Aurora
30. Iowa City (Iowa)
Thom en avait plus appris sur le fromage en une heure que durant toute sa vie, ou du moins sur le fromage distribué par l’État.
Il avait commencé à avoir sérieusement faim au bout de cinq ou six heures de conduite. Ayant pratiqué le jeûne intermittent par le passé, il savait que ça passerait et essaya de penser à autre chose. Il connaissait bien cette sensation de nausée et de creux dans l’estomac ; du moment qu’il n’éprouvait ni vertige ni confusion mentale, il se sentait tout à fait capable de rouler vingt-quatre heures sans manger.
Jusque-là, il n’avait pas eu de mal à refaire le plein d’essence. Lisa, son assistante, était de retour à San Francisco, au siège de Vida, qui bénéficiait d’un groupe électrogène. À force d’écouter ce qui se disait sur les fréquences des téléphones-satellites et des canaux d’urgence, elle lui avait trouvé une station temporaire dans le Nebraska. Un camion essence était garé sous bonne garde devant une station-service Mobil qui ne resterait ouverte que six heures. Thom arriva dans les premiers et ne perdit qu’une heure à attendre son tour dans la file. Une fois son réservoir plein, il regagna son itinéraire prévu en avance sur sa moyenne, pourtant ambitieuse.
Puis la faim était devenue féroce. Elle lui tenaillait le ventre et il n’arrivait plus à se concentrer sur la route ; de plus, il ne tenait pas à affronter le ventre vide le pétrin où Aubrey se retrouvait à cause de Rusty. Il fallait qu’il ait les idées claires. Là encore, Lisa lui avait sauvé la mise en dénichant sur une fréquence de la FEMA l’annonce d’une distribution alimentaire organisée de fraîche date et placée sous la surveillance de la Garde nationale de l’État d’Iowa. Ça ne représentait qu’un détour de quarante-cinq kilomètres. Quand il arriva sur les lieux, il y avait déjà quelque deux cents personnes dans la queue devant lui, mais quand vint son tour il restait encore beaucoup de fromage reconstitué en forme de bûche rectangulaire. Il avait profité de l’attente pour poser tout un tas de questions aux gens. Il apprit par exemple que ce « fromage » était composé de tous les fromages possibles et imaginables – cheddar, édam, lait caillé, pâtes sèches type parmesan… Tout était mélangé dans une cuve, puis on rajoutait une bonne dose d’émulsifiants et autres ingrédients auxquels il préférait ne pas penser ; le résultat était fondu, versé dans des moules rectangulaires, puis refroidi. Les autorités fabriquaient ces « bûches » depuis la Seconde Guerre mondiale, les stockaient dans cent cinquante entrepôts à travers tout le pays et les distribuaient dans les établissements scolaires ainsi qu’aux bénéficiaires des aides d’État, et maintenant aux victimes de la pénurie alimentaire à l’échelon national.
Thom n’avait jamais rien mangé d’aussi bon. Dès qu’on lui avait remis sa part, il était allé discrètement s’asseoir dans l’herbe, à l’écart de la foule, sur une petite hauteur. Après cinq ou six bouchées – il se força à ne pas tout dévorer d’un coup, c’était un aliment reconstitué et il avait l’estomac vide –, il vit qu’à une dizaine de mètres de lui un type le regardait fixement.
Thom essaya de distinguer ses traits. Cet homme l’avait-il reconnu ? C’était peut-être un geek, un as de l’informatique amateur de célébrités dans son domaine…
L’autre lui fit signe de venir le rejoindre. Thom regarda par-dessus son épaule pour s’assurer que l’invitation s’adressait bien à lui, mais pas d’erreur. Il fit un signe de dénégation, mais l’inconnu insista en articulant muettement : « Vous ne le regretterez pas. » Il montrait un petit sac en papier marron froissé, taché de graisse, en tricotant des sourcils d’un air suggestif. Intrigué, Thom s’approcha. L’individu en question, un Noir d’environ trente-cinq ans, le regarda en souriant. « Le fromage, c’est meilleur avec du pain, non ? »
Il sortit du sac en papier une miche dont il détacha un gros morceau et le tendit discrètement à Thom. Celui-ci s’assura qu’on ne les voyait pas, s’assit à ses côtés et prit le pain avec gratitude. Il posa un peu de fromage dessus et savoura le tout. Divin.
L’inconnu eut l’air satisfait. « C’est du vrai. Ma mère le faite cuire dans un four en pierre derrière chez nous. Ça faisait combien de temps que vous n’aviez pas mangé de pain, hein ? »
La bouche pleine, Thom confirma d’un gémissement extasié, alors qu’en réalité il en avait mangé la veille. Mais du pain d’usine, plein de produits chimiques, tranché et congelé pendant huit mois. Alors que celui-ci… entrait dans une tout autre catégorie.
« Délicieux, merci, commenta-t-il quand il eut fini de mâcher.
— Vous aviez l’air affamé.
— En effet.
— Vous êtes du coin ?
— Non, de Californie.
— Ça fait une trotte. Où avez-vous trouvé de l’essence ?
— Il reste des stations ouvertes. »
L’autre le dévisagea en essayant visiblement de savoir à qui il avait affaire. « Et qu’est-ce que vous faites par ici ?
— Je ne fais que passer. Je vais en Illinois.
— Et qu’est-ce qu’il y a, là-bas, en Illinois ?
— Ma sœur. Pas loin de Chicago. Elle a… Enfin, il est possible qu’elle ait des problèmes.
— Désolé de l’apprendre.
— Ouais, moi aussi.
— Comment avez-vous su qu’il y avait une distribution de fromage ?
— Un coup de chance », répondit Thom, évasif. Mieux valait éviter d’expliquer qu’au siège de sa société, dans la Silicon Valley, son assistante personnelle écumait servilement les fréquences radio d’urgence de tout le pays pour lui trouver des points de distribution.
« Personnellement, je ne parlerais pas de chance dans le contexte actuel, réagit l’autre en secouant la tête. Mais vous aviez faim, vous avez trouvé à manger, donc je suis content pour vous. » Il fit une pause, puis reprit le plus délicatement possible : « Il n’aurait pas mieux valu emporter à manger pour faire ce long trajet en voiture, après cinq mois de black-out, non ?
— Rétrospectivement, si. Ç’aurait même été une excellente idée. D’ailleurs, il y aurait un tas d’autres choses que j’aurais voulu emporter. Malheureusement je suis parti vite. J’étais, euh… un peu perturbé, et j’essayais de faire les choses différemment. Pour une fois. » Il eut un petit rire et se passa la main dans les cheveux. Désormais rassasié, il reprenait des forces et retrouvait sa capacité de raisonnement. « Finalement, je n’ai jamais été aussi mal préparé de ma vie.
— Ne soyez pas trop dur avec vous-même. Personne n’était préparé à ça.
— Je ne parle pas du black-out. Pour ça, j’étais très bien préparé, au contraire. À 100 %, même. J’avais pris des précautions en prévision d’une catastrophe de ce genre et le jour J j’ai exécuté mon plan à la perfection.
— Ah bon ? fit l’autre, sceptique.
— Oh oui, vous pouvez me croire.
— Dans ce cas, j’imagine que tout s’est passé au mieux pour vous.
— Au contraire. Ça ne pouvait pas plus mal se passer.
— Pas si surprenant, en fin de compte, opina son compagnon. Il y a une limite fondamentale à la précision avec laquelle on peut prédire le comportement des particules dans l’espace des phases. »
Thom le regarda, amusé. « Vous allez m’expliquer la théorie des systèmes dynamiques ?
— On n’a pas souvent l’occasion de la placer dans la conversation », répliqua l’autre en souriant aussi.
Alors Thom prit une profonde inspiration et vida son sac. « Je ne comprends pas ce qui se passe. J’essaie de m’y prendre autrement car ma façon de procéder habituelle ne fonctionne plus. En fait, je crois que je me suis embarqué dans une grande odyssée à la recherche de moi-même. Et vous ?
— Moi, à la recherche de fromage pour mes parents. »
Thom le considérait sous un autre angle, à présent. « Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?
— Je travaille pour la National Oceanic and Atmospheric Administration – la NOAA. Je surveille l’activité solaire via satellite. »
Pensant qu’il le faisait marcher, Thom éclata de rire. « Ah oui ? Eh bien vous auriez dû la surveiller de plus près.
— J’ai fait ce que je pouvais », rétorqua l’autre avec un geste impuissant.
Thom remballa le morceau de fromage dans son film plastique et se releva en s’essuyant les mains sur son pantalon. « Merci pour le pain. C’était très généreux de votre part.
— Pas de problème. Bonne fin de voyage. »
Thom et Perry St. John échangèrent une poignée de main, mais pas leurs noms. « À votre avis, demanda Thom, l’électricité va revenir bientôt ?
— Ça dépend qui on écoute. En tout cas, les gens y travaillent d’arrache-pied. Environ mille huit cents transformateurs ont été réparés. Principalement les petits, dans les zones rurales. Mais les villes sont dans un sale état, et ce n’est pas près de s’arranger.
— Ça, c’est sûr. Bon, ravi d’avoir fait votre connaissance.
— Idem. »
Thom fit mine de s’éloigner, mais Perry le rappela. Il se retourna. « À quelle distance de Chicago allez-vous ?
— À peu près une heure en voiture. »
Perry hocha pensivement la tête. « D’après ce que je sais, plus on va vers l’est plus ça se gâte, et ce n’est pas beau à voir. Vous savez, je comprends votre histoire de quête de vous-même, sincèrement ; laisser les choses suivre leur cours, lâcher prise, ça me parle. Mais pas trop quand même.
— C’est-à-dire ? »
Perry regarda autour d’eux, puis revint à Thom. « Si vous n’avez pas d’arme à feu, il faut vous en procurer une. »
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