Aurora

David Koepp · Chapitre 12 sur 38

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Aurora

9. Provo, Utah

 

 

Monarch Air avait un terminal Affaires à l’aéroport municipal de Provo, petite ville située à cent trente kilomètres de Jericho. Un peu trop loin au goût de Thom, mais il s’était renseigné sur les aéroports plus proches : aucun n’avait de tour de contrôle. Or, pas question de se retrouver sans aérodrome sûr pour se poser après le début du phénomène solaire. De plus, il était peu probable qu’on roule pare-chocs contre pare-chocs aux abords de Provo. Ce fut donc là qu’ils atterrirent. Jusque-là, à part l’anicroche avec Marquès, tout se déroulait comme prévu.

Ann-Sophie et les enfants descendirent les premiers de l’avion et rejoignirent deux Suburban qui les attendaient sur la piste. Elles étaient customisées exactement comme les deux autres, jusqu’aux applis installées sur les iPad disposés sur la banquette arrière, jusqu’à la marque du gel hydroalcoolique dans les vide-poches. Thom avait appelé depuis Half Moon Bay pour retenir une seconde voiture, pour ne pas avoir à faire le trajet avec Marquès, Beth et la petite. Sa bonté avait des limites, et la discussion avec Aubrey l’avait agacé. À quoi bon se soucier des gens, faire des plans pour eux, mettre à leur disposition son lobe frontal surdéveloppé, donc capable de tout prévoir, s’ils ne tenaient aucun compte de ses conseils ? Des meubles de cuisine, hein ? Génial. Ils te seront utiles quand tu les brûleras pour te chauffer l’hiver prochain.

Il chassa sa sœur de ses pensées et, posté à l’arrière de l’appareil, au niveau de la soute, supervisa le déchargement des sacs en les comptant à mesure que les bagagistes les empilaient sur des chariots. L’avion allait rester ici quelques jours pour révision et ravitaillement, en attendant que Marquès revienne, après quoi il le poserait sur la piste d’atterrissage privée du Sanctuaire, où il séjournerait durablement. Seul détail que Thom avait oublié : il faudrait un mécanicien qualifié sur place ; mais ce ne serait sûrement pas difficile d’en trouver un quand l’événement aurait commencé. Un job peinard et bien payé, dans un environnement sécurisé, quand les choses se gâteraient pour de bon ? Les mécanos allaient se bousculer. Et cette fois, Thom vérifierait bien le statut marital des candidats. On ne lui ferait pas deux fois le même coup.

Un des bagagistes referma la soute et partit en direction du SUV. Thom fronça les sourcils.

« Il en manque un. »

L’homme fit volte-face. « Pardon ?

— Vous avez déchargé quatre sacs. Il y en avait cinq. »

L’autre rouvrit la soute et l’inspecta du regard. « Il ne reste rien à bord.

— Où est le sac bleu ? » L’autre le regarda sans réagir. Il ne restait effectivement rien à bord. Thom lança à Ann-Sophie, occupée à installer les enfants dans une des voitures : « Chérie ? Où est le sac bleu ?

— Quel sac bleu ? »

Thom se força à rester calme. « On avait cinq sacs. Deux rouges, ceux des enfants, deux noirs, les nôtres, et un bleu. Il est introuvable.

— Désolée, mais je ne l’ai pas vu.

— Tu leur as bien demandé de prendre tous les sacs dans le placard fermé à clé du garage ?

— Oui.

— Tous ?

— C’est ce que je croyais en tout cas. Excuse-moi mais j’étais un peu perturbée. Il y avait de quoi, après ton coup de téléphone. J’essayais d’aller chercher les enfants à l’école.

— Ce n’était pas nécessaire, répliqua-t-il sans aménité. Puisque Antonio y allait, comme prévu dans mon plan », reprit-il un ton plus bas.

Elle se raidit et répondit, glaciale : « Je voulais mes enfants avec moi.

— Mais… ce n’est pas ce qu’on avait convenu. Tu as oublié les réunions de préparation de crise ?

— Désolée, je n’ai pas dû écouter attentivement. Il contenait des affaires importantes, ce sac ?

— Oh non, juste des choses que j’ai achetées, emballées, soigneusement déballées et remballées pendant trois ans – tout un tas de trucs que j’ai nettoyés et testés tour à tour selon une chronologie bien précise, sans doute parce que ce n’était pas important du tout.

— Oh, ça va, hein », jeta-t-elle en se redressant de toute sa hauteur, à savoir quatre centimètres de plus que lui. Le bagagiste s’affaira à réorganiser inutilement les quatre sacs à l’arrière du SUV. Ann-Sophie se radoucit.

« Tu nous as déjà amenés jusqu’ici, Thom. Tu t’en es super bien sorti. Et je ne sais pas ce qu’il y avait dans ce sac, mais je suis sûre que là où on va, il y a la même chose en douze exemplaires. »

Elle n’avait pas tort. Pas d’articles utiles à long terme, mais un kit d’évacuation individuel d’urgence qui ne devait servir qu’en cas d’impossibilité de prendre l’avion, pour rejoindre le Sanctuaire en voiture à travers des contrées hostiles avec des réserves d’essence limitées. Des gilets chauffants à durée de vie longue, des tablettes de purification d’eau, du bœuf Stroganoff et des macaronis au fromage lyophilisés, des tampons hygiéniques (qui pouvaient aussi servir à absorber le sang en cas de blessure), des chaînes de tronçonneuse pour couper du bois et des préservatifs.

Au cas où.

Au Sanctuaire, ils pourraient se passer de tout ça. Mais c’était pour le principe. Encore un exemple de plan minutieusement mis au point, le meilleur plan du monde, gâché par la médiocrité de son exécution. Mais Thom se savait en sécurité. Il s’était entraîné à devenir un maître de l’autonomie radicale – ne compter que sur soi. Si nécessaire, il était capable de se nourrir à partir d’un pin. Mais il s’inquiétait pour son entourage. De toute évidence il allait devoir les porter à bout de bras, d’un bout à l’autre de l’épreuve. OK. Puisque c’était comme ça, il le ferait.

« Excuse-moi de t’avoir parlé sur ce ton », conclut-il en escortant Ann-Sophie vers la voiture.

Cent trente kilomètres, une heure vingt de trajet. La route, toute plate, traçait une droite plus ou moins parfaite entre le sud-ouest de Provo, en passant par Spanish Fork, Eureka et Jericho, et sa parcelle de deux cents hectares, ex-propriété du gouvernement fédéral, la base militaire de Little Sierra. Celle-ci s’était fait connaître dans les années 1980, sous Reagan, quand on avait voulu y stocker des missiles balistiques intercontinentaux en « Dense Pack », soit dix à douze LDM-118 « Peacekeeper » à ogive thermonucléaire super-renforcés espacés de quelques centaines de mètres. En cas d’attaque, on pensait que ces chapelets avaient plus de chances de résister aux missiles soviétiques passés par le pôle Nord que des sites individuels répartis sur le territoire national, plus faciles à cibler. Mais l’idée avait rencontré une vive opposition : en regroupant les dispositifs défensifs, ne risquait-on pas d’inciter l’ennemi à concentrer sa puissance de feu en un point ? Les habitants de la région – et même au-delà – n’avaient pas apprécié, et le projet avait été abandonné. La base « Dense Pack » de Little Sierra portait donc mal son nom car en fin de compte, elle n’avait jamais abrité qu’un seul silo.

Mais quel silo ! Construit au début des années 1960 et conçu pour abriter un Titan II, le plus gros et le plus lourd missile intercontinental jamais produit par les États-Unis. Trente et un mètres de long pour un poids vertigineux de cent cinquante tonnes. C’était aussi le premier à pouvoir être lancé depuis une base entièrement souterraine. Le silo lui-même, quarante-quatre mètres de haut sur dix-sept de diamètre, était sur-renforcé au moyen d’un puits béton-acier de trois mètres soixante d’épaisseur. Une installation gigantesque dont la partie visible se résumait à une vaste étendue surélevée, de forme circulaire, mesurant à peine un mètre de haut. Comme une grosse plaque d’égout.

Le silo de Little Sierra s’était retrouvé désaffecté en 1991 quand l’État fédéral avait porté son choix sur un type de missile plus petit et plus léger, moins gourmand en infrastructures. Le site était désormais désert à l’exception des marines qui se relayaient pour patrouiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre, assurant ainsi la mission la plus fastidieuse de toute l’armée US, ce qui n’était pas peu dire. À la fin des années 1990, l’État avait fini par comprendre qu’il existait des individus assez cinglés pour vouloir acheter ce genre de site.

Little Sierra tomba d’abord dans l’escarcelle d’un spéculateur immobilier persuadé que ces bad-lands où rien ne poussait pouvaient être aménagées en lotissements, et qui perdit spectaculairement son pari. Une fois sa faillite déclarée, la tribu des Chicachas, originaire de l’Oklahoma voisin, se porta candidate, désireuse d’investir les bénéfices engrangés dans ses casinos. Après une unique visite des lieux, les Chicachas décidèrent d’aller chercher ailleurs. Pour finir, au début des années 2000, l’État trouva un acquéreur en la personne de Thom Banning qui, après le 11-Septembre, s’était intéressé de très près – et non sans raison – au marché des bunkers survivalistes. Thom avait acheté le tout pour deux mille dollars l’hectare. Même pour des terres aussi stériles, c’était donné. Moyennant trente millions de dollars de travaux, il était à présent l’heureux possesseur d’une des premières enclaves survivalistes post-apocalypse au monde.

Les deux Suburban se garèrent devant l’accès principal. La plaque circulaire qui coiffait jadis le nez du Titan II avait cédé la place à un discret pavillon de garde, simple cube de béton à flanc de colline ; la zone avait été nivelée, paysagée et irriguée avec soin. Une entrée qui en imposait sans effrayer. Le seul autre édifice de surface était une résidence moderne de deux mille mètres carrés, nichée dans la colline artificielle derrière le pavillon, conçue pour abriter une seule et unique famille – celle de Thom – tant que la situation extérieure restait gérable.

Le vrai chef-d’œuvre, pour le cas où les choses tourneraient vraiment mal, était entièrement en sous-sol, à l’intérieur du silo, converti en espace habitable sur quatorze étages méticuleusement pensés.

La voiture de tête, celle de Thom, s’arrêta devant le pavillon, où les attendait l’ex-major Jimmy Rutland. Treillis avec veste en Kevlar, comme à l’ordinaire, lunettes noires enveloppantes, il portait en travers de la poitrine un fusil semi-automatique. Il ne fit même pas mine d’ouvrir la portière de Thom : il était au courant, lui. Thom descendit d’un bond et le salua par son prénom, avec l’air grave de ceux qui savent.

« Bonjour, monsieur. Ravi de vous voir. Malgré les circonstances. » En réalité, les circonstances lui convenaient très bien. Toute sa vie il avait attendu ce moment. Engagé le jour de ses dix-huit ans, il avait franchi tous les échelons du corps des marines jusqu’à intégrer les forces de sécurité de l’antiterrorisme, et quand Thom l’avait recruté il gagnait très, très bien sa vie dans le privé.

« Comment ça se présente, Jimmy ?

— RAS. Content que vous ayez pu arriver jusqu’ici. »

Thom fit signe aux passagers des autres voitures qu’ils pouvaient descendre. Les enfants ne se firent pas prier ; ils s’élancèrent en courant sur le chemin de terre. En réalité, ce n’était pas du tout de la terre mais du Drycrete, un matériau étanche conçu pour donner l’impression qu’on roulait sur une petite route de campagne. Les petits s’en moquaient pas mal. Ils grimpèrent jusqu’au sommet du coteau et se roulèrent aussitôt dans l’herbe.

Jimmy se rembrunit en voyant Beth et sa fille. Il consulta la liste de noms posée devant lui sur une sorte de lutrin. « On a des hôtes imprévus ?

— Oui, j’ai décidé d’ajouter des amis à la liste. Il faudra bien les traiter, hein.

— Oui, chef.

— Qui est déjà là ?

— Tous les gardiens se sont présentés moins d’une heure après votre appel et le Dr Bordwell, qui habite Provo, a été le premier sur place. » Il désigna, non loin de là, un talus du haut duquel un homme entre deux âges vêtu d’une chemise bleue et d’un pantalon en toile beige contemplait le paysage désolé. Jimmy ajouta à l’oreille de Thom : « Il aurait besoin d’une “offensive de charme”, si vous me passez l’expression. Je crois qu’il est en état de choc. »

Thom suivit son regard. L’homme assis dans l’herbe avait effectivement l’air perdu.

« Qu’est-ce qu’il a, notre dentiste ? Sa chambre ne lui plaît pas ?

— À votre place, je ne m’en ferais pas trop. Tout le monde est un peu déstabilisé. Bordwell finira par s’y faire. Presque tous les autres employés ont répondu à l’appel, poursuivit-il. Le Dr Rahman est à dix minutes derrière vous, les Friedman et Mme Hyland doivent être en train d’atterrir à Provo. Les autres sont aussi en transit, plus ou moins loin d’ici. Bref, tout le monde s’est mobilisé en un rien de temps. »

Thom opina puis s’aperçut que Marquès, qui s’était approché, avait entendu cette dernière phrase. Irrité, il dit à Jimmy : « Vous voulez bien déposer nos bagages dans le salon et installer nos nouveaux invités… disons, au 9 ? Ça vous va ?

— Ça me paraît être un bon plan dans l’immédiat, monsieur. Je reviens dans cinq minutes…, dit-il à Marquès en levant sa main gantée, doigts écartés, pour illustrer son propos – Thom se demanda pourquoi. Pour vous montrer vos quartiers. »

Il pivota et rentra dans le pavillon. Marquès regarda Thom, déconcerté. « Combien de gens vont habiter ici, au juste ?

— Autant qu’il en faut pour créer une communauté pérenne. Un dentiste, un médecin généraliste, deux chefs cuisiniers, une coach sportive, deux instituteurs, un kinésithérapeute, une prof de yoga, un ingénieur agronome, un spiritualiste et vous, le pilote. Tous devraient être là avant la nuit. Que sait faire Beth ?

— Pardon ?

— Qu’est-ce qu’elle fait dans la vie ? Tout le monde doit contribuer, ici.

— Ah, je vois. Agente immobilière. »

Thom le toisa en silence un long moment. « Entendu… Eh bien, je saurai m’en souvenir si nous mettons un jour le site en vente. » Il partit vers la demeure de maître tout en lui désignant l’accès au silo souterrain. « Jimmy va vous servir de guide. Dites-lui de vous montrer le gymnase, le cinéma, le potager hydroponique, enfin tout. Il aime bien faire visiter l’installation. Vous verrez, vous avez misé sur le bon cheval », conclut-il en poursuivant son chemin à flanc de colline.

Resté seul, Marquès inspecta les environs. Les dimensions du site, le niveau de planification et de travaux qu’avait exigé le projet, le paysage impressionnant… Thom était riche, bien sûr, et jusque-là, il pensait savoir ce que ça voulait dire, mais au point de recréer une vraie petite société ? Il n’aurait jamais cru ça.

Il escalada le talus sur lequel jouaient Beth et Kearie. Il enlaça la jeune femme en souriant et l’attira contre lui.

Elle le regarda dans les yeux et demanda tout bas : « Comment ça se passe ?

— Ça se passe… Tout ira bien, tu verras.

— Désolée de t’avoir un peu forcé la main.

— Non, c’est moi qui ai eu l’idée, je te rappelle. »

Il l’embrassa avec maladresse. Beth parut prise au dépourvu. Marquès fit un pas en arrière et lui caressa brièvement les cheveux. « Excuse-moi. Je ne le ferai plus. Mais il nous regardait. »

Beth vit qu’en effet Thom les observait de loin. Elle sourit. « Pas grave. » Elle l’embrassa sur la bouche, cette fois avec plus de naturel ; ça se passait mieux quand c’était elle qui prenait l’initiative. Elle s’appliqua, compta mentalement jusqu’à cinq, puis s’écarta légèrement et posa son front sur la poitrine de Marquès. « J’avoue que je me suis posé des questions. Je ne savais pas si tu… enfin, si tu attendais quelque chose en retour.

— Rien du tout. Je dormirai par terre.

— Merci.

— Dis à Kearie qu’il faut qu’elle se montre un peu plus affectueuse avec moi, ajouta-t-il en souriant.

— Elle est un peu désorientée.

— Comme nous tous, non ? »

Thom entra dans la résidence de surface. Le salon, tout en immenses baies vitrées obliques donnant sur le désert rocailleux et les sommets enneigés, offrait un spectacle stupéfiant. La maison était entièrement de plain-pied, et les chambres à coucher distribuées en cercle autour de la grande pièce, comme les rayons d’une roue. Le reste était souterrain. D’abord la salle de jeux, la salle de séjour, la bibliothèque et le gymnase ; plus bas, un tunnel d’évacuation d’urgence conduisant à l’ascenseur privatif qui, à son tour, descendait vers le corps principal du complexe. C’était là que logeaient les autres résidents, à raison d’un appartement par niveau, cent soixante-dix mètres carrés pour les célibataires. L’appartement de Thom, deux fois plus spacieux, occupait l’étage supérieur du bunker. C’était là que la famille pouvait se replier en cas de danger. Le reste du temps, les Banning régnaient à la surface, en seigneurs du château, tandis que les autres restaient confinés en sous-sol.

Thom passa d’abord dans les cuisines vérifier que les vivres et le matériel étaient remisés exactement comme il l’avait demandé, avec la signature du fournisseur. Tout était en ordre. Il entendait déjà Ann-Sophie ranger les affaires dans la grande chambre. Il prit son courage à deux mains et alla tester son humeur.

Il s’arrêta sur le seuil pour la regarder défaire les sacs. Les placards, régulièrement aérés, étaient déjà bien garnis, car les vêtements préférés de sa femme – du moins ceux qui convenaient à ces latitudes – avaient été achetés en double, lavés, repassés et suspendus sur des cintres. Elle n’avait donc pas grand-chose à faire, en réalité.

Thom non plus, d’ailleurs. Pour la première fois de la journée, il se sentit désœuvré. La stratégie de préparation était plus qu’un hobby chez lui. Plutôt une deuxième nature, et aussi une compétition pour s’amuser entre milliardaires. C’était à qui anticiperait le plus de problèmes. À l’heure qu’il était, lequel d’entre eux avait d’ores et déjà testé ses préparatifs ? Avaient-ils bien résisté à leur mise en pratique ? Sauf que là, on ne jouait plus. Il ne restait plus qu’à tout mettre en œuvre et à compter les points.

Dos à la porte, entre le lit et le placard, Ann-Sophie tenait un cardigan en cachemire prune et un flacon d’eau de coco. À sa façon de tourner la tête à droite et à gauche, elle se demandait ce que ces deux articles faisaient là. Pourquoi ceux-là, au milieu de tout le reste, et qu’en faire ? Elle s’assit sur le lit, vaincue.

« Je me demande… »

Elle sursauta. Elle ne l’avait pas entendu arriver, et pour cause : les murs mesuraient soixante centimètres d’épaisseur, les doubles vitrages trente, et les sols en bois tendus de moquette insonorisaient la maison, façon studio d’enregistrement. Si on claquait des doigts on sentait presque le bruit s’évanouir sur-le-champ.

Thom s’excusa d’un geste et reprit : « Je me demande si ce n’est pas une chance, finalement.

— En quel sens ?

— Pour nous deux, je veux dire. C’est l’occasion de tout recommencer de zéro. »

Il entra et referma la porte. Aussitôt, pressentant les conséquences possibles, Ann-Sophie se remit debout.

« Mais non, soupira-t-il. Ce n’est pas ce que je voulais dire.

— Alors quoi ?

— Tu le sais très bien. C’est la merde entre nous, ces derniers temps, non ?

— Tu peux le dire.

— Je me suis excusé. Plusieurs fois. Et maintenant c’est l’apocalypse. Tout ce qui nous reste, c’est nous. »

Elle le dévisagea sans répondre. Combien de temps encore supporterait-elle de le voir se déshabiller ? Ses abdominaux sculptés par la musculation lui inspireraient-ils toujours la même révulsion ? Serait-elle un jour capable de le revoir nu et excité ? Combien de temps persisterait dans son esprit l’image de ses ridicules abdos tendus, luisants de transpiration tels que le jour où elle l’avait surpris dans le gymnase, tête baissée, caressant d’une main les cheveux noirs de sa coach perso qui le prenait dans sa…

Jamais plus. Jamais plus elle ne le regarderait se déshabiller. Plus que toute autre chose, c’était la ringardise de son infidélité qui la mettait en colère, le cliché. Ta coach, sérieux ? La suite ne serait qu’une série de problèmes à régler. Les enfants allaient adorer Stockholm, elle en était sûre. Comme elle était sûre que Thom n’essaierait pas de la retenir.

« Qu’est-ce que tu veux en fait ? » demanda-t-il. Pas de réponse. « Chérie, qu’est-ce que tu veux vraiment ? »

Toujours rien. Il tourna les talons et sortit de la chambre.

Ann-Sophie, qui détestait le conflit et avait passé le plus clair de sa vie adulte à le fuir, alla se planter devant la baie vitrée et regarda non pas le panorama spectaculaire, mais Marquès, Beth et Kearie qui jouaient avec Anya et Lukas. Les petits escaladaient le talus en courant, roulaient dans d’herbe jusqu’en bas en gloussant d’allégresse, se relevaient aussitôt et remontaient, titubants, comme ivres, jouant à qui avait le plus le vertige. Marquès et Beth s’y mirent aussi, mais finirent en travers et se cognèrent l’un contre l’autre en riant.

Ann-Sophie songea : Voilà ce que c’est, une vraie famille.

Au loin, le soleil disparut derrière les montagnes.

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