Aurora

David Koepp · Chapitre 11 sur 38

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Aurora

8. 16 h 26

 

 

Aubrey reprit sa respiration et s’efforça de relâcher sa tension musculaire. Elle roula des épaules, puis sortit son téléphone de sa poche.

« Salut Thom.

— Ça vaaa ? »

Curieux comme il lui suffisait de deux mots pour grimper aux rideaux quand c’était Thom qui parlait. Ce ton grave et compatissant, plein de commisération… Ce « Ça va ? » qui sous-entendait : « Je sais, petite sœur, je comprends, tu es fauchée, divorcée, il n’y a pas d’amour dans ta vie, tu vas avoir quarante ans et ta boîte est au bord de la faillite, mais je ne te juge pas pour autant, loin de là. »

Elle préféra laisser passer. « Je pensais justement à toi.

— Oh, ne t’en fais pas pour moi ; mais de ton côté, comment ça se passe ?

— Impec. Je rentre des courses. » Son agacement initial retomba un peu. Ils avaient traversé des moments difficiles ensemble, et mis à part ses défauts, ses attitudes exaspérantes, son ego aux dimensions galactiques, Thom voulait juste lui venir en aide, et elle le savait. Mais sa façon de s’y prendre était exaspérante.

« Tu as rempli le congélo ? »

Elle entra dans la cuisine et, passant devant la porte de la cave, toujours entrebâillée, se représenta l’énorme engin rempli à moins de 10 % de sa capacité totale.

« Ouaip. C’est tout juste si j’arrive à fermer le couvercle.

— Parfait. Ne l’ouvre qu’en cas de stricte nécessité. Mais ne tombe pas dans l’extrême inverse ! Ne jette pas les surgelés trop vite. À part la viande, presque tout peut être conservé et consommé une fois décongelé. »

Comment éviter que la discussion porte sur son manque d’anticipation alors que Thom l’avait toujours suppliée de se tenir prête au pire ? Il était allé jusqu’à lui envoyer trois beaux mecs tout en muscles pour évaluer ses besoins et envies, qui avaient proposé de revenir sous trois jours pour « s’occuper de tout ». Ils travaillaient pour une espèce de société spécialisée dans l’« équipement pré-apocalypse » basée à Chicago. Elle avait décliné. Non, elle n’avait pas rempli le congélateur, non, elle n’avait pas laissé de guerriers survivalistes entasser des provisions chez elle et non, elle n’avait pas non plus garni les étagères de la cave, d’autres questions ?

« Où es-tu ? s’enquit-elle, histoire de changer de sujet.

— Dans mon jet privé.

— Tu vas dans ton Führerbunker ?

— Une fois de plus je te prierais de ne pas me comparer à Hitler, merci.

— Ce n’est pas Hitler et toi que je compare, mais vos bunkers respectifs. Cela dit, j’ai tort, en effet. Je suis sûre que le tien est bien mieux.

— Aubrey, il faut prendre cette panne au sérieux. J’ai eu le Conseil scientifique national au téléphone il y a vingt minutes.

— Qu’est-ce qu’ils disent ?

— Black-out à 90 % sur toute la planète. Entre quatre et dix-huit mois pour tout remettre en marche.

— Et tu y crois ?

— Peu importe ce que je crois. Je crois qu’eux y croient. »

Aubrey sut qu’il disait vrai. C’était une des choses qu’elle admirait chez lui. Son ego était l’iceberg qu’il percuterait un jour et qui causerait sa perte, mais sur le plan intellectuel, il savait le mettre de côté au profit de spécialistes sur les sujets qu’il ne maîtrisait pas. Il avait appris très tôt à admettre son ignorance, à la fermer et écouter les autres ; de l’avis d’Aubrey, c’était même le secret de sa fabuleuse réussite. Mais il était la dernière personne à qui elle l’aurait avoué.

« S’il te plaît, laisse-moi t’envoyer des gens pour te mettre en sécurité.

— Non, merci.

— Il y a une place pour toi, ici. Il faut au moins que tu voies comment c’est.

— J’ai vu des photos. Aucune envie d’y vivre.

— Quinze jours.

— Même pour quinze jours.

— Non, je veux dire : je ne pourrai pas prendre l’avion pendant quinze jours. Ni moi ni personne, d’ailleurs. Les avions vont rester cloués au sol jusqu’à ce que l’énergie se dissipe dans la magnétosphère. Ce serait trop dangereux. Mais je peux t’envoyer quelqu’un dans quinze jours.

— Merci, mais je me sens très bien où je suis.

— Ça pourrait être l’occasion de quitter Aurora une fois pour toutes.

— C’est chez moi, ici. Ça a été chez toi aussi, autrefois.

— Ouais, mais je suis parti. Je pensais que tu ficherais le camp aussi. C’est ce qu’on fait quand on est malin.

— Tu sais bien que je suis irrationnelle, comme toutes les femmes.

— Une fois, gémit-il, j’ai dit ça une seule fois.

— Oui, et du coup je l’ai mis par écrit.

— Personne, tu m’entends ? Personne n’est aussi vache avec moi que ma propre sœur.

— Mais si. Les autres gens ne te le montrent pas, c’est tout. »

Un silence.

« Je t’en prie, laisse-moi t’aider, reprit-il avec douceur. Je te dois quand même une fière chandelle.

— C’est de l’histoire ancienne, Tommy. Tu ne me dois plus rien. »

À ce moment-là Scott remonta de la cave. « C’est qui ?

— Mon frère.

— C’est qui ? demanda à son tour Thom.

— Scott. »

Décidément, elle avait passé sa vie à répondre aux questions insistantes des hommes… Sur le tas, elle n’en avait choisi qu’un seul, et il avait fallu que ce soit, à l’usage, un alcoolo maltraitant.

« Tu devrais lui demander son avis, il serait peut-être pour. »

Elle perdit patience. « Non ! Scott ne prend pas les décisions à ma place, et toi non plus. C’est moi qui décide, et je ne sais pas combien de temps ce truc va durer, mais je décide d’attendre ici que ça se passe. »

À vrai dire elle n’avait pas encore pris de décision, mais il y avait si longtemps qu’elle disait systématiquement non à Thom que c’était devenu un réflexe. Au début, c’était en vertu d’une rancune adolescente, qui avait ses raisons ; mais ensuite elle avait fait certains choix et n’avait à s’en prendre qu’à elle-même. Dix minutes avaient suffi, à l’époque, pour conditionner tout leur avenir. Ce genre de chose n’avait rien de rare. Alors en rejetant l’obscène fortune de Thom, elle espérait être moins perturbée par l’événement qui l’avait rendue possible.

« Bon, maintenant regardons les choses en face, tu veux ? reprit son frère. Tu vas probablement rester sans électricité pendant des mois. À court terme, tu ne vas plus pouvoir recharger ton téléphone, qui de toute façon ne marchera plus puisque les antennes-relais vont tomber en panne aussi. Ensuite, la chaîne d’approvisionnement alimentaire va s’interrompre, l’eau sera coupée ; même dans ton quartier, c’est la loi du plus fort qui va régner. Je ne te demande pas si tu as un groupe électrogène, je suis sûr que non. Je ne suis même pas convaincu que tu aies bien rempli le congélateur. Je sais que tu n’as pas d’armes à feu ou autres parce que tu y es idéologiquement opposée ; or, tu vis près d’une des métropoles les plus densément peuplées du pays. La troisième, en fait. Tous ces gens ne vont pas tarder à avoir faim, à paniquer, à fuir Chicago. Il n’y aura plus ni foi ni loi. Je sais que tu n’aimes pas voir la réalité en face, Aubrey, mais elle existe. Donc, la prochaine fois qu’on se parle, je te referai la même offre, et j’espère que tu lui accorderas un peu plus de considération.

— Tu ne crois pas que tu exagères un peu, côté préparatifs ?

— On n’est jamais trop bien préparé. Ce n’est pas parce qu’un phénomène ne s’est jamais produit qu’il est impossible. Continue de faire l’autruche. Sauf qu’on sait par expérience, toi et moi, avec quelle facilité les choses peuvent déraper. Il est hors de question que je me laisse de nouveau surprendre.

— Ça ira, Thom. On a survécu à la sécheresse, on survivra au déluge.

— Quelle sécheresse ? Quel déluge ?

— C’est dans une chanson de Springsteen.

— Ah oui ? Eh bien tu ne vas plus pouvoir l’écouter pendant un an et demi. »

Dans le salon, Scott passait d’une chaîne d’info à l’autre. Hystériques, les présentateurs rivalisaient de bulletins alarmistes en échafaudant des scénarios plus terrifiants les uns que les autres. À mesure que l’heure tournait et que la nuit gagnait la côte est, le ton se faisait de plus en plus pessimiste, même chez ceux qui politisaient la situation et restaient ancrés dans le déni. Un porte-parole de la NASA, de la NOAA, ou de la NSA – la National Security Agency –, un certain Perry Quelque-chose, adjurait les opérateurs de centrales électriques de les mettre à l’arrêt, et ce dans tout le pays, avant qu’il soit trop tard.

« Bon, il faut que je te laisse, Thom.

— Tu as reçu l’argent ?

— Tu m’en as envoyé ? Je n’ai pas regardé aujourd’hui. »

Un silence. Thom enrageait, mais se contint. « Je t’ai viré vingt mille dollars l’automne dernier justement en prévision d’une situation comme celle-ci. Tu étais censée les retirer en petites coupures et les ranger chez toi en des endroits différents. En cas d’effondrement de la société, les billets de vingt sont le bien le plus précieux. Ça et les pièces de monnaie en argent antérieures à 1965, mais c’est une autre histoire. Tu l’as fait ? »

Aubrey se tourna vers les magnifiques placards en chêne qu’elle avait fait installer dans la cuisine quand le fric de Thom avait été crédité sur son compte. Ils avaient le look solide et massif des meubles d’excellente facture, et la comblaient de joie chaque fois qu’elle allait se servir un verre d’eau. Oui, bon, elle ne refusait pas toujours les cadeaux de Thom.

« Oui, j’ai du liquide.

— Tu mens.

— C’est vrai. En fait, tu m’as offert des meubles de cuisine.

— Je suis sérieux, Aubrey. Ce n’est pas le moment de plaisanter. Le temps presse.

— Je sais. Et j’ai la trouille. Mais ça va aller, je te dis. Merci d’avoir appelé.

— Tu as toujours le téléphone-satellite que je t’ai envoyé ? Il y avait avec trois batteries de secours chargées. Vérifie-les. Je t’appellerai demain matin sur ce téléphone-là. On reparlera de tout ça. “Toi et moi pour la vie”, tu te souviens ?

— “Tous les autres sont morts”, oui », répondit-elle machinalement. Leur petite phrase rien qu’à eux. Leur secret. Il fut un temps où c’était drôle. Mais plus maintenant.

« On fait face, mais une chose à la fois, OK ?

— C’est bien mon intention.

— Je t’embrasse fort.

— Moi aussi. »

Thom raccrocha le premier. Aubrey rejoignit Scott devant la télé. Ils se mirent en mode cataclysme, assis tout raides au bord du canapé à zapper, sans arriver à en savoir davantage, en bien ou en mal.

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