Aurora
15. Désert de Jericho
Le 18 avril à 8 heures du matin, quatre jours après le début de l’événement, il n’y avait plus d’électricité depuis quatre-vingt-six heures, et l’armée américaine ne faisait pas mine de débouler sur son cheval blanc pour sauver tout le monde. Et Thom ne comprenait pas pourquoi.
« Est-ce un problème de compétence territoriale ?
— Non, c’est une question de priorité », répondit Divya Singh.
Le visage de la scientifique emplissait l’écran géant de la salle réservée aux transmissions, une cage de Faraday souterraine de soixante mètres carrés où la continuité des signaux rivalisait presque avec certains bunkers militaires. Dans son fauteuil ergonomique, les cheveux mouillés et une serviette autour du cou, Thom siphonnait sans vergogne le temps précieux de la Pr Singh. Deux jours qu’il demandait instamment à être briefé sur la situation. Elle avait finalement consenti quand Lisa lui avait offert, sur une suggestion de son patron, une dotation de dix millions de dollars pour financer un projet de recherche de son choix. En échange, elle devait le conseiller « ponctuellement, pendant la durée de la crise et de ses retombées immédiates ». Divya Singh avait accepté de mauvaise grâce, mais dorénavant, elle avait une obligation envers lui.
Elle rivait un regard lourd de ressentiment sur l’écran de son ordinateur portable. Derrière elle, le décor évoquait le salon d’un chalet de montagne plutôt rustique. On voyait une lampe allumée. Elle avait donc encore du courant.
« Pour le ministère de la Défense, l’absence d’électricité n’est pas une priorité, sauf si cela affecte sa capacité de réaction immédiate. Actuellement, il se concentre sur un objectif unique : préserver la souveraineté nationale.
— Pourquoi ? Ils ont peur d’une invasion ? Le phénomène a pourtant affecté toute la planète, non ?
— À hauteur de 90 %, oui. Mais la responsabilité principale du ministère est la sauvegarde des infrastructures essentielles. Ses infrastructures essentielles. Les bases militaires doivent être approvisionnées en électricité. Sa mission première est donc de protéger l’ensemble de ses installations et de les remettre en état.
— Quid de l’approvisionnement en nourriture et en eau ? Quid du maintien de l’ordre ? »
Singh allait répondre quand, tout à coup, elle scruta son écran de plus près. « Excusez-moi, mais je crois voir des mains entrer de temps en temps dans le champ. Vous êtes en train de vous faire couper les cheveux, c’est ça ? »
Thom repoussa lesdites mains d’un geste agacé. Deux ans plus tôt il avait personnellement ordonné à Chloé, sa prof de yoga, de suivre une formation de coiffeuse étalée sur trois mois afin de remplir une double fonction dans le bunker le cas échéant. Chloé n’avait jamais vraiment accroché à la coiffure, et au vu des cheveux de Thom, elle n’avait pas dû beaucoup pratiquer.
« Excusez-moi. Ma coupe laissait à désirer. Mais j’ai fini. » Il enleva la serviette et lança à la jeune femme un regard noir qu’il regretta aussitôt. Elle avait à peine vingt-cinq ans et prenait mal les critiques, les injustices raciales, les inégalités de revenus, le mégenrage des personnes trans et aussi, apparemment, les regards de travers. « Pardon, Chloé. Merci beaucoup. On reprendra plus tard. Mes cheveux sont super, reprit-il en voyant son expression. Vraiment très bien. Vous êtes naturellement douée. »
L’intéressée se cacha derrière sa chevelure blond platine et remballa son matériel sans un mot.
Cette fille allait poser problème. Il n’avait pas échappé à Ann-Sophie qu’elle lui ressemblait un peu, non seulement par sa blondeur et son teint clair mais aussi par sa minceur ; sauf qu’elle avait dix ans de moins. Sensible aux non-dits en tous genres, Chloé avait bien perçu son aversion, ainsi que l’attirance de Thom, et naviguait comme elle pouvait dans cet environnement hostile.
Thom se concentra à nouveau sur l’écran. « Pardon, vous disiez ?
— Je disais, enchaîna la Pr Singh, que l’armée va faire le dos rond, confiner ses installations et chercher à rester en ordre de bataille dans la perspective d’une attaque.
— Et la continuité de l’État ? Les dispositifs de mise à l’abri du Président, du Parlement, le super-bunker sous l’aéroport de Denver… Ça en est où ? Où sont tous ces gens ? Ils ont de l’électricité ?
— Probablement, mais vous devez comprendre que le gouvernement fédéral ne compte plus. Il n’a plus aucune utilité, si ce n’est pour allouer des ressources directes aux différents États qui le composent pour qu’ils prennent le relais. La FEMA ne supervise plus depuis dix ans la résilience des chaînes d’approvisionnement. Vous savez sur quel réseau de distribution alimentaire le gouvernement fédéral a prévu de s’appuyer en cas de crise ?
— Je dois admettre que non.
— Les supermarchés Walmart.
— Vous plaisantez.
— Non, et c’est assez logique en fait. Pour assurer le ravitaillement de la population en denrées bon marché, ce sont eux qui ont les infrastructures les plus opérantes et les mieux implantées en milieu urbain. Il suffit que l’État fédéral rétribue Walmart pour répartir gratuitement les vivres. D’ailleurs, c’est la seule chose qu’il puisse faire. »
Thom médita un instant. « Vous sous-entendez qu’il n’y a ou qu’il n’y aura bientôt plus de chaîne de commandement sur le territoire des États-Unis ? »
Elle hocha vigoureusement la tête. « La situation se détériore déjà conformément au “Méga-scénario de New Madrid” développé il y a quelques années par la FEMA.
— Je suis passé à côté. Qu’est-ce que c’est ?
— À la base : soyez gentils avec le ou la maire de la commune, car vous allez en avoir besoin. Les villes, villages, etc. vont se refermer sur eux-mêmes, se couper du monde. Ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi. Sans Internet, les rumeurs et la désinformation vont se propager beaucoup moins vite. Il est plus difficile de répandre des mensonges face à face qu’en ligne. Les faits observables vont devenir les seuls dignes de foi, ce qui devrait être la norme, d’ailleurs. »
Thom renonça à contester cette vision simpliste, voire néoluddite, des technologies modernes de l’information. Singh en profita pour regarder ostensiblement sa montre. « Il faut que j’y aille. Vous en savez suffisamment pour l’instant ?
— Pas tout à fait. » Thom pouvait se passer de précautions oratoires, maintenant qu’elle avait accepté ses dix millions. « Quelle est la situation dans les grandes villes ?
— Pas postapocalyptique, pour le moment. À New York et dans le New Jersey l’exode est moins grave que prévu. Mais le point de bascule n’est pas encore atteint. La plupart des gens sont mentalement capables d’assurer leur survie sur soixante-douze heures. Après ça… Disons qu’au bout d’une semaine on entre dans l’inconnu.
— Vous avez des nouvelles de la région de Chicago ?
— Non, pourquoi ? »
Thom ne répondit pas, ne se sentant nullement tenu d’échanger des informations. « Où m’avez-vous dit que vous vous trouviez, déjà ?
— J’occupe le chalet familial dans les Alleghenies, à l’ouest de la Pennsylvanie. Je savais que l’électricité n’y serait pas coupée tout de suite, mais ça ne va pas durer plus de quelques jours.
— Où en sont les tentatives de remise en état du réseau ?
— Il est beaucoup trop tôt pour se prononcer. On est toujours dans la réaction initiale. Dans un deuxième temps on pense résilience, et ensuite seulement remise en route. On ne fait pas tout en même temps. D’abord, les ressources iront systématiquement… » Elle compta sur ses doigts. « … au pompage électrique de l’eau, au retraitement des eaux usées et aux hôpitaux. Dans cet ordre. Car entre pomper de l’eau potable pour approvisionner leur commune et alimenter en électricité l’hôpital ou la maison de retraite, les autorités locales auront vite fait de choisir.
— Normal, commenta Thom.
— Tout le monde n’est pas de cet avis, contra-t-elle en haussant les épaules. L’eau qui coule à flots entraîne un énorme gaspillage. Alors qu’une distribution intermittente restreinte, intelligemment calculée, à des heures convenues à l’avance… » Voyant que ça ne l’intéressait pas, elle s’interrompit. « Mais passons. »
Derrière Thom, l’ex-major Jimmy entra dans la pièce et lui fit signe qu’on avait besoin de lui. « Ce sera tout pour aujourd’hui. Mais j’aimerais qu’on se reparle dans vingt-quatre heures.
— Je ferai de mon mieux. Mais vous savez, Thom, quand l’électricité va s’éteindre, je vais devoir passer en mode survie, moi aussi.
— Eh bien dites donc, avec dix millions de dollars on n’a plus grand-chose, par les temps qui courent.
— C’est probable, en effet », répondit-elle en soutenant son regard.
Thom cliqua sur Quitter avec un sentiment d’insatisfaction. Il consulta un des deux téléphones posés devant lui, un gros téléphone-satellite dont l’écran ne lui révéla pas ce qu’il espérait. Il le reposa sans ménagement.
« Ma sœur est vraiment imbuvable, non ? »
Ne sachant que répondre, Jimmy garda le silence.
« Question purement rhétorique. Que puis-je pour vous ?
— Brady est sur le départ, patron.
— Enfin ! » Thom s’en fut en marmonnant. Jimmy ne saisit que quelques mots au passage, d’où il ressortait que le boss ne s’était jamais donné autant de mal pour personne.
Et puis il y avait Brady. L’indispensable Brady, arrivé de San Francisco quarante-huit heures plus tôt, mais qui rechignait à repartir déjà pour Aurora, arguant de « sérieux préparatifs » à boucler avant.
« Alors ça y est, vous êtes enfin prêt ? » s’enquit Thom sitôt sorti. Appuyé contre la carrosserie de la BMW noire, Brady profitait du soleil, les paupières closes. Le ciel était sans nuage, la luminosité intense, l’air frais et lumineux, si limpide qu’on distinguait au loin les sapins de Black Crook Peak. L’homme à tout faire ouvrit les yeux et se redressa.
« Vous auriez préféré que je reparte plus tôt, je sais.
— Ce que j’aurais préféré, c’est que vous soyez déjà sur place. Il y a trois jours que j’essaie en vain de joindre Aubrey. Son téléphone-satellite est éteint et je parie qu’elle n’a pas un sou de côté. Je n’ai aucun moyen de savoir ce qui se passe pour elle, et vous, vous traînassez.
— C’est loin, Aurora, patron. Deux mille cinq cents bornes. Il va me falloir entre vingt et vingt-deux heures si je roule d’une traite. Il y a des tas de choses à prévoir.
— Qu’est-ce qui vous inquiète à ce point ? » Thom lança un coup d’œil à Jimmy, toujours en treillis, semi-automatique en travers de la poitrine, l’air de se dire Mais enfin, de quoi il a peur, ce type ? L’ex-major Jimmy se borna à hausser les épaules. Y en a qui doutent de rien.
« Ma sécurité personnelle, répliqua Brady. La première partie du trajet a été un peu compliquée. »
Il n’était pas entré dans les détails de sa rencontre avec les toxicos de Battle Mountain, en partie pour ne pas embêter le boss avec les difficultés pratiques de sa mission, mais aussi parce qu’il n’en était pas fier. Il avait quand même failli se faire défoncer la tête par manque de vigilance. Il en était resté secoué ; plus le plan était complexe, plus les points potentiellement problématiques se multipliaient. Se confiner chez soi c’était une chose, mais prévoir une chaîne d’approvisionnement en carburant sur mille trois cents kilomètres entre San Francisco et une communauté souterraine planquée dans un silo à missiles nucléaires démilitarisé… Il pouvait quand même y avoir des accrocs en route.
Il s’était promis de tirer toutes les leçons de ce qu’il venait de vivre. Depuis son arrivée au Sanctuaire, il avait passé son temps à vérifier tous les fils et contacts électriques de la voiture, à nettoyer et graisser ses armes, recharger les batteries, refaire le plein d’essence, manger et dormir le plus possible, soigner ses articulations malmenées (anti-inflammatoires et packs de glace) et glaner toutes les infos possibles sur les conditions météo et les agissements de la population de part et d’autre des Grandes Plaines centrales. Il devrait s’arrêter deux fois refaire le plein, sans station fantôme comme à Battle Mountain. Qui, propriété du boss ou pas, avait failli lui être fatale. Bref, cette fois il fallait que ça file droit.
« Ne vous en faites pas pour votre sœur. Je m’en charge. »
Thom hocha distraitement la tête. Chloé sortit de la maison et s’approcha de Jimmy, qui se détourna pour lui répondre à voix basse. L’ex-major lui posa la main sur l’épaule, et elle se força à sourire. Qu’est-ce que c’était que cette histoire, encore ? Jimmy consolait Chloé maintenant ? Thom décida de ne pas y prêter attention. Il souhaita bonne route à Brady pour la forme et tourna les talons.
« Une dernière chose, monsieur. »
Thom revint sur ses pas, agacé.
« L’argent ? » lui rappela Brady.
Thom et Jimmy descendirent seuls dans le complexe, laissant Brady patienter dehors. La chambre forte était au niveau le plus bas du silo, protégée par une double porte blindée à clés multiples. Comme dans les banques, il fallait deux clés autorisées pour accéder à la salle principale, et une clé différente pour chacune des quatre suivantes. Thom se fiait plus à Jimmy qu’à quiconque, mais il ne lui avait quand même donné accès qu’à la première des salles, où était entreposée sa réserve de liquide. L’ensemble était conçu pour qu’on ne découvre l’existence d’une salle supplémentaire qu’une fois entré dans la précédente.
La chambre forte formait donc dans sa totalité une série de salles interconnectées, sans couloirs intermédiaires. Le raisonnement de Thom était que si, en pénétrant dans la première, un individu faisait une estimation grossière de la quantité de liquide – en l’occurrence, un million en petites et moyennes coupures – et s’il connaissait le nombre total de salles, il pouvait en déduire la somme totale. Or, les grands nombres faisaient les gros problèmes.
En limitant le nombre de personnes au courant du stratagème, Thom espérait que la vérité ne s’ébruiterait pas. La somme contenue dans chacune des salles secrètes était supérieure d’un million à celle de la salle précédente, et le total – quinze millions de dollars – n’était connu que de lui. Le risque majeur venait des agents de sécurité qui avaient acheminé tout ce liquide, à l’origine, mais comme il n’avait jamais fait transporter plus de deux millions à la fois, et qu’aucun agent n’avait fait deux fois le trajet, là encore, personne d’autre que lui ne pouvait connaître le montant total entreposé.
Thom et Jimmy mirent quelques minutes à entasser deux cent cinquante mille dollars en petites coupures dans le sac de voyage bleu prévu à cet effet. Tandis qu’ils transféraient méthodiquement les liasses, Thom s’enquit le plus nonchalamment possible :
« Un problème avec Chloé, au fait ?
— Non, pourquoi ?
— Je vous ai vus parler, et elle avait l’air un peu perturbée.
— Ah, je vois. Non, non, c’est Chloé, quoi. Vous savez comment elle est.
— Ah, d’accord », opina simplement Thom en continuant à remplir le sac à partir des boîtes métalliques. Il s’autorisa quand même un coup d’œil à son interlocuteur. Il avait envie de répliquer : « C’est plutôt toi qui as l’air de bien la connaître, mon salaud. » Mais il s’abstint. Il voulait perdre l’habitude d’être jaloux de toutes les jolies femmes qui passaient.
Mais on en était aux sujets qui fâchent, et ce fut Jimmy qui enchaîna.
« Au fait, j’ai cru comprendre que le Dr Bordwell allait nous quitter.
— Je vous demande pardon ? » fit Thom en levant brusquement les yeux.
Sans s’interrompre dans sa tâche, Jimmy poursuivit : « Un problème avec son père. Apparemment, il a eu une… un problème cardiaque juste avant que le courant soit coupé. Le stress, probablement. Le docteur s’inquiétait de ne pas avoir eu de nouvelles. Alors il est retourné à Provo.
— Vous voulez dire qu’il est parti ?
— Oui monsieur, ce matin à 9 heures.
— Vous venez de dire qu’il allait nous quitter. Mais en fait, ce dentiste est déjà parti.
— Oui, c’est ce que je voulais dire, pardon. Le Dr Bordwell est parti.
— Merde ! Et qu’est-ce que je fais, moi, si j’ai un abcès dentaire ? Si un des enfants a un abcès ? Ou Ann-Sophie ? se rattrapa-t-il. Ou vous, d’ailleurs. Qu’est-ce qu’on fait ? On en crève ?
— Eh, bien il a présenté ses excuses et précisé qu’il était disposé à revenir en cas d’urgence. »
En réalité, David Bordwell ne pouvait pas voir le complexe en peinture et se demandait bien ce qui lui avait pris de conclure ce pacte avec le diable. Après deux nuits dans la cellule de prison souterraine – certes luxueuse – qui lui était dévolue, il avait décidé qu’aucune somme d’argent ne valait de vivre un an terré comme une taupe. Et il était parti sans plus d’explications. Jimmy avait inventé de toutes pièces cette histoire de crise cardiaque pour amortir le choc, donner à sa défection une aura de respectabilité et contenir la fureur du boss. C’était un échec.
« Disposé à revenir ? répéta ce dernier, incrédule. Ben voyons ! On n’aura qu’à lui envoyer un SMS, ou un mail, ou bien, tiens, on lui passera un coup de fil, pourquoi pas ? Ah non, merde, c’est vrai, je suis bête : on ne pourra pas parce qu’il n’y aura pas d’électricité ! »
Jimmy se remit à compter mécaniquement les liasses. Au bout d’un moment, il s’éclaircit la voix et reprit : « Au fait, puisque son logement est disponible maintenant… ce serait dommage qu’il reste vide. Alors j’ai pensé que peut-être… »
Thom fit la grimace et se prépara.
« Mon cousin Mike est dans une situation difficile, et… »
Thom ferma les yeux. Ces gens avaient perdu la tête ou quoi ?
« On ne prend plus personne », conclut-il sans aménité.
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