Aurora

David Koepp · Chapitre 24 sur 38

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Aurora

21. Aurora

 

 

La BMW noire était encore dans l’allée quand Rusty revint à pied chez Aubrey peu après 2 heures. Le malabar aux allures d’ex-flic était toujours là. Dans la maison, ce qui compliquait tout. Rusty avait un peu espéré qu’il serait parti, mais d’un autre côté, il en doutait.

OK, donc le type était toujours là. Mais était-ce une raison pour renoncer complètement à son plan ? Non car justement, ce n’était pas un plan. À peine un embryon de petite idée informe qu’il retournait dans tous les sens dans sa tête pour voir s’il y avait quelque chose à en tirer. Il n’était même pas obligé de la mettre à exécution. Mieux valait d’abord faire le tour de la situation, pas à pas, comme au poker quand on voit comment les cartes tombent. S’il héritait d’une main pourrie – traduction, s’il n’arrivait pas à entrer dans la baraque et à mettre tout de suite la main sur le pognon – il laisserait tomber, voilà tout. Il y aurait de multiples opportunités de se retirer du jeu, et il était assez bon au poker pour savoir quand passer la main en attendant la prochaine.

En réalité, Rusty était un très mauvais joueur de poker, de ceux qui se croyaient à tort très doués et plus malins que les autres. Le genre à compter sur une intervention divine pour s’en sortir in extremis, à rester dans un coup en espérant non seulement une reine mais une reine rouge parce qu’ils estiment que la chance leur est due. Dès que son adversaire s’en rendait compte, Rusty était fini. Au fil des ans il avait perdu des centaines de milliers de dollars comme ça – et s’il avait été plus fortuné, il en aurait perdu encore plus. La dope et les jeux d’argent, ses vices jumeaux, travaillaient de concert à sa perte. Pris isolément, ils lui coûtaient déjà une fortune, mais conjuguez un esprit embrumé de toxico au long cours et l’optimisme irrationnel du joueur compulsif, et le robinet à pognon avait vite fait de se tarir.

Rusty avait donc besoin de cash. Plus exactement, il fallait qu’il en trouve ; sa vie en dépendait. Zielinski et Espinoza avaient été très clairs là-dessus. Et il y en avait dans cette maison. Il le sentait. En plus, c’était sans doute du blé qu’on lui devait pour une raison ou pour une autre, tout bien réfléchi. Alors il allait juste… voir combien il y avait.

Il remonta l’allée et longea silencieusement le côté de la maison. Heureusement, les ultimes lueurs vertes d’une aurore boréale éclairaient son chemin. Il suivit l’étroit passage bordant la façade sud en laissant derrière lui la dalle en ciment sous la fenêtre de la cuisine, là où il avait branché le groupe électrogène quelques jours plus tôt.

Avec la présence de la BMW il jouait de malchance, certes, mais pour le moment, pas de quoi s’avouer vaincu. La véritable difficulté serait la double porte anti-tempête inclinée qui donnait accès à la cave depuis l’extérieur. Des années plus tôt, le frère d’Aubrey, M. Je-sais-tout, avait dit, un jour où il avait daigné leur rendre visite, que le cadenas n’était pas assez solide, mais qu’il leur fallait quand même un moyen d’entrer chez eux s’ils perdaient ou oubliaient leurs clés. Ils n’avaient même pas eu le temps de donner leur avis que Thom était déjà parti acheter une serrure biométrique à empreinte digitale qui avait dû lui coûter au moins deux mille dollars – une somme qu’Aubrey et lui auraient vraiment pu investir dans autre chose – et la leur avait fait installer. C’était notamment ça que Rusty détestait chez son beau-frère ; il leur achetait tout le temps des trucs dont ils n’avaient pas besoin, en faisait réparer d’autres qui n’étaient pas cassés, etc. – au lieu de leur donner directement le fric.

Restait à savoir si Aubrey avait supprimé de la mémoire de la serrure le scan des empreintes de Rusty quand il avait quitté la maison.

Il s’approcha à pas de loup de la porte anti-tempête et passa sa main le long de la jointure des battants, en remontant vers le pavé de la serrure numérique, à environ un mètre du sol. Il retint son souffle. C’était l’instant décisif où le croupier dévoilait les trois premières cartes communes, et où les mises commençaient à s’envoler. Si ses empreintes étaient reconnues et que la serrure s’ouvrait, il tenterait sa chance, rentrerait dans la baraque et verrait bien jusqu’à quand ça durerait. Mais si Aubrey les avait effacées, il devrait rendre ses cartes et rentrer chez lui.

Il pressa le gras de son pouce au centre du lecteur.

Une lumière verte s’alluma et la serrure s’ouvrit avec un déclic.

La voie était libre.

Une fois à l’intérieur, il avança silencieusement dans le sous-sol en priant pour qu’Aubrey l’ait rangé depuis son départ. Il y faisait un noir d’encre. Rusty avait l’impression de marcher au fond d’un lac. Il fait glisser ses semelles sur le Tapisom : s’il rencontrait un obstacle, mieux valait le heurter du bout du pied. Aubrey avait dû jeter toutes ses vieilles affaires à la déchetterie parce qu’il ne buta que dans la première marche de l’escalier, une fois parvenu à l’autre bout de la cave.

Il monta sans bruit, ouvrit la porte d’en haut et se retrouva dans le couloir de la cuisine. Est-ce que jusqu’ici, il pouvait être accusé d’être entré par effraction ? Il n’avait rien forcé, rien cassé, juste ouvert deux portes ; mais ce n’était pas sa maison, et il n’y était pas le bienvenu, il le savait. Violation de domicile, peut-être ? Comme dans Obsession fatale, sauf que… ah oui, merde, le type était flic – Ray Liotta, non ? Il secoua la tête et essaya de se concentrer. C’était ce gaspillage d’énergie désordonnée qui lui attirait des ennuis quand il jouait aux cartes ; il pensait trop à ce qu’il avait envie de manger le soir, ou aux nichons de la brune en face de lui, et il perdait le fil. Il ne savait plus qui avait joué quoi, quelles cartes les joueurs avaient encore en main.

Son plan était simple, en l’occurrence. Entrer, chercher le fric, décider de le prendre ou pas. Une chance sur dix, avec en cours de route un petit nombre de décisions simples à prendre : j’y vais/j’y vais pas. En chassant tout le reste de son esprit.

Il traversa la cuisine pas à pas, le plus silencieusement possible. Parvenu devant la porte opposée, il eut un aperçu du salon qui baignait dans la lumière verdâtre du dehors. Il espérait découvrir le sofa vide et le sac de voyage posé sur la table, mais c’était beaucoup demander.

Lot de consolation : le sac était toujours là, mais par terre au pied du canapé, où ses contours se dessinaient très clairement.

Le problème, c’était le canapé. Le malabar dormait dessus, un bras pendant dans le vide ; ses doigts ne touchaient pas le sac mais c’était tout comme. Ils en étaient à moins de trente centimètres. Rusty fit la grimace, inspira profondément et vida ses poumons sans bruit.

La situation n’était pas idéale, mais pas désespérée non plus. Au moins le sac était là. Pourquoi, c’était une autre affaire, mais peu importe. Le tas de fric – car c’était du fric, il en était sûr – était à trois mètres de lui, et le type censé veiller dessus dormait à poings fermés.

Le plan nécessitait seulement un petit ajustement. Le canapé était parallèle au mur, à deux mètres de la porte de communication entre cuisine et salon, et la tête du malabar orientée face à Rusty. S’il ouvrait les yeux il aurait l’intrus dans son champ de vision. Certes, il n’y avait que trois mètres de la porte au sac, mais dans certains cas ça pouvait être beaucoup, trois mètres, et on ne pouvait pas savoir si le plancher allait grincer. Et si le type le voyait tout de suite en se réveillant, ça ne servirait à rien de se figer sur place.

Simple, songea Rusty. Il suffisait de reprendre le petit couloir entre la cuisine et la porte d’entrée, de pénétrer dans le salon par l’autre côté, c’est-à-dire par-derrière le canapé, dans le dos du type endormi, et d’attraper le sac par là. Cela fait, au pire il pourrait toujours décamper, repasser par la cuisine et ressortir de la maison par où il était entré. Dans un environnement qu’il ne connaissait pas, plongé dans le noir complet, le type n’avait aucune chance de le rattraper ; il risquait même de se cogner salement. Le temps qu’il comprenne ce qui se passait, Rusty aurait déjà franchi la porte anti-tempête et regagné la rue.

Le seul pépin, bien sûr, ce serait si le sac ne contenait pas du tout du pognon mais les sous-vêtements sales de ce con d’Irlandais. Rusty avait écarté cette éventualité – pourquoi poser son sac de linge sale sur la table du salon en débarquant chez quelqu’un ? Non. Ce connard de Thom, snobinard et péteux comme il était, avait envoyé un magot à Aubrey pour tenir le temps du black-out, avec une caricature d’Irlandais pour le surveiller.

Mais pour le moment, l’Irlandais roupillait ; Rusty, lui, était bien réveillé et pas défoncé ; l’affaire allait être réglée vite fait bien fait.

Il longea à pas feutrés le couloir reliant la cuisine et le vestibule. Il eut l’impression que le trajet durait une éternité. Enfin il parvint au niveau de la porte et contourna tout doucement le pilier marquant l’entrée du salon pour avoir une vue dégagée sur la pièce. Logiquement il devait voir par-dessus la tête du malabar ; il lui suffisait de faire quelques pas discrets, d’empoigner le sac et de foutre le camp sans demander son reste.

Sauf qu’il n’y avait plus personne sur le canapé.

La couverture avait été rejetée de côté, il y avait un creux de la taille d’une pastèque dans l’oreiller et le gars avait disparu, merde !

Rusty s’immobilisa, le regard fixe, essayant de comprendre. Et là, il entendit derrière lui le déclic du pistolet qu’on arme.

Il voulut prendre une inspiration, mais son souffle était bloqué dans sa poitrine. Il sentait le museau du M&P Scandium appuyer durement sur la base de sa nuque.

La vache ! Comment avait-il fait, vu sa taille et son poids, pour se lever, traverser la cuisine et surprendre Rusty par-derrière, sans faire le moindre bruit ? Fallait vraiment être une ordure pour faire un coup pareil !

« Lève les bras, et pas de gestes brusques », lui intima Brady à voix basse.

Merde, c’était pire que prévu : le type avait l’air parfaitement réveillé. Genre, pas du tout pris au dépourvu. Il faisait semblant de dormir, en fait. Rusty était foutu depuis qu’il avait mis les pieds dans la baraque ; il n’en avait pas eu conscience, c’est tout. Il obéit et leva les mains à hauteur des épaules. Baissant les yeux, il vit les pieds du type. Cet enfoiré avait même mis ses chaussures !

« Avance en faisant glisser tes pieds par terre, pied gauche en premier, souffla Brady.

— Où on va ? demanda Rusty un ton plus haut.

— Dehors. Bavarder un peu. Et je veux pas t’entendre. »

Rusty s’immobilisa et essaya de réfléchir.

« Avance », reprit Brady en détachant le canon de son arme de la nuque de Rusty pour lui en donner un coup sur le sommet du crâne, suffisamment fort pour lui faire mal.

Il gémit mais obtempéra. Plus de plan d’action. Toutes les cartes étaient dévoilées, il n’avait en main que de la merde, un 2-7 dépareillé. Il avait perdu, une fois de plus. C’était foutu. Alors il fit ce qu’on lui demandait.

Brady lui ordonna de déverrouiller la porte d’entrée sur le même ton autoritaire, toujours sans élever la voix. Il obéit. Puis il dut entrouvrir la porte-moustiquaire de soixante centimètres, pas plus. Ils franchirent le seuil en même temps. Les mains en l’air, Rusty regardait droit devant lui, suivant aveuglément les instructions. L’éternel chien battu.

Une fois dehors, il entendit la porte se refermer doucement, puis la moustiquaire. Le canon du pistolet s’abattit à nouveau sur sa tête. Il grimaça de douleur.

« Hé, arrêtez ça, merde ! » lâcha-t-il, mais sans cesser d’avancer. Pas le choix – obligé d’obéir aux ordres. Comment avait-il pu arriver si près du but avec un plan aussi ridiculement simpliste ? Il n’avait plus un rond, et alors ? Il était endetté à mort, et Zielinski allait lui arracher une dent, mais qu’est-ce que ça pouvait lui foutre ? Des dents, il en avait d’autres. Bordel, pourquoi prenait-il toujours tous les risques ?

« Arrête-toi sur la pelouse », commanda Brady.

Rusty s’immobilisa.

« Bon, reprit le malabar, maintenant on va se mettre d’accord sur un point. Tu ne remets plus jamais, jamais les pieds dans cette baraque. Écarte-toi un peu et retourne-toi vers moi. »

Au moment où il faisait obligeamment un pas de côté, Rusty vit une voiture arriver à fond, au moins 90 à l’heure, dans la rue perpendiculaire avec, juste derrière, une autre voiture, de police celle-là, gyrophare allumé. La première roula sur un nid-de-poule au milieu du carrefour, et le châssis racla le revêtement en soulevant une gerbe d’étincelles.

La suite se produisit si vite que Rusty n’en garda aucun souvenir, malgré tous ses efforts. Il ne savait qu’une chose : durant cette brève distraction il s’écarta, les mains en l’air, pour affronter son sort, mais tout à coup sa main droite se porta à sa ceinture, ses doigts se refermèrent sur le manche en acier de son couteau de chasse, il pivota sur sa gauche et sa main décrivit un rapide mouvement de bas en haut.

Il y eut l’écœurant gargouillis de la lame s’enfonçant dans l’abdomen du malabar, juste sous la ceinture, et le hoquet de surprise qui lui échappa. Rusty reçut en plein visage son haleine qui sentait le beurre de cacahuète et tomba de tout son poids vers l’avant. Rusty eut le réflexe de le rattraper et ses cent kilos s’abattirent sur lui.

Tandis que les deux voitures disparaissaient dans la nuit, indifférentes à ce qui se jouait, Brady et Rusty restèrent quelques secondes immobiles au milieu de la pelouse. Brady ouvrait et fermait la bouche sans émettre un son. Son regard divagua un instant puis s’arrêta, incertain, sur le visage de Rusty.

« Terrence ? » dit-il. Puis il se tut, en état de choc, et ne bougea plus.

Rusty avait des fourmillements sur tout le cuir chevelu, et se sentait comme hors de son corps. Il se voyait devant chez son ex-femme soutenir le corps ensanglanté d’un type qu’il venait de poignarder en plein ventre. Il allait passer le reste de sa vie en taule.

Puis il se calma et se concentra. L’histoire n’était pas finie. Il n’avait pas encore tout perdu. Une existence entière de malchance pouvait encore se réorienter miraculeusement ; et la « chance méritée » dont parlaient souvent les joueurs se matérialiser quand il en avait le plus besoin. La première chose à faire était d’empêcher le malabar de tomber. Sinon, il ne réussirait jamais à le relever. Fin de partie. On le retrouverait le lendemain matin mort d’un coup de couteau dont Rusty était l’auteur. Et là, il n’aurait plus aucune chance de se sortir de ce merdier. En revanche, s’il le retenait ne serait-ce que dix secondes, le temps d’arriver à sa voiture, Rusty pouvait encore s’en tirer. Il enserra le blessé dans ses bras et lui souffla calmement :

« Ça va aller, ça va aller, tenez bon, tenez bon. »

Des mots qui ne voulaient rien dire, mais qu’il espérait rassurants – assez pour qu’un type salement touché, en état de choc, s’y raccroche et reste conscient. Les bras sous les aisselles de Brady, Rusty chercha des clés de voiture dans la poche de son pantalon, en priant pour que la chance soit avec lui, pour une fois.

Victoire ! Les clés de la BMW étaient bel et bien là. Il raffermit son étreinte et recula sur le gazon en direction de la berline noire. Lorsqu’ils n’en furent plus qu’à un mètre, Rusty prit appui sur le coffre, de dos, histoire de souffler un moment. L’autre sombrait rapidement dans l’inconscience. Bientôt, ce serait un poids mort qui pèserait sur ses bras.

Rusty appuya sur le bouton de la télécommande, et les portières se déverrouillèrent avec un petit bruit sourd. Les phares s’allumèrent, mais brièvement, et à 2 heures il n’y avait personne dehors pour les voir, de toute façon. Encore un coup de chance : pas d’alarme sonore.

Une fois la portière arrière ouverte, il fit basculer le corps de Brady dans l’habitacle d’un coup d’épaule et de hanche, et le laissa s’affaisser sur la banquette. Puis il se pencha et repoussa le corps jusqu’au fond et referma doucement la portière.

Première étape : mission accomplie. La suivante allait être plus difficile.

Il fallait retourner dans la maison.

Il prit son souffle et se morigéna. Il n’avait pas fait tout ça pour s’arrêter si près du but ; il était trop compromis, maintenant. Il retraversa la pelouse à grands pas, ouvrit la porte d’entrée, emprunta le couloir, attrapa le sac de voyage dans le salon et ressortit en refermant sans bruit. Une fois dehors, il examina la pelouse sous la lueur verdâtre du ciel. Il ne distinguait pas de taches de sang, mais elles étaient peut-être là quand même. Il en était réduit à croiser les doigts, à s’en remettre à la déesse de la bonne fortune – celle qui, d’habitude, l’avait dans le nez –, et à se réjouir que ce soit arrivé dans l’herbe et non sur le trottoir. Avec un peu de chance, on ne verrait plus ni sang ni traces de pas une fois le jour levé.

Rusty se remit en marche. Son plan devenait plus clair dans sa tête.

Il se mit au volant de la BMW, mais au moment de démarrer vit un macaron « EV » au centre du volant ; encore un coup de chance : c’était une hybride. Il allait pouvoir démarrer en mode électrique. Il chercha le commutateur sur le tableau de bord et s’assura qu’il était bien sur « E » ; la voiture démarra, le moteur à essence ne se déclencha pas.

Il passa la marche arrière, et la voiture noire sortit en silence de l’allée.

Au bout d’un ou deux kilomètres, le quartier étant moins peuplé, Rusty s’arrêta pour tenter de réfléchir à la suite. Il entendit alors un gémissement à l’arrière et surprit un léger mouvement dans le rétroviseur.

Merde. Il pensait que le blessé allait se vider de son sang et basta. Il ne lui était même pas venu à l’idée qu’il puisse survivre. Mais il avait les yeux ouverts, la tête calée contre la portière arrière gauche selon un angle anormal et les doigts crispés sur le manche du cran d’arrêt dans son ventre. Ce con essayait de le retirer !

Rusty descendit de voiture, regarda dans un sens puis dans l’autre et ouvrit d’un coup la portière arrière. La tête du gars bascula dans le vide et il le fixa en battant des paupières. Évitant son regard, Rusty se pencha, ôta sa main du couteau, le retira et le lui replanta dans la poitrine.

Il répéta quatre fois son geste, en frappant toujours plus profond ; la dernière fois il dut arracher la lame, qui s’était enfoncée dans un os. Puis il repoussa le plus loin possible la tête et le torse du mort dans l’habitacle, claqua la portière et se remit au volant.

L’hôpital d’Aurora, situé à quelques kilomètres de Cayuga Lane, était un imposant ensemble de bâtiments qui desservait les trois comtés limitrophes. Entre le personnel, les patients et les visiteurs, le garage principal pouvait facilement abriter sept à huit cents véhicules. Rusty circula lentement, comme un requin entre deux eaux, dans l’obscurité totale, jusqu’à trouver une place libre à un étage bondé. Il s’y gara en marche arrière.

Hyper concentré, sans perdre de temps, il arracha la vignette du pare-brise de la BMW, enleva les plaques d’immatriculation et sortit des poches du mort un portefeuille et un téléphone-satellite. La voiture pourrait toujours être identifiée au numéro du moteur, mais il y avait peu de chances que les flics se donnent tout ce mal pour identifier un inconnu au milieu de la plus grave crise de l’histoire du pays.

De plus, il était en veine, il le savait. Et dans ces cas-là, on avait tendance à le rester. Il prit le sac de voyage sur le siège passager, verrouilla la voiture, jeta les clés dans une poubelle trois étages plus bas et se mit en marche pour aller récupérer son camion, ce qui allait lui prendre une bonne heure.

À mi-chemin, il constata que la chance continuait effectivement de lui sourire : il se mit à pleuvoir. Au revoir les taches de sang sur le gazon, conclut-il en souriant intérieurement.

Après seize ans de poisse, Rusty Wheeler avait enfin tiré le gros lot.

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