement Lisa.
— Non. »
Elle ne l’avait pas interrogé, elle ne lui demandait pas de prendre une décision. Cette réponse n’avait donc de sens que pour Thom : Non, pas question que Marquès amène dans mon putain de Sanctuaire cette femme et cette gosse dont il ne m’a jamais parlé. Mais il était trop sidéré pour articuler la phrase.
Voyant son expression, Marquès prodigua quelques mots calmes et rassurants à celle qui, en toute logique, devait être son épouse, puis sourit et caressa les cheveux de la petite en lui faisant un clin d’œil. Pour finir, il s’approcha de Thom, qui alla à sa rencontre.
« Qu’est-ce que c’est que ce bordel, Marquès ?
— Y a du nouveau, patron.
— Vous êtes marié ?
— Elle s’appelle Beth. On est en couple depuis deux ans. Vous nous avez fait envoyer un cadeau en juillet, quand on a emménagé ensemble. »
Thom hocha la tête. Ne pas passer pour le dernier des connards. Ce type, il en avait besoin.
« Parfait. Eh bien, euh… félicitations alors. Mais vous n’êtes pas… enfin, mariés, quoi ? »
L’autre ôta ses lunettes noires.
« Comme je vous le dis, on est en couple depuis deux ans. »
Le tout proféré avec fermeté. En plus, il lui faisait le coup des verres fumés et du regard direct.
Thom se redressa même si, évidemment, il ne pesait rien face à la haute taille et la voix grave de Marquès, sans compter l’autorité morale conférée par l’uniforme. Qui n’était ni militaire ni lié à une compagnie aérienne, certes, mais comportait des épaulettes accentuant la carrure du bonhomme.
« Le problème, c’est que… »
Marquès releva le menton comme pour dire : Qu’est-ce qu’y a, connard ? Où il est, le problème ? Vas-y, dis-moi.
Thom s’éclaircit la voix et tenta une approche différente. Son regard tomba sur la petite fille. Il étira ses lèvres, découvrit ses dents – bref, il fit de son mieux pour imiter un sourire. « Et qui est cette petite mignonne ? »
Il agita la main et la fillette se cacha en plaquant son visage contre la cuisse de sa mère.
« Kearie. Elle a quatre ans.
— Je vois. Mais avec… » Merde, il ne s’en souvenait déjà plus.
« Beth.
— Oui, j’allais le dire, avec Beth, vous n’êtes ensemble que depuis…
— Deux ans, oui. Le père de Kearie est décédé peu après sa naissance. C’est moi qui suis son papa maintenant. Patron, je sais que ce n’était pas prévu et qu’on n’en a jamais parlé, mais voilà, c’est comme ça. Et pas autrement. Je ne pars pas sans elles. Vous pouvez bien entendu engager un autre gars, si c’est encore possible. Mais moi, si elles ne viennent pas, je ne pilote pas.
— Putain, Marquès ! Vous savez très bien que je ne trouverai jamais d’autre pilote. Je vous rappelle qu’il est minuit moins deux avant l’explosion de la société ! »
Oups. Elle lui avait échappé, celle-là. Cela dit, ça n’était pas faux. Et au moins, maintenant c’était dit.
Marquès ôta sa casquette et s’épongea le front. Il regarda Beth et Kearie avec un sourire forcé et leur fit un petit signe. Ne vous en faites pas. Je n’ai pas dit mon dernier mot.
« Exactement. Vous ne trouverez pas d’autre pilote. Donc, c’est bon, elles viennent ? »
Thom réfléchit. Il fallait jouer la montre. « Attendez. Est-ce qu’on peut… C’est un rebondissement inattendu. Vous me prenez au dépourvu.
— J’en ai bien conscience. Et je vous prie de m’excuser.
— On avait pourtant dit : “N’importe où, n’importe quand si jamais ça tourne mal.” En échange, vous faisiez partie du voyage, je m’occupais de vous jusqu’au bout quoi qu’il arrive. Je vous mettais en sécurité, c’était le deal.
— Je sais, et je vous en ai toujours été reconnaissant.
— En échange, vous m’emmeniez où je vous le disais. Aux termes de notre contrat.
— C’est ce que j’ai bien l’intention de faire.
— Mais pour moi, vous étiez seul concerné. Je vous croyais célibataire, Marquès. Vous n’avez pas bien compris. Je vous avais justement engagé parce que vous étiez célibataire.
— Et moi qui croyais que c’était parce que j’incarnais l’excellence dans ma partie, répliqua l’autre en soutenant son regard.
— Aussi. Seulement… je vous croyais célibataire, voilà.
— Je l’étais, je ne le suis plus. Et vous étiez au courant.
— Mais pas du tout, bordel ! Je n’étais pas du tout au courant. » Là encore il se maîtrisa. Ann-Sophie le regardait, les bras croisés. Lisa attendait, tête basse, les mains jointes, que l’orage passe. Thom leur adressa un geste rassurant. Ne vous inquiétez pas, je gère.
« C’étaient des meubles de patio, reprit Marquès.
— Pardon ?
— Votre cadeau pour notre crémaillère, l’an dernier. Une parure en teck. Magnifique. Encore merci. Délicate attention de votre part, acheva Marquès sans le quitter du regard. Ah, vous voyez que vous étiez au courant. La preuve ! Ou alors ça vous est complètement sorti de la tête et vous avez chargé votre assistante de nous faire un cadeau coûteux. Auquel cas vous êtes juste un sale con et ce qui arrive est de votre faute. »
Thom tenta une ultime approche. « Bon, voilà ce que je propose. Elles attendent ici, dans ma voiture pendant que vous nous emmenez à Provo, puis vous revenez et Brady vous conduit où vous voulez.
— Par exemple ? demanda Marquès en plissant le front, comme s’il se demandait où Thom voulait en venir.
— N’importe où.
— Vous me proposez… quoi, au juste ?
— Je propose de vous libérer de vos engagements. Vous n’êtes plus tenu de rester avec ma famille et moi pendant tout le temps que va durer ce truc. Je vous laisse reprendre mon avion alors que je peux très bien en avoir besoin pour repartir de Provo. Ce qui revient à me couper du monde pour… Ou plutôt non, oubliez tout ça. L’offre n’est plus sur la table. »
Marquès se retint de lever les yeux au ciel, puis consulta sa montre. « Patron, l’heure tourne.
— On n’a pas la place.
— Bien sûr que si, coupa Ann-Sophie. Largement. On se débrouillera. »
Le pilote la remercia d’un hochement de tête et, toujours sans rien dire, consulta Thom du regard.
« Bravo. Vous m’avez bien eu, conclut celui-ci.
— J’espérais un peu plus de compréhension de votre part.
— Ça suffit maintenant, Marquès. Vous m’avez mis au pied du mur, ma femme vient de vous dire que vous pouviez venir, vous, votre concubine et sa fille, mais ça ne vous suffit pas ? Vous voudriez en plus que je vous le confirme avec sincérité ? »
Marquès ressortit ses lunettes noires de sa poche, les déplia et les remit sur son nez.
« On peut décoller dans quatre minutes. »
Ann-Sophie se dirigea vers la passerelle en se baissant au passage pour caresser la joue de la fillette, puis entoura la taille de Beth et lui murmura quelques mots à l’oreille. Thom sut alors qu’elles s’étaient concertées. Sa femme lui avait promis que Marquès obtiendrait gain de cause. Puis Ann-Sophie fit résolument face aux marches métalliques et, d’une petite pression dans le dos, invita Beth à embarquer la première.
Thom regarda le pilote, mais il n’y avait rien à ajouter. Marquès mit le point final avec la générosité des vainqueurs : « Merci, boss. » Il embarqua à la suite de sa famille et s’engouffra dans la cabine.
Thom lança un regard furibond à Lisa, qui lui tendit un porte-documents en cuir.
« La paperasse dont on a parlé. Le reste se télécharge en ce moment même sur le serveur du Sanctuaire. Je retourne au bureau, où je serai joignable jusqu’à ce que le courant soit coupé. Ensuite ce sera par téléphone-satellite. Tous les chiffres sont dans ce dossier. Les documents essentiels sont dans le coffre-fort et y resteront.
— Vous auriez pu me prévenir, pour Marquès.
— Ça n’aurait rien changé.
— Vous auriez pu régler la question vous-même !
— Oui, merci, ça va aller, rétorqua-t-elle en montrant des signes d’irritation – une grande première. Ne vous faites pas de souci pour moi. Bonne chance. »
Sur ces mots, elle tourna les talons et partit en direction des quelques voitures garées sur le côté du terminal. Thom examina les alentours. Il ne restait plus que lui et Brady sur le tarmac. Le chauffeur attendait dans la Suburban, dont le moteur tournait toujours. Il regardait fixement Thom, qui marmonna dans le vacarme des turbines : « Quoi ? C’est moi le méchant, c’est ça ? »
Mais il n’y avait personne pour lui donner la réplique, et de toute façon il s’en moquait bien. Il escalada la passerelle sans plus perdre de temps et, une fois à bord, s’installa sur son siège préféré, dans la rangée de gauche, face au cockpit, devant la table où l’on servait les repas. Sur les canapés derrière lui, Anya et Lukas, ses enfants, se lançaient des sachets de biscuits apéritifs en criant « Papa ! Papa ! », ravis de manquer l’école pour aller, croyaient-ils, dans un endroit génial. Beth (c’était bien Beth ? Il avait intérêt à s’en souvenir) et sa fille étaient tout au fond, près des toilettes. La gamine était pelotonnée sur les genoux de sa mère.
Thom les contempla un long moment tout en réécrivant entièrement la scène sous un autre angle. Il suffisait d’un peu de temps. Car on pouvait très bien reconsidérer la situation : il n’avait nullement cédé à l’ultimatum de son pilote. Non non non. En réalité, on lui faisait un beau cadeau. On lui permettait de remettre les choses en perspective. N’était-il pas remarquable, en effet, qu’un ex-petit-bourgeois de province comme lui en vienne à sauver une famille, en plus de la sienne, à l’orée d’une catastrophe planétaire, et de façon assez spectaculaire, il fallait bien le dire ? Dans un moment il irait bavarder un peu avec la… la quoi, au fait ? mettons la compagne de Marquès – et sa fille, qu’il inviterait à passer un moment dans la cabine de pilotage. Il dirait qu’il se réjouissait de leur présence, malgré sa surprise initiale. Il expliquerait qu’il encaissait mal l’imprévu, surtout vu le soin qu’il avait apporté à son plan de crise, et qu’il lui fallait un peu de temps pour s’habituer. Elles étaient tout à fait les bienvenues, tout allait bien se passer.
Thom était fier de lui. Il avait bien agi.
Ann-Sophie, qui revenait du cockpit où elle s’était brièvement entretenue avec Marquès, vint s’asseoir en face de lui à sa place habituelle. Il en fut à la fois soulagé et déçu. En guise d’offre de paix, elle lui posa la main sur le genou :
« Tu as fait ce qu’il fallait.
— C’est justement ce que j’étais en train de me dire, répondit-il en souriant.
— Comment réagit ta sœur, au fait ? » demanda-t-elle en bouclant sa ceinture au moment où la porte de l’avion se fermait.
Thom se figea.
Merde.
Il n’avait pas pensé une seule fois à Aubrey de toute la journée.
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