Aurora
33. Chez Aubrey
Aubrey se retourna en entendant crier la jeune fille et Rusty en profita pour forcer la porte-moustiquaire. Aubrey poussa une exclamation, mais il fut plus rapide. Il avait un plan, et l’élément de surprise jouait en sa faveur. Avant qu’elle ait le temps de réagir, il lui plaqua sa grosse patte sur la bouche et le nez et referma la porte d’un coup de pied.
« Chut ! Je suis là pour te protéger. Ne te débats pas », lui souffla-t-il à l’oreille en l’attirant à lui pour l’entraîner dans la pièce.
Aubrey voulut crier de nouveau, mais elle ne pouvait même pas respirer : les doigts moites de Rusty obstruaient ses narines. Elle essaya d’inspirer quand même et émit un bruit de gorge désespéré en espérant qu’il comprendrait.
À l’arrière de la maison, Céleste était plaquée contre l’encadrement de la porte du jardin, où la maintenait un individu qu’on ne distinguait pas. La jeune fille voulut se tourner vers celui-ci pour protester, moins effrayée qu’en colère, mais une main masculine lui assena une formidable gifle. Elle poussa un cri aigu et partit vers l’arrière. Zielinski, son père, se jeta sur elle, l’attrapa par le bras comme un principal de collège prenant sur le fait une élève qui sèche les cours, ouvrit la porte-moustiquaire du jardin d’un coup de pied et la fit à son tour entrer dans la maison.
Alerté, Scott sortit de la cuisine en hurlant, son couteau à la main. « Lâchez-la tout de suite ! » Il brandit le couteau en direction de Zielinski, mais découvrit alors Rusty qui étouffait à moitié sa prisonnière. Il ouvrit de grands yeux. « Rusty ? Qu’est-ce que tu fous ? »
Personne n’eut le temps de répondre. Une troisième individu entra, lui aussi par la porte du jardin. Espinoza inspecta rapidement la pièce, et ses yeux se posèrent sur la seule arme visible, à savoir le couteau dans la main de Scott. En un clin d’œil, il fut au côté du jeune garçon. Celui-ci fit volte-face, couteau brandi, mais Espinoza lui saisit le poignet entre le pouce, l’index et le majeur et le tordit impitoyablement.
Scott poussa un hurlement. Aubrey entendit les os craquer. Le couteau tomba à terre.
Les trois hommes jetèrent tour à tour sur le canapé Scott, Aubrey et Céleste, traumatisés et sous le choc. Aubrey emplit enfin ses poumons et chercha à voir dans quel état étaient les deux jeunes gens pendant que Rusty, planté devant eux, leur hurlait de se calmer. Ce qui n’avait pas du tout l’effet escompté.
Espinoza ramassa le couteau et alla vivement tirer les rideaux et verrouiller la porte d’entrée. La pièce fut plongée dans la pénombre.
Zielinski alla chercher une chaise près de la table, côté salle à manger, et la posa face au canapé, de l’autre côté de la table basse. Puis il s’assit face aux trois captifs.
Près de la fenêtre, Rusty tentait vainement de maîtriser sa respiration.
L’espace d’un interminable instant, pas un mot ne fut prononcé.
Pour finir, Aubrey lança à son ex d’une voix pleine de rage contenue : « Qu’est-ce que tu as encore fait ? »
L’autre détourna les yeux. Zielinski rit puis regarda Céleste.
« Bon anniversaire, ma chérie. Tu ne croyais tout de même pas que j’allais oublier ? »
Céleste voulut lui cracher au visage. Elle manqua sa cible, mais le message était passé.
Zielinski regarda les autres en secouant la tête. « Ayez donc des gosses. Surtout des filles. »
Aubrey, qui avait eu le temps de reprendre ses esprits, jaugea du regard les trois intrus et, le plus calmement possible vu les circonstances, posa la seule question importante : « Qu’est-ce que vous voulez ? »
Zielinski se tourna vers elle. Une question directe, ça méritait une réponse directe.
« Le fric de votre frère. »
Aubrey fronça les sourcils. Ses yeux se posèrent alternativement sur Rusty et Zielinski, mais son ex fuit son regard. « Je n’ai pas d’argent, et mon frère n’est pas là.
— Il ne va pas tarder. Laissons-lui un peu de temps. Il a bien dit vingt-quatre heures ? » lança-t-il à Rusty.
Ce dernier hocha furtivement la tête, le regard toujours fuyant. Aubrey le considéra avec rage et dégoût. Puis elle se tourna vers Scott, qui tenait son poignet, blême de douleur, et enfin vers Espinoza. « Vous avez cassé le poignet à un adolescent. Vous êtes fier de vous ? »
L’intéressé détourna la tête. Zielinski leva les yeux au ciel.
« Ne commençons pas à balancer des reproches, OK ? Les choses sont simples. On a besoin d’argent. Vous allez en recevoir. Vous n’êtes peut-être pas au courant mais nous, si. Quand il arrivera, on le prendra et on s’en ira. Céleste part avec nous. Elle rentre à la maison, là où est sa place, et vous n’entendrez plus jamais parler de nous. »
Le visage de Scott s’empourpra sous l’effet de la colère. « Elle retournera jamais avec toi, espèce d’enculé ! »
Pour un homme de petite taille et aussi adipeux que lui, Zielinski se déplaçait avec une agilité surprenante. En un éclair, il bondit par-dessus la table basse, écrasa sous son genou la poitrine de Scott et se mit à lui bourrer le visage de coups de poing – deux, trois, quatre…
Céleste poussa un grand cri et s’élança pour le protéger. Zielinski lui balança une gifle pour la tenir à distance. Il aurait fait de gros dégâts si Espinoza ne l’avait pas retenu.
Rusty était toujours devant la fenêtre, le dos à moitié tourné, amorphe.
On frappa à la porte. Tout le monde se figea.
Hors d’haleine, Zielinski leur intima à voix basse : « Pas un mot, compris ? Tout le monde la boucle. »
Puis il s’adressa à Rusty avec un mouvement de tête en direction de la fenêtre aux rideaux entrebâillés. « Regarde si c’est lui. »
Rusty jeta un coup d’œil puis recula précautionneusement en secouant la tête. « Non, c’est un con avec un gâteau », fit-il tout bas.
Aubrey tourna vivement les yeux vers la porte en priant pour que Phil ne décide pas d’entrer.
Mais non. Phil patienta, puis frappa à nouveau.
Zielinski continuait à leur intimer de se taire et de ne pas bouger. Ils attendirent. Après avoir frappé encore deux ou trois fois, Phil appela, ne comprenant pas ce qui se passait. Au bout de soixante interminables secondes, ils l’entendirent poser le gâteau sur la terrasse et s’en aller.
Zielinski se rassit en fléchissant les doigts et en massant sa main endolorie par les coups qu’il avait portés. Scott gémissait de douleur, Céleste ravalait ses sanglots et Aubrey respirait très fort, écumant de rage impuissante.
Zielinski prit une boîte d’allumettes sur une petite table et alluma deux bougies. Puis il dit calmement à Aubrey : « Je vais vous expliquer exactement ce que vous devrez dire à votre frère quand il arrivera. Puis vous allez répéter mot pour mot. Dès qu’il aura déposé l’argent, Céleste et moi on s’en ira. Mais le temps qu’il arrive, on va tous rester là à l’attendre. En silence. Le premier qui dit un truc qui me déplaît… » Il indiqua Espinoza. « Je lui colle son pistolet entre les dents et je tire. »
Il les dévisagea tour à tour. « Des questions ? »
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