Aurora
23. Aurora
Contrairement à son habitude, Scott fut le premier levé. Il était content que Céleste soit là, mais ça n’allait pas sans certains désagréments. Comme beaucoup d’adolescents, il avait le sommeil agité et s’étalait dans le lit, bras et jambes écartés, en prenant toute la place. Dormir avec quelqu’un ne lui était pas naturel. Lors des deux nuits qu’ils avaient passées ensemble la semaine précédente en profitant de l’absence d’Aubrey, ça n’avait pas posé trop de problèmes vu qu’ils étaient tous les deux ivres, mais la veille ils s’étaient couchés sobres, et Scott était gêné par l’espace qu’occupait Céleste, la chaleur qu’elle irradiait… et la formidable excitation qu’elle lui procurait.
Elle dormait en culotte et débardeur, et la proximité de cette fille quasi nue qui aimait les câlins le rendait fou. Contrairement à ce que croyait Aubrey, ils ne faisaient pas l’amour au sens traditionnel du terme, malgré une tentative maladroite la semaine d’avant. Tous deux puceaux, ils se contentaient de s’embrasser et de se caresser depuis des mois. Mais maintenant ils passaient leurs nuits ensemble, et Scott était confronté à la dure réalité : se réveiller toutes les trois ou quatre heures avec une furieuse érection. Ce matin-là, en émergeant vers 6 heures avec les habituels inconvénients, il se leva sans bruit, s’habilla et descendit.
La maison gardait la fraîcheur de la nuit, mais la matinée était exquise. Scott ne savait même pas s’il avait déjà vu le soleil se lever dans sa vie. Comme les premières lueurs de l’aube entraient par la fenêtre de la cuisine, il se dirigea à pas de loup vers la terrasse pour assister au spectacle.
Il vit tout de suite que Brady n’était plus sur le canapé du salon. Et qu’il y avait quelque chose d’anormal. Drap et couverture gisaient en tas, l’oreiller était abandonné sur place. Ça ne ressemblait pas du tout à Brady, plutôt du genre à faire son lit dès son lever. Il était peut-être à la salle de bains ? Mais non, la porte était entrouverte, et il n’y avait personne. Parti faire un tour ? Plus vraisemblablement son jogging matinal.
Sauf que le sac de voyage avait disparu. Or, Scott avait surpris des bribes de conversation la veille ; il contenait de l’argent – beaucoup d’argent. Et on ne partait pas courir en emportant un tas de fric.
Scott sortit devant la maison. De l’autre côté de la rue, les premiers rayons du soleil transperçaient les feuillages. En tombant sur le gazon, ils faisaient étinceler les brins d’herbe alourdis par l’averse nocturne. Scott fut ébloui par un objet plus brillant que les autres, gisant au milieu de la pelouse. Un pistolet à crosse métallisée dont il fallait armer manuellement le chien qui semblait neuf et bien entretenu. Scott avait déjà manipulé des armes avec Rusty, mais il n’aimait pas ça et n’en avait jamais vu de ce type. Il avait l’air coûteux.
Il s’accroupit pour l’observer. Puis il le retourna à l’aide d’un bâtonnet trouvé dans l’herbe. À en juger par le creux qu’il formait, il ne devait pas être là depuis bien longtemps. La veille au soir, peut-être.
Scott releva les yeux et examina les environs. La BMW n’était plus dans l’allée. Brady s’était envolé. On ne partait pas non plus faire son jogging en voiture… Il avait emporté le sac et, au passage, avait laissé tomber son arme, si c’était bien la sienne. Mais à qui d’autre pouvait-elle appartenir ?
Ça ne tenait pas debout. Il avait dû partir dans l’urgence. Pourquoi ?
Tout à coup, une idée qui ne tenait vraiment pas debout naquit dans la tête de Scott.
Elle ne devait plus jamais en sortir.
Son père avait quelque chose à voir là-dedans. Après son apparition de la veille et son comportement bizarre en repartant, plus bizarre que d’habitude en tout cas, c’était une possibilité qu’on ne pouvait exclure.
Scott ramassa le pistolet, le passa à sa ceinture et rentra dans la maison. Il fallait qu’il réfléchisse sérieusement à tout ça.
Quand elle descendit à son tour, une heure plus tard, Aubrey trouva Scott sur le canapé, où drap et couverture avaient été soigneusement pliés et posés sur l’oreiller. Elle s’enquit de Brady, et il lui raconta tout. Sa belle-mère, qui avait pris un somnifère et demi la veille au soir, était un peu groggy ; il lui fallut une minute pour mettre de l’ordre dans ses idées. Ils retournèrent le problème dans tous les sens, cherchèrent d’éventuelles traces de Brady dans la maison… en vain. Scott ne fit pas mention du pistolet. Aubrey était contre les armes à feu. Il préférait éviter.
Elle était déçue que l’émissaire de son frère soit parti, et le sac de voyage avec, car un peu avant d’aller se coucher, elle avait finalement décidé de garder l’argent. La gentillesse et le bon sens de Brady lui avaient facilité la tâche. Elle voulait bien que Thom l’aide, pour une fois, et lui aurait même témoigné de la reconnaissance. Il ne lui était pas venu à l’esprit que Brady pourrait partir à l’aube sans dire au revoir, en emportant le fric. Elle n’avait même pas eu le temps de demander combien il y avait dans le sac.
Il était presque 8 heures, donc pas encore 7 heures dans l’Utah, mais Thom était un lève-tôt. Si elle l’appelait, peut-être pouvait-il contacter Brady et lui dire de faire demi-tour. Un peu gênant pour elle, mais si sa sécurité en dépendait, c’était un inconvénient mineur.
Elle alla chercher le téléphone-satellite. Thom répondit dès la seconde sonnerie, et Aubrey lui exposa la situation.
« Je ne comprends pas, déclara-t-il.
— Je n’avais pas assez réfléchi, c’est tout. Tu peux le joindre ?
— Non, justement. J’ai essayé plusieurs fois hier soir, et encore il y a un quart d’heure. Il ne répond pas.
— Comment ça ? s’étonna Aubrey.
— Eh bien, il ne décroche pas, quoi. Il ne veut pas répondre, j’imagine. Et tu dis qu’il est parti en douce, que l’argent n’est plus là ?
— Qu’est-ce qui s’est passé, à ton avis ?
— C’est simple, il a foutu le camp avec mon fric.
— Non, ce n’est pas possible. Il n’aurait jamais fait une chose pareille.
— Qu’est-ce que tu en sais ? Tu le connais si bien que ça, Brady ? Vous avez passé à peine quelques heures ensemble, je te rappelle.
— Parle-moi sur un autre ton sinon je raccroche.
— Pardon. Je dois faire face à pas mal de pression ici.
— Si tu veux savoir, il me semble que, oui, je le connais un peu. Un type très digne. Voire un peu rigide. Avec un code de conduite.
— Apparemment, il sait y faire entorse au besoin.
— Non, je lui ai moi-même offert de prendre l’argent. Deux fois. Il a refusé. Je lui avais pourtant dit qu’il pouvait reprendre le sac et s’en aller comme ça, sans plus de formalités, que tu n’en saurais jamais rien. Et je t’assure qu’il a refusé. Il m’a répété qu’il avait été bien payé pour cette mission, que sinon sa mère le saurait, et que…
— Tu lui as offert mon fric ?
— Donner c’est donner, non ?
— Tu n’as jamais su accepter l’aide des autres. C’est ça, ton problème.
— Ah oui ? C’est gentil de m’expliquer quel est mon problème.
— Tu vois ? C’est de l’orgueil, chez toi. Le péché d’orgueil, c’est aussi grave que de ne jamais apporter son aide aux autres.
— Bon, je crois que la conversation est terminée.
— Ce type qui t’a tellement plu, avec son code d’honneur et tout, vient de me voler un quart de million, Aubrey. »
Silence.
« Qu’est-ce qui t’a pris de m’envoyer une somme pareille ? lâcha Aubrey.
— Bon, maintenant j’exige que tu viennes me rejoindre ici, reprit Thom avec fermeté.
— Tiens donc ! fit-elle en éclatant de rire.
— Je suis sérieux.
— On peut savoir pourquoi ?
— Parce que tu n’es pas en sécurité ! Et que je veux pouvoir veiller sur toi.
— Ah oui ? Depuis quand ?
— Oh, et puis va te faire foutre, tiens. Non, attends, excuse-moi, se reprit-il avec un désarroi perceptible. Je t’assure, je subis un stress terrible ici. On a eu un problème cette nuit.
— Je ne me fais pas de souci pour toi. Tu te débrouilles toujours pour retomber sur tes pattes. Bonne chance, Thom. »
Elle raccrocha, lança le téléphone sur le canapé et se rendit compte, surprise, que Scott était toujours là, assis dans un coin. Elle l’avait oublié.
« Impressionnant, commenta-t-il.
— Laisse-moi une minute, tu veux ? fit-elle en se voilant les yeux d’un geste las.
— Sérieusement, j’aimerais bien savoir comment vous en êtes arrivés là, tous les deux », insista-t-il en la regardant fixement.
Scott ne détournait jamais le regard quand quelque chose l’affectait ou le mettait mal à l’aise. C’était une des choses qu’Aubrey appréciait le plus chez lui. L’espace d’une fraction de seconde, elle envisagea de répondre franchement. Mais finalement elle préféra remettre sa main sur ses yeux et se taire. Au bout d’un moment, il laissa tomber et remonta à l’étage. Aubrey ne le vit pas marquer une pause en passant à côté du canapé, prendre un objet sous un coussin et le dissimuler derrière son dos.
Quand Céleste se réveilla une heure plus tard, Scott était assis à l’autre bout de la chambre. Il lui raconta tout et lui montra le pistolet.
« Tu vas le dire à Aubrey ? s’enquit-elle.
— Non. Elle n’en voudra jamais dans la maison.
— Et tu crois qu’elle a raison ? »
Il ne répondit pas tout de suite. « La situation risque de dégénérer. Je préfère savoir qu’on a ça pour se défendre au cas où.
— Tu t’es déjà servi d’une arme à feu ?
— Plein de fois.
— Le même genre que celle-là ?
— Non, plutôt des carabines. Mon père m’emmenait à la chasse quand j’étais petit. Et puis un jour, vers douze ans, j’ai tiré un canard ; je croyais qu’il était mort mais je l’ai entendu gigoter au fond du canot et…
— Scott, le pistolet que tu tiens, tu sais t’en servir ou pas ?
— Non.
— OK. Il peut tirer combien de coups ? reprit-elle après un instant de réflexion.
— Il y a un chargeur.
— Oui, je sais qu’il y a un chargeur dans les armes à feu. Mais il contient combien de balles ? » Voyant Scott un peu secoué, elle l’incitait à répondre sans montrer son irritation.
D’une pression sur le poussoir latéral, il éjecta le chargeur et décompta les ogives cuivrées.
« Seize.
— Bon, voilà ce qu’on va faire, fit-elle posément. Arrange-toi pour qu’Aubrey nous prête la voiture. On va jusqu’à l’ancienne décharge et on tire chacun deux balles, histoire de se faire la main. Il en restera douze. On se met d’accord sur une cachette et on n’y touche que si on en a besoin, ce qui n’arrivera pas, j’espère. »
En la regardant, Scott se fit deux réflexions. Un, qu’il épouserait Céleste un jour, et deux, qu’ils allaient certainement avoir besoin du pistolet.
Dans son appartement de Stolp Island au-dessus de la quincaillerie, Rusty fit la grasse matinée. Gonflé à bloc par son coup d’éclat, il avait dû engloutir six bières pour se calmer, pour finir bourré, ballonné et incroyablement plein aux as, le contenu du sac ayant dépassé ses plus folles espérances. Il était allé se coucher en tirant des plans pour le lendemain.
D’abord, rembourser Zielinski, un salopard qui lui pourrissait la vie depuis six mois. Une fois débarrassé de cette galère, il allait faire des emplettes de première bourre – à boire et à inhaler – et s’organiser une petite fête à lui tout seul. Puis il prendrait le chemin de La Bonne Étoile qui, conformément à ses prévisions, respectait ses nobles et vigoureux engagements vis-à-vis de ses clients et demeurait ouvert par la grâce de son groupe électrogène. Pour finir, s’il lui restait un peu d’énergie, il irait voir si la prostitution demeurait une activité lucrative dans le coin. Sûrement, avec la fin du monde et tout ça.
Enfin, cette gourmandise-là attendrait peut-être le surlendemain. Aucune raison de se précipiter, après tout.
Il ne manquait plus d’argent, maintenant. Et il avait tout son temps.
Dans le désert de Jericho, Thom contemplait Ann-Sophie endormie. Au bout de dix ans et après avoir eu deux enfants, elle restait quasi la même que sur la photo de magazine dont il était tombé amoureux. La seule différence était qu’à l’époque elle n’avait pas encore d’opinion sur lui. Mais après l’avoir pratiqué une décennie, elle ne pouvait plus le supporter et n’avait plus confiance en lui.
Heureusement, la situation allait s’améliorer. Ils allaient s’installer tous les quatre dans les profondeurs sûres et calfeutrées de leur terrier bunkérisé. Fini les journées en vadrouille, fini le relâchement, fini de frayer avec qui ils voulaient, les enfants et elle.
Puisqu’ils étaient en danger, ils allaient resserrer les rangs, faire corps derrière la seule et unique personne qui avait vu venir la catastrophe, qui avait tout prévu en conséquence et allait mettre leur avenir à exécution.
Ils l’aimeraient. À défaut, ils le respecteraient. Et s’ils n’étaient même pas capables de cela, ils pourraient toujours le craindre.
Il ne reculerait devant rien, résolut-il, pour les mettre durablement en sécurité.
Dans les environs d’Iowa City, les parents de Perry St. John, ébahis et comblés, versèrent des larmes de joie en voyant débarquer leur fils unique. Comme tout le monde, ils vivaient dans la terreur depuis des jours face à ce qu’ils comprenaient de la situation, mais surtout à cause de l’absence quasi totale d’information sur ce qui les attendait. La radio portative de Perry plus le matériel de radio amateur qu’il avait laissé dans la cave en partant faire ses études allaient se révéler inappréciables. Le hobby un peu bizarre de son adolescence devenait une ressource vitale.
Quand il eut retrouvé ses marques, Perry poussa jusqu’au parc naturel de West Overlook, en surplomb de la rivière Iowa, histoire de contempler le ciel nocturne. Il aimait y monter quand il était tout jeune – c’était désert et loin de toute la pollution lumineuse. Mais ce soir-là, en tentant d’admirer la splendeur de la voûte étoilée, assis sur le toit de sa voiture, il ne put s’empêcher de regarder vers la vallée.
Au loin le panorama était piqueté d’incendies et de colonnes de fumée noire. Certains feux étaient maîtrisés, d’autres non. De temps en temps un coup de feu claquait dans la fraîcheur de la nuit. Du côté de Cedar Rapids, on voyait un halo lumineux mouvant, différent de l’éclairage urbain. Des flammes jaune orangé visibles à trente kilomètres.
Perry s’efforça de se concentrer sur les merveilles du ciel, mais pour la première fois de sa vie, aussi loin que remontent ses souvenirs, il n’arrivait pas à détacher son regard de la surface terrestre.
Le cosmos n’allait pas disparaître. L’humanité, il en était moins sûr…
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