Aurora
18. Aurora
En montant les marches de sa terrasse, Aubrey regarda la brune à longue queue de cheval assise dans la voiture. Elle tenta un bref salut au passage, mais ils ne remarquèrent même pas sa présence. Scott parlait en faisant de grands gestes. Enfin, il hocha vigoureusement la tête et posa la main sur le bras de sa passagère. Ils étaient visiblement parvenus à un semblant d’accord. Ils descendirent de voiture, et Scott fit le tour pour l’aider à sortir le sac à dos bourré à craquer posé sur la banquette arrière. Ils rejoignirent Aubrey, Scott fermant la marche. Il lui fit un petit signe exprimant à la fois Je t’expliquerai et Si tu fais tout foirer tu me le paieras.
Elle se força à sourire. « Salut, moi c’est Aubrey. » Là-dessus au moins, pas possible de polémiquer.
La fille s’arrêta pour la regarder. Scott fit les présentations.
« Céleste. »
Aubrey digéra l’information. Elle n’avait encore jamais vu sa petite amie actuelle, même pas en photo sur Instagram pour s’en faire une idée. Elle ne savait presque rien d’elle, sinon qu’ils étaient dans la même classe, qu’elle avait des ennuis familiaux et qu’elle était noire. C’est tout. Sauf que la jeune personne n’était pas du tout noire. Ni même café au lait. Céleste avait la peau diaphane ; on voyait presque à travers. Si elle avait dû deviner ses origines elle aurait dit « estoniennes ».
« Bonjour Céleste, ravie de faire enfin ta connaissance, dit-elle sur le ton le plus neutre possible. Je me trompe tout le temps sur ton prénom, je t’appelle toujours Caprice, et Scott m’engueule chaque fois. Il est hilarant, ce gamin. Tu es vraiment hilarant », reprit-elle à l’intention de Scott.
Il lui lança un regard assassin. Céleste coinça une mèche de cheveux derrière son oreille en les regardant tour à tour, sentant que quelque chose passait entre eux, mais ne releva pas. « Ah oui ? Ça c’est drôle, alors, lâcha-t-elle comme on dit quand justement il n’y a rien de drôle. Merci de me laisser habiter chez vous. »
Aubrey ne haussa même pas un sourcil et embraya comme une championne de Formule 1. « Aucun problème. Va poser tes affaires, il faut que je demande quelque chose à Scott vite fait. »
Céleste consulta Scott du regard. Il sourit puis l’embrassa sur la bouche avec ostentation. Elle disparut dans la maison. Scott coupa l’herbe sous le pied d’Aubrey, agressif : « On va partager ma chambre.
— Pas la peine d’aboyer, Scott. Ça m’est complètement égal.
— Je suis allé voir chez elle. Ça se passe mal. Ça se passe toujours mal mais là, c’est vraiment la merde.
— J’en suis navrée. Comment vous vous êtes connus, au fait ?
— Rusty travaille avec son père. Je ne sais pas en quoi ça consiste, juste que son père est un sale con. Rusty est tout le temps fourré chez eux. Elle ne peut pas rester là-bas. Je ne plaisante pas.
— Je t’ai déjà dit que ça m’était égal. Elle peut rester, sans problème.
— Je ne t’ai pas demandé la permission.
— Bon sang, arrête de chercher la bagarre pour rien ! C’est assez difficile comme ça en ce moment.
— Qu’est-ce que tu voulais me demander ?
— Pourquoi m’as-tu dit qu’elle était noire ? »
Scott regarda dans le vide puis lâcha enfin : « Pour voir si on pouvait parler de la couleur de peau en général de manière productive. »
Cela dit, il entra à son tour dans la maison. Aubrey n’avait jamais vu pareil faux cul. Quel petit merdeux.
Depuis le seuil, elle le regarda rejoindre Céleste, qui attendait dans le salon sans savoir sur quel pied danser. Il posa les mains sur ses avant-bras et lui parla à voix basse. Un geste tendre, apaisant, pas dominateur pour un sou ; à sa grande surprise, Aubrey sentit les larmes lui monter aux yeux. Ce gringalet tout en coudes et en genoux, qui n’avait pas encore appris à contrôler ses mouvements, connaissait les gestes calmes qui rassurent et témoignait à Céleste une sollicitude, une tendresse inédites. Ils avaient sensiblement le même âge ; ce n’était pas une femme, mais une toute jeune fille, et elle avait besoin qu’on s’occupe d’elle, ça se voyait. Il lui fallait non pas un homme qui lui donne des ordres à la con, mais quelqu’un qui lui explique gentiment que non, tout n’était pas toujours de sa faute. Qui prenne un peu soin d’elle.
Aubrey s’assit avec lassitude sur les marches de la terrasse. Elle alluma le téléphone-satellite qu’elle avait récupéré dans la cuisine avec l’intention d’appeler Thom, tôt ou tard, et regarda si elle captait un signal. Ça marchait. Elle sélectionna le dernier en date de ses quatorze appels en absence et utilisa le rappel automatique. Il y eut une série de déclics bizarres et son frère décrocha après une seule sonnerie.
« S’il te plaît, ne me fais plus jamais ce coup-là.
— Désolée mais c’est un peu compliqué ici.
— Je me fais du souci pour toi, et c’est usant.
— Ne t’inquiète pas, ça va.
— Raconte.
— C’est calme. Beaucoup de sirènes les deux premiers jours et un ciel en feu presque toutes les nuits.
— Ce sont des aurores boréales.
— Non, je parle de vrais incendies. Je sais ce que c’est qu’une aurore boréale, merci. Tout le monde le sait, maintenant. Un type dans ma rue dit que ce sont les centrales électriques qui sautent. Je n’en sais rien. Je ne suis pas beaucoup sortie.
— C’est préférable. Et Todd ?
— Tu veux dire Scott.
— Oui, enfin le fils de Rusty, quoi.
— Ça va. Il a ramené sa copine chez nous. Elle va habiter ici.
— Décidément… Écoute, reprit-il en chassant Marquès de ses pensées. Un type va venir te voir. Il s’appelle Brady. Il devrait être là dans… » Il remonta sa manche, probablement exprès pour qu’elle l’entende. « Dix-sept heures.
— Hein, qui ça ? Qui va venir ici ?
— Brady. Il bosse pour moi. C’est un ex-flic. Je lui fais entièrement confiance.
— Qu’est-ce qu’il vient faire ici ?
— Je te rappelle que tu n’as pas un sou, Aubrey.
— Tu ne vas pas recommencer ! Je n’ai besoin de rien. De l’argent, j’en ai.
— Il te remettra de quoi voir venir. Il faut que tu fasses ce que je t’ai recommandé les fois précédentes, mais pour de vrai cette fois. Divise la somme en quatre, ne cache pas tout au même endroit. D’accord ?
— Je ne veux pas d’un tas de fric chez moi. » Malgré elle, elle jeta un regard circulaire pour vérifier qu’on ne l’avait pas entendue. Mais il n’y avait que deux voisins dehors, et ils étaient trop loin. « Écoute, Thom, c’est gentil, j’apprécie, mais on ne voit pas les choses de la même façon toi et moi. Ce ne sont pas vingt mille dollars en liquide qui vont résoudre mes problèmes, au contraire. Ça risque plutôt de m’attirer des ennuis.
— Il y a plus que ça. Prends tout.
— Pourquoi tu fais ça ?
— Mais pour t’aider, bon sang ! » Il n’avait pas eu l’intention de crier. L’appareil satura et crachota au milieu de sa phrase. Il reprit un ton plus bas : « Tu ne me lâcheras donc jamais avec cette histoire ?
— Ne commence pas avec ça, s’il te plaît. » Trop tard, évidemment. Elle l’imaginait déjà affalé dans un fauteuil, une main sur les yeux, réprimant ses larmes.
« Qu’est-ce qui se passe chez toi ? reprit-elle.
— Rien. Ça va. Tout va bien.
— Ann-Sophie et les enfants aussi ?
— Ils vont très bien. Tout le monde va bien. Tout va très bien ici.
— Tu répètes beaucoup le mot bien.
— Tout est impec. Nickel. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? C’est une communauté anticipée, parfaite, hautement fonctionnelle. J’y ai travaillé pendant dix ans, et il y a une place pour toi, si seulement tu voulais bien l’accepter… “Toi et moi”, tu te rappelles ? »
Il attendit en vain qu’elle complète la formule consacrée puis, maussade, se résigna à le faire lui-même. « “Tous les autres sont morts.” S’il te plaît, dis-moi que tu m’appelleras quand Brady sera là avec le fric.
— Ce que tu veux, c’est être mon sauveur. Mais moi, je n’ai pas besoin qu’on me sauve.
— Eh bien si c’est comme ça, renvoie-le-moi ! » cria-t-il si fort qu’Aubrey en eut mal à l’oreille. Elle éloigna promptement le téléphone, mais quand elle le rapprocha, Thom avait raccroché. Elle n’en revenait pas. Aussi loin qu’elle s’en souvienne, il ne lui avait jamais raccroché au nez. C’était elle qui fuyait, elle après qui il courait, elle qu’on appelait et qui mettait fin à la conversation (« Bon, il faut que je te laisse, maintenant »). Sauf cette fois.
« Vous avez vraiment de drôles de relations, tous les deux. »
Sur le seuil, Scott avait dû entendre la fin de la conversation brutalement interrompue. Aubrey éteignit le téléphone-satellite et le posa sans ménagements sur la marche. « Et Céleste ?
— Là-haut. Tu lui as fait un effet bizarre.
— J’ai été aimable et polie.
— Justement, elle n’a pas l’habitude. »
Il vint s’asseoir près d’elle. Aubrey détourna les yeux et posa une main sur sa bouche. Un peu secouée après la discussion avec Thom, elle n’avait aucune envie de se perdre en discussions oiseuses avec un ado.
Scott la contempla puis demanda : « Quand est-ce qu’ils sont morts, vos parents ?
— Va donc faire un peu de piano, tu veux ?
— Allez, quoi. C’est pas tous les jours que je te pose des questions persos. Faut savoir les saisir au vol. Ça va peut-être pas durer. »
Elle eut un demi-sourire. Et charmeur, avec ça – enfin, quand il voulait. Elle n’était même pas sûre d’apprécier cet aspect de sa personnalité. « Il y a quinze ans. Ma mère d’abord. Cancer. Puis mon père six mois plus tard.
— Ouah. De quoi ? De chagrin ?
— Tu es bien sentimental, aujourd’hui. Il s’est suicidé.
— La vache. Tu ne me l’avais jamais dit.
— Tu ne me l’avais jamais demandé. »
Un temps de réflexion, puis : « Merde, se suicider quand ton épouse bien-aimée a rendu l’âme, c’est vachement rilkien.
— Rilke n’était pas marié, et il ne s’est pas non plus suicidé. Il avait une leucémie. Il n’y a vraiment rien de rilkien dans cette histoire. Rien du tout.
— Bon, bon, d’accord. Mais ton père a eu le cœur brisé et il en est mort ; ça reste super romantique.
— Il y a de ça. »
Scott médita un instant en hochant la tête. « Et c’est pour ça que les relations sont aussi merdiques entre ton frère et toi ? Chacun croit que son père s’est suicidé à cause de l’autre, un truc comme ça ? Ou alors vous vous reprochez de n’avoir rien vu venir ? C’est souvent ce que les gens se disent. »
Aubrey se retourna d’un bloc. « Tu vas arrêter tout de suite de dealer l’herbe de Phil, lâcha-t-elle de but en blanc.
— Hein ? Quoi ? L’herbe de qui ? » Il était vraiment très mauvais acteur. Elle passa outre.
« À la place, tu vas l’aider à planter des légumes pour qu’on ait de quoi manger. Et ça ne va pas être facile. On commence demain. »
Scott regarda vers chez Phil. Celui-ci retournait d’ores et déjà sa pelouse avec une ardeur inédite. Surprenant son regard, le voisin se remit prestement à bêcher.
« OK », dit Scott.
Aubrey acquiesça et fit mine de rentrer dans la maison. « Céleste peut donner un coup de main, si elle a l’intention d’habiter ici.
— Ça marche.
— Elle s’appelle Céleste comment, au fait ?
— Zielinski. »
Aubrey hésita ; le nom lui disait quelque chose, mais quoi ?
Elle entra et la porte claqua dans son dos.
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