Aurora
26. Désert de Jericho
Assis au bord du lit, absorbé par la contemplation du tiroir tendu de feutrine, Thom se demanda s’il devait aussi emporter ses onze paires de lunettes de rechange. Le tiroir avait été conçu pour elles, et les étuis jetés depuis longtemps, et il ne pouvait pas emporter toute la table de chevet : elle était enchâssée dans le mur de la chambre. Qu’est-ce qu’Ann-Sophie attendait de lui, au juste ? Qu’il fourre toutes ces lunettes à mille dollars pièce dans un sac en papier pour les emporter en bas ? Un peu ridicule, non ? Mais toute cette situation était ridicule. Vraiment, ses affaires lui faisaient-elles horreur au point qu’elle ne pouvait en supporter la vue, même accidentelle ?
Thom ne s’était jamais fait mettre à la porte. Mais non, voyons. Ann-Sophie ne le mettait pas dehors. Elle lui demandait poliment de s’en aller, et il était convenu qu’il n’habiterait plus la grande maison. C’était mieux comme ça. Ils y étaient remontés au bout d’une semaine seulement dans l’appartement souterrain après l’« attaque » du Sanctuaire. Les scénarios cauchemardesques inventés par Thom pour instiller la peur du monde extérieur chez sa femme et ses enfants ne les avaient pas convaincus et, pour tout dire, il se languissait aussi de la lumière naturelle et du confort de la demeure de surface. Il avait daigné accéder à leur requête, et toute la famille s’était réinstallée en haut.
Le problème était que pour Ann-Sophie, la présence de Thom n’était plus vraiment indispensable. Par la suite, elle s’était comportée de plus en plus mal avec lui ; elle ne lui adressait plus la parole et ne s’estimait plus tenue de l’informer de ses allées et venues, même quand elle ne rentrait pas dormir. Et dès la mi-mai, Thom s’était vu aimablement renvoyer dans le bunker – tout seul, cette fois. « Juste le temps que les choses se calment », d’après Ann-Sophie. Une petite pause avant de remettre leur couple en selle. Mais Thom la soupçonnait d’avoir tout prémédité. Elle l’avait manipulé pour qu’il redescende et lui laisse la maison.
Par la suite, la situation avait dégénéré. L’équilibre de la communauté tout entière – pour autant qu’elle mérite encore ce nom – avait été perturbé par les problèmes de la « Famille dirigeante ». Car on ne pouvait guère garder de secrets dans une telle promiscuité. Au début, Thom faisait comme si tout était normal, mais les gens lui lançaient des coups d’œil en coin quand il prenait l’ascenseur seul pour descendre chez lui, et il avait fini par les fusiller du regard.
Six semaines après l’événement, le rythme des défections s’était accéléré. En deux mois la « communauté » avait perdu deux agents de surveillance, la nutritionniste, le Dr Rahman et, plus grave, le couple de cuisiniers. Aucun ne s’était donné la peine d’expliquer à Thom les raisons de son départ, et encore moins de lui demander son autorisation. Un beau jour, ils étaient montés dans leur voiture et on ne les avait plus revus.
Pire encore, quelques-uns étaient revenus dans la semaine, déçus par le monde du dehors… mais accompagnés de leur famille. Désormais, Thom ne savait même plus qui résidait dans le complexe, qui était parti, qui étaient au juste les gens qu’il croisait. On se serait cru dans un hôtel. Fini les protocoles et règlements. Quant à la structure hiérarchique, s’il y en avait encore une, Thom n’en occupait plus le sommet, de cela au moins il était sûr.
Il l’avait compris quand Jimmy et les trois mercenaires restants, leur seule et unique protection dans ce trou perdu au milieu du désert, étaient venus un matin lui « présenter leur démission ». L’excuse, très peu crédible, qu’ils avançaient pour se débiner aussi honteusement était une prétendue « faute inexcusable » de leur part. Selon eux, des maraudeurs masqués avaient trompé leur vigilance et s’étaient introduits nuitamment dans le complexe pour descendre dans les chambres fortes contiguës du niveau -12, où ils avaient ouvert des coffres à la perceuse et embarqué trois millions en liquide. Ben voyons.
Thom avait deviné que Jimmy mijotait son coup depuis un moment. Incapable d’inventer une fable crédible, l’ex-major avait préféré énoncer cette énormité en regardant son boss droit dans les yeux et en le défiant de la mettre en doute, pour risible qu’elle soit. Thom avait refusé de rentrer dans son jeu.
Jimmy avait donc filé, sans doute avec les trois millions. Au moins n’avaient-ils pas réussi à entrer dans les chambres fortes suivantes et à voler les douze millions restants. C’était une consolation. Mais sincèrement, Thom n’en avait plus rien à foutre. Il s’était fait dépouiller par ses propres employés, qui se foutaient bien qu’il soit au courant. Sans surprise, Chloé était partie avec Jimmy. Plus de cours de yoga, plus de coupes de cheveux, et plus aucune foi dans le caractère et la loyauté de ses employés. Personne n’en avait plus rien à foutre de rien.
Thom pensait ne pas pouvoir tomber plus bas, mais il avait dû encaisser une nouvelle désillusion. Un matin, Ann-Sophie était descendue le voir et, bêtement, l’espace d’une seconde, il avait eu un fol espoir ; peut-être était-ce le début de la réconciliation attendue ? Et puis non, bien au contraire. Elle venait lui demander de venir récupérer le reste de ses affaires. Pourquoi ce jour-là, il n’en avait aucune idée, mais il avait accepté.
Oh, et puis au diable ses onze paires de lunettes ! Elles resteraient là, tant pis. Il referma d’un coup le tiroir de la table de chevet, souleva la grosse valise contenant tout ce qu’il avait eu le courage d’y fourrer et sortit de la maison.
À mi-chemin de l’ascenseur, il s’arrêta net. Quelqu’un venait d’en sortir et se dirigeait droit vers lui. Un homme qui avait également une valise à la main.
Marquès.
On aurait dit des doubles. L’un arrivait, l’autre s’en allait, ils avaient à peu près le même âge et chacun des deux transportait ses affaires – le premier quittait définitivement les lieux, le second… était-il possible qu’il y emménage ?
Thom pencha la tête, comme le chien de « La Voix de son maître », s’efforçant de décoder l’étrange spectacle qui s’offrait à lui.
« Merde, lâcha Marquès.
— Qu’est-ce que vous foutez là ? » interrogea Thom.
L’autre soupira et posa doucement sa valise en toile noire par terre avant de se redresser de toute sa hauteur.
« Cette discussion ne va pas être facile, patron.
— Comment ça, Marquès ? Qu’est-ce que c’est que cette valise ? Mais enfin qu’est-ce qui se passe ? »
Thom avait cessé d’épier les agissements d’Ann-Sophie via les caméras de surveillance comme au début de leur séjour, et il en était fier. Paradoxalement, il s’était convaincu qu’il s’était trompé : elle ne couchait pas avec Marquès, ses absences, y compris nocturnes, étaient des parenthèses salutaires à son équilibre psychologique, et elle en aurait besoin pour trouver le temps et l’énergie de sauver leur couple… alors qu’en fait pendant tout ce temps elle s’envoyait mon pilote, la salope ! Voilà pourquoi il devait débarrasser le plancher. Pour faire de la place aux épaulettes de Marquès !
« Je ne savais pas que vous seriez là, reprit calmement ce dernier.
— Gnagnagna », fit machinalement Thom d’une voix aiguë, nasillarde, comme un gamin de onze ans. Qu’est-ce qui lui prenait ? Lui-même n’en croyait pas ses oreilles.
« Je repasserai plus tard, dit le pilote, qui reprit sa valise et tourna les talons.
— Pas la peine, contra Thom. Ma maison est toute à vous. Ma femme est toute à vous. Bonne chance, pauvre con. » Lui-même empoigna sa valise… et se fit mal au dos. Et merde. Voilà ce qui se passe quand on ne peut plus faire son yoga. La douleur était supportable, mais pas la colère. Il poussa un rugissement, souleva à deux mains la valise mal fermée et la balança contre le mur. Comme ça ne lui avait pas suffi, il recommença, déchaîné – deux fois, trois fois. Ses vêtements et articles de toilette s’envolèrent. Avec un ultime hurlement de rage il lança la valise vide vers Marquès, qui l’esquiva.
Thom pivota sur ses talons et rentra dans la maison pour ressortir de l’autre côté, par la porte donnant sur l’extérieur. Son dentiste, son pilote, sa prof de yoga, et maintenant sa femme ! À qui le tour, les traîtres ?
Il ne savait pas où il allait, mais ce qui était sûr, c’est qu’il allait prendre du champ au moins quelques heures. Arrivé devant le bâtiment principal, il s’engouffra dans le pavillon désert dont la porte était béante. L’armoire à clés était restée ouverte aussi. Si on avait été dans un restaurant chic, il aurait exigé que le voiturier soit renvoyé sur-le-champ. Il passa ses mains sur la rangée de clés. Laquelle ouvrait le véhicule le plus rapide et le plus bruyant ? Les porte-clés étant tous identiques à peu de chose près, il prit le premier venu et ressortit en hâte.
Il longea la rangée de voitures stationnées derrière la clôture et appuya sur l’imposante télécommande en espérant qu’elle correspondait à un des gros 4 × 4 Wrangler ou Toyota. Au lieu de cela il vit clignoter les phares d’un SUV Volvo XC60 sport métallisé. Furieux comme je suis, je ne vais quand même pas foncer dans le désert au volant d’une Volvo, merde !
Il voulut faire demi-tour pour aller chercher une autre clé, mais juste à ce moment-là il vit Ann-Sophie sortir de la maison. Elle l’appelait, Marquès sur ses talons, et ça, c’était vraiment une scène qu’il n’avait aucune intention de supporter. Il était déjà assez humilié sans qu’elle vienne en plus se montrer compatissante, compréhensive et Dieu sait quoi encore. Je vais payer toute ma vie pour une misérable pipe ? Enfin, il n’y en a pas eu qu’une, mais bref.
Il se mit au volant de la Volvo et démarra en faisant ronfler le moteur – autant que le permettait sa batterie électrique – et tourna le dos au Sanctuaire.
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