Aurora

David Koepp · Chapitre 20 sur 38

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Aurora

17. Désert de Jericho

 

À trente mètres sous terre, Ann-Sophie frappa à la porte de l’unité 9A et patienta, un bouquet de fleurs sauvages à la main et un sac à provisions à l’épaule. Elle frappa de nouveau et, n’obtenant toujours pas de réponse, appuya sur la sonnette, un petit bouton à peine visible logé dans le lambris du palier. Marquès vint ouvrir en jean et tee-shirt. Il sourit, surpris.

« Il me semblait bien avoir entendu frapper, mais il y a si peu de bruit ici que je n’en étais pas sûr.

— Je vous comprends, dit Ann-Sophie en souriant à son tour. Ça fait une drôle d’impression, n’est-ce pas ? Vous aussi vous avez les oreilles qui se bouchent dans l’ascenseur ?

— Mais oui ! Ça me rend dingue. Je n’avais jamais mâché autant de chewing-gum de ma vie. Mais entrez, je vous en prie. »

Ann-Sophie regarda par la porte ouverte. « Beth et la petite sont là ? Je m’excuse, je n’ai pas retenu son prénom.

— Kearie.

— Ah oui, Kearie. Elles sont là ?

— Non, Beth l’a emmenée se dépenser un peu à la salle de gym. Mais ça ne fait rien, entrez », proposa-t-il en s’effaçant.

L’unité 9A comptait parmi les petits appartements du complexe : une seule chambre et un coin canapé dans le salon. La palette de tons choisie pour le reste du complexe dominait également ici, un camaïeu de beiges qui aurait dû être limité au strict minimum. Mais Thom avait lu dans un test d’adaptation psychologique que ces nuances étaient particulièrement apaisantes. Pour sa part, Ann-Sophie les détestait.

« Vous pouvez repeindre, si vous voulez, proposa-t-elle.

— Non, non, c’est très joli.

— Oh non ! Je suis scandinave, moi. Le manque de lumière, ça me connaît. Ce marron ne va pas du tout. Il aurait fallu des couleurs vives, au contraire. Et des bougies. Je vous en ai d’ailleurs apporté quelques-unes. Tenez, c’est pour vous trois, acheva-t-elle en posant son sac en toile sur la table de la salle à manger.

— Oh, merci, c’est très gentil. » Marquès était sincère. L’atmosphère générale dans le complexe était à l’hostilité et au mécontentement ; c’était la première fois depuis son arrivée qu’on lui témoignait de la gentillesse.

« Il y a aussi des épices et des condiments non prévus dans les denrées de base. De la sauce piquante, de la moutarde forte, bref, tout ce qui donne du goût. Et mes enfants ont cueilli ces fleurs pour vous. »

Marquès les prit sans bien savoir quoi dire. « Merci beaucoup. »

Ann-Sophie hocha la tête et regarda autour d’elle, un peu mal à l’aise. Il y avait plusieurs jours qu’elle remettait cette visite, et une fois sur place elle ne savait pas comment se comporter. C’était plus difficile que prévu. Il y avait presque dix ans qu’elle et Thom étaient mariés, dix ans à réparer les dégâts qu’il provoquait chez les gens. Elle avait l’habitude de balayer la vaisselle brisée, pour ainsi dire, mais maintenant qu’elle était sûre de vouloir divorcer, elle avait plus de mal à accomplir ce devoir quasi quotidien. Si Thom restait incapable de dissimuler son narcissisme, ce n’était plus son problème. Toutefois, elle allait partager un bunker avec la famille Marquès pour une durée indéterminée. Mieux valait, une fois de plus, apaiser les tensions.

« Parfois, il se comporte comme un sale con, lâcha-t-elle. Je le sais bien.

— Pardon ?

— Thom. Il y a combien de temps que vous travaillez pour lui ?

— Quatre ans.

— Donc, je ne vous apprends rien.

— Sans commentaire, répondit Marquès avec un sourire.

— J’ai fait le test du trouble de la personnalité borderline pour lui, un jour. Il avait sept symptômes sur dix. Trop peu pour poser un diagnostic, mais assez pour entrer dans la catégorie des sales cons.

— Je n’irais pas jusque-là. On l’a pris au dépourvu et on ne lui a pas laissé le choix. Je ne sais pas si j’aurais mieux réagi que lui. »

Pour toute réponse, Ann-Sophie haussa les épaules et regarda de nouveau autour d’elle. Elle s’arrêta sur l’alcôve prévue pour les résidents avec enfant. Le lit était refait, mais on voyait qu’on y avait dormi. Elle y regarda de plus près. Il y avait quelque chose d’anormal, elle n’arrivait pas à mettre le doigt dessus ; l’absence de peluches ou autres signes d’une présence enfantine, peut-être ?

Marquès semblait tout à coup nerveux. « Vous voulez un café ? J’ai enfin réussi à maîtriser la cafetière.

— Ne vous dérangez pas, merci. Il faut que je me sauve. Les enfants sont dehors, probablement en train de jouer avec un serpent à sonnette ! »

Marquès rit, mais un peu trop fort. « On n’est pas habitués au désert. Kearie veut tout le temps aller se promener et Beth lui dit : “OK, si tu me trouves des bottes de cow-boy !” »

Les bottes. C’était ça le détail qui clochait. Il y en avait une paire bien rangée à côté du lit, le bout sous la table de chevet. Des bottes d’homme. Et sur la tablette, une grosse montre d’homme.

Ce n’était pas le lit de Kearie. Marquès dormait là et la petite avec sa mère. Pourquoi ? Ils s’étaient disputés ? Pourtant, elle les avait vus ensemble ; s’ils en étaient à faire chambre à part, devant témoins ils donnaient bien le change. Elle se tourna vers lui, incapable de travestir son incompréhension.

« Quoi ? s’enquit-il en regardant vers le lit.

— Pardon ?

— Non, rien, excusez-moi. »

Un échange absurde entre deux personnes qui savent très bien ce que pense l’autre. Soudain le visage de Marquès s’éclaira excessivement : « Zut, j’ai encore laissé traîner mes bottes ! » Il alla les récupérer avec toute l’assurance dont il était capable et les balança dans la penderie. « Je laisse traîner mes affaires n’importe où, ça énerve beaucoup Beth, s’exclama-t-il en secouant la tête, tout sourire.

— Je vois. » Elle était parvenue à certaines conclusions, et ça n’avait pas échappé à Marquès.

« Je ronfle, précisa-t-il. Fort. Ça pose des problèmes.

— Ce n’est pas vrai qu’on vous a offert des meubles de patio, lâcha Ann-Sophie.

— Pardon ?

— C’est moi qui m’occupe des cadeaux pour les cadres de Vida. Mariages, bar mitzvah, crémaillères, naissances, tout. Je m’en charge personnellement et je n’oublie jamais personne. Si on vous avait offert des meubles de patio, je m’en souviendrais.

— Merde alors ! fit Marquès, l’air stupéfait. De qui ça venait, dans ce cas ? On leur doit une carte de remerciements.

— Vous savez, si vous avez menti à Thom, je suis littéralement la dernière personne au monde à m’en soucier. »

Marquès regarda ailleurs en hochant la tête, essayant visiblement de gagner du temps. Puis il cessa de lutter. « Ouf. Maintenir les apparences, ça m’épuise.

— Qui est Beth, alors ?

— Ma voisine de palier.

— Vous êtes ensemble ?

— Non, elle est lesbienne. »

Ann-Sophie sourit comme ça ne lui était plus arrivé depuis des mois. « Elle a juste profité du voyage ?

— Oh non, elle n’y est pour rien. C’est moi qui ai eu l’idée de l’emmener. Avec tout ce qu’on disait à la télé, elle ne savait pas quoi faire. Elle est toute seule avec la petite. Je les ai presque obligées à m’accompagner.

— Vous avez dit que le père de Kearie était mort.

— En fait, c’était juste un donneur. Elles ne l’ont même jamais rencontré. Si vous saviez comme je me sens mieux ! Je ne suis pas très doué pour mentir, désolé.

— C’est plutôt une qualité.

— On s’en va, si vous préférez.

— Vous n’y pensez pas. Au contraire, c’est héroïque ce que vous avez fait.

— Ah, je me sens drôlement mieux ! Dites, vous seriez partante pour un verre, un vrai ? »

Ann-Sophie prit place à table. « Allons-y pour un verre, un vrai. »

Vingt-cinq mètres au-dessus d’eux, dans le centre de télécommunications du troisième sous-sol, Thom les observait sur un de ses multiples moniteurs. Car dans le salon de chaque unité d’habitation, une toute petite caméra de surveillance était sertie dans le coin supérieur gauche de l’écran de télé. Seuls étaient au courant les gens qui devaient l’être, donc aucun des résidents. C’était en cas d’urgence médicale, pas pour les espionner. À l’origine. Mais ces derniers jours, Ann-Sophie lui battait froid ; c’était tout juste si elle lui adressait la parole. Alors quand il l’avait vue prendre l’ascenseur avec un bouquet de fleurs et un sac à provisions, sa curiosité naturelle l’avait emporté (aiguisée par les infidélités des mannequins avec qui il était sorti par le passé), et il s’était posté là pour la regarder descendre au niveau -9 et entrer chez Marquès. Il les vit donc – sans les entendre – trinquer avec le bon vin rouge qu’elle avait apporté. Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien fabriquer là-dessous ?

Il serait seul un bon moment dans la salle de contrôle. Il avait donné des instructions précises : personne ne devait entrer sans y être expressément invité, et encore, seulement en sa présence. Pour pouvoir, le cas échéant, éteindre ces moniteurs qui devaient rester secrets.

Si sa femme s’envoyait cet enfoiré de pilote, personne ne devait le savoir.

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