Aurora
20. Désert de Jericho
Ça ne se passait pas comme prévu, et Thom avait besoin d’une sieste. Une sieste, et tout irait mieux.
Son lit de camp était la réplique de celui de Thomas Edison. Pas celui qu’il avait vu enfant en Floride qui, même à l’époque, lui avait paru petit et inconfortable, mais le vrai lit d’appoint, plus grand, qu’Edison avait installé dans une alcôve tapissée de livres dans sa bibliothèque de West Orange, New Jersey. Plutôt un lit à une place, avec draps, couverture et deux oreillers rebondis où le grand homme pouvait à tout moment poser la tête. Thom s’était donné beaucoup de mal pour faire reconstituer l’alcôve dans son propre bureau du Sanctuaire. Le résultat était identique à l’original, jusqu’au titre des livres sur les rayonnages. Le monde tremblait peut-être sur ses bases, mais moyennant une sieste, Thom pouvait encore chercher une idée pour le remettre d’aplomb.
Il s’installa et disposa autour de lui ce dont il avait besoin pour faire son petit somme. Il avait fait poser deux générateurs de bruit blanc, un près de la porte d’entrée pour masquer les bruits de la maison, l’autre sur une tablette à portée de main au cas où, pendant qu’il rêvait, un bruit dans la pièce viendrait perturber l’inspiration. Il tenait aussi à avoir quatre oreillers, deux sous son crâne et deux traversins king size disposés en V inversé au-dessus de son visage. Les deux extrémités inférieures devaient jouxter ses oreillers, et le sommet du triangle masquer la lumière tout en laissant circuler l’air. Il avait essayé les masques prévus à cet effet, au début de sa carrière de « siesteur », mais ils étaient trop efficaces : ils le plongeaient dans les eaux noires du sommeil au lieu de le laisser affleurer à la surface. Or, c’était là, entre deux eaux, que miroitaient ses éclairs de génie.
S’il avait besoin de son lit d’appoint ce jour-là, c’est qu’il savait reconnaître les signes avant-coureurs des situations en passe de devenir incontrôlables. Il détectait un déséquilibre dans sa communauté postapocalyptique méticuleusement planifiée ; un peu comme l’oscillation de Chandler, la variation imprévisible et irrégulière de la rotation de la Terre due au fait que celle-ci n’était pas parfaitement sphérique. Un phénomène subtil, très difficile à observer et exaspérant à anticiper. Mais si l’imprévisible pouvait être prévu, c’était par lui. Il fallait juste qu’il se concentre intensément et se mette dans l’état mental approprié.
Il s’allongea donc sous ses traversins en V inversé, laissa ses émetteurs de bruit blanc chasser les distractions ambiantes et ferma les yeux. Les premiers instants de quasi-sommeil étaient les plus précieux, et il avait soin de placer son bloc-notes à côté de lui au cas où ses pensées s’évanouiraient le temps qu’il sorte de son alcôve pour rejoindre sa table de travail.
Il laissa son esprit vagabonder. Voyons, qu’est-ce qui clochait et pourquoi ? Que faire pour corriger la trajectoire que prenait la communauté ? Telles furent les tâches qu’il confia à son état semi-onirique.
Autour de vingt-cinq ans, quand s’amorçait le succès stratosphérique qui deviendrait synonyme de son existence même, il avait sympathisé avec un milliardaire ayant fait fortune dans le stockage de données, Walton Scutter, comme cela se produit souvent entre milliardaires. Ils avaient discuté lors d’une TechCrunch Disrupt – une conférence pour startuppers – à San Francisco. À l’époque, le verbe disrupter était sur toutes les lèvres des jeunes gens dévorés d’ambition pour qui disruptif et innovant étaient interchangeables, ce qui était radicalement faux. Walton Scutter, nettement plus âgé que lui, avait un penchant pour la tequila, et ce soir-là Thom avait tâché de tenir le rythme tant il exultait d’être vu à ses côtés.
« Nous, les milliardaires, on a un gros problème. Vous savez ce que c’est ? avait demandé Scutter à Thom, qui avait alors vingt-six ans.
— Non, mais j’espère le savoir un jour.
— Je peux vous le dire dès maintenant, ça vous fera gagner du temps, répliqua l’autre en ingurgitant son quatrième ou cinquième shot de 1 800 Colección. Le problème, c’est qu’on ne sait plus faire face à l’imprévu.
— Mais encore ?
— Un exemple. La semaine dernière j’ai crevé sur l’autoroute. Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais peu importe ; bref, j’ai senti quelque chose d’anormal et j’ai entendu un bruit bizarre. Pourtant, j’ai continué à rouler deux bonnes minutes parce que je n’en ai pas conclu consciemment : J’ai un pneu crevé. Pourtant, c’était loin d’être la première fois. Mais je n’avais plus crevé depuis que… enfin depuis que je suis riche, quoi. Et pas juste riche : riche. »
Thom évoquerait-il un jour sa propre fortune avec une telle désinvolture ? Il l’espérait.
« Je me suis arrêté sur le bas-côté, j’ai appelé mon mécanicien et je lui ai passé un savon. Je l’ai littéralement incendié. Les voitures, voyez-vous, c’est mon truc. J’adore ça. J’en possède trente-six. Je suis un vrai mordu, je paie cinq personnes à plein temps rien que pour en prendre soin. Je lui ai hurlé dessus au téléphone : “Comment est-ce possible ? C’est inacceptable !” Et ainsi de suite. Je ne me rappelle pas exactement ce que j’ai dit, mais j’ai été imbuvable – on me dit que je peux être vraiment imbuvable. Le gars s’est excusé en long et en large et m’a envoyé une dépanneuse – ma dépanneuse, d’ailleurs, il y en a une dans mon parc automobile – en moins de vingt minutes. Mais ça m’a laissé le temps de me dire, là, au bord de la route : Ce n’est qu’un pneu crevé après tout. J’avais dû rouler sur un clou, un bout de ferraille, du verre brisé, qui sait ? Ça arrive. Seulement voilà : je n’avais pas su faire face, réagir à l’imprévu, car tout ce que j’étais capable de me dire, c’était : Avec tout le fric que je dépense, ça ne devrait pas arriver. »
Il avait englouti un nouveau shot, consulté sa montre et récupéré sa veste sport sur un dossier de chaise. « Je ne sais plus faire face. Et à vrai dire, je n’ai même plus envie d’essayer. C’est ça, le problème, quand on est milliardaire. Content d’avoir fait votre connaissance. »
Thom l’avait suivi du regard en repensant aux réalisations révolutionnaires de Scutter en matière de protection des données. Ce type avait su penser hors des sentiers battus, à une époque ; et maintenant, il en était réduit à s’avouer vieux, ramolli, comblé. Thom s’était juré de ne jamais devenir comme lui.
Tandis que sa respiration ralentissait à mesure qu’il se laissait aller à l’étreinte du somme diurne, Thom se demanda s’il s’était finalement mué en Walton Scutter. Incapable d’affronter l’imprévu. Par bonheur, il avait trente ans de moins et pas envie de précipiter sa fin par l’automédication.
L’imprévu s’est produit, se dit-il. Pas l’EMC, le black-out, etc. À ça, il était préparé. Mais le facteur humain, dans tout ce qu’il avait d’imprévisible, contrecarrait déjà ses plans, et ça, comme l’oscillation de la Terre, c’était beaucoup plus complexe à anticiper. Thom récapitula la demi-douzaine d’événements imprévus qui menaçait sa communauté planifiée. Certains étaient plus importants que d’autres, mais tous contribuaient à l’instabilité de l’ensemble en laissant entrevoir une série de répercussions qu’il n’arrivait pas encore à imaginer. Il les passa mentalement en revue, par ordre chronologique :
1. Marquès se présente à l’aéroport avec femme et enfant.
2. Aubrey ne suit aucun de ses conseils avisés.
3. Le dentiste est une erreur de casting.
4. Jimmy demande à introduire dans le complexe un inconnu non approuvé.
5. Ann-Sophie est rentrée à l’heure du dîner les joues empourprées et l’élocution pâteuse en mentant sur ses activités de l’après-midi, et
6. Brady se signale par SMS sur le téléphone-satellite depuis l’Illinois, mais de manière laconique, voire lapidaire : « Arrivé Aurora, contact établi. Repars demain matin. »
Thom lui avait demandé en retour si la remise de l’argent avait eu lieu comme prévu, mais pas de réponse. Donc, il s’était passé quelque chose. Mais quoi ? Allait-il lui aussi se révéler non fiable ? Brady ? Ça paraissait impensable ; pourtant il se passait beaucoup de choses inimaginables en ce moment, ça n’arrêtait pas. Et d’autres allaient s’ajouter à la liste.
On n’en était qu’au cinquième jour de crise, mais déjà les résidents du silo dérogeaient à l’emploi du temps soigneusement concocté pour eux. Or, la vie en collectivité reposait sur le respect à la lettre d’un programme comportant des temps d’exercice physique, de travail utile à tous et d’isolement au calme. Toutes choses que les locataires du complexe avaient allègrement envoyées promener. Déjà. Ils préféraient passer leur temps dehors à ne rien foutre ou, pire à rouler sans but, en gaspillant de l’essence à « explorer les environs ».
Chloé s’était mise à la méditation dans le désert et arrivait en retard à ses propres séances de yoga. Le Dr Rahman, le généraliste-ermite, exigeait de ne consulter que par Zoom alors qu’il était à quelques dizaines de mètres de ses patients. Les époux Friedman, les chefs cuisiniers, avaient déjà cessé d’afficher le menu du jour, se contentant de réchauffer des plats congelés qu’ils allaient chercher à l’étage entièrement consacré au stockage alimentaire (4 000 m 2) quand ils ne laissaient pas la cafétéria ouverte à tous les vents pour que les gens se servent tout seuls. Quant à Ann-Sophie, son épouse et de ce fait Première dame du Sanctuaire, c’était la pire contrevenante de tous. Le matin même elle était partie avec les enfants en annonçant qu’elle passait la journée avec Marquès, Beth et Kearie. Elle avait refusé de répondre à ses questions et ostensiblement omis de l’inviter.
Voilà la disruption, la vraie. Une oscillation se muait en vacillement puis, très vite, en tangage, le mouvement désordonné devenait incontrôlable, et toute la structure se démantibulait. C’était de cette façon que des industries entières s’effondraient ou que les fortunes se constituaient. C’était aussi comme cela que chutaient les sociétés, petites ou grandes.
Non, songea Thom. Pas ici. Ici, le désordre, l’entropie, la vulnérabilité ne seraient pas tolérés. Ici les chaos monkeys, les facteurs de chaos, n’avaient pas leur place, même à titre de test, comme dans les systèmes informatiques dont ils étaient censés anticiper les points faibles. Pas chez lui.
Il s’assit d’un coup et sa tête émergea des traversins. Comme toujours, non seulement la sieste avait mis les problèmes en évidence, mais elle lui avait aussi révélé la solution. Il attrapa son bloc-notes et son stylo en écrivit en majuscules en haut de la page : « RESTAURER L’ORDRE ».
Et il savait exactement comment il allait s’y prendre.
Le moyen le plus simple de souder un système était de le mettre en danger.
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