Aurora
7. Cayuga Lane
Aubrey prit le virage trop vite et faillit percuter un gamin à vélo. Scott cria et se retint au tableau de bord. La voiture pila net dans un crissement de pneus, mais le petit cycliste ne se retourna même pas. Le nez dans le guidon, il pédala de plus belle, monta sur le trottoir et se dirigea vers le couchant.
Scott et Aubrey reprirent leur souffle.
« Qu’est-ce qu’il fout encore dehors, ce môme ? lâcha-t-elle.
— C’est une panne générale, pas un ouragan », répliqua Scott d’une voix qui manquait tout de même d’assurance.
Aubrey appuya prudemment sur l’accélérateur, au cas où ils croiseraient encore le chemin d’un fou furieux de dix ans rentrant chez lui à fond de train. Il y avait encore de l’animation dans le quartier. Les voitures étaient presque toutes revenues se garer dans les allées, coffre et portières ouvertes, attendant d’être déchargées. Tout ce qui pouvait s’acheter, s’emprunter, se récupérer çà et là y était entassé et peu à peu rangé dans les cuisines ou les caves. Depuis la pandémie, faire des stocks était devenu un réflexe.
En passant devant chez Norman Levy, Aubrey dit à Scott : « Rappelle-moi d’aller vérifier que tout va bien chez le vieux prof s’il doit vraiment y avoir un black-out total.
— Mouais. Ça m’étonnerait. Il a genre cent ans. »
L’envie de le gifler revint, plus forte que jamais. « C’est vraiment dégueulasse ce que tu dis.
— Oups, vilain Scott.
— Je déteste quand tu réponds ça.
— Vilain Scott, pas gentil, Scott. »
Il cherchait à la faire sortir de ses gonds. Elle le comprit à son demi-sourire. Il pouvait aussi avoir de l’humour. « T’inquiète, oui, je te rappellerai d’aller voir Norman. Mais il s’en sortira mieux que personne, et tu le sais. »
À une époque, Scott avait eu une admiration sans bornes pour leur vieux voisin. Ils s’étaient entendus à merveille. Norman était le grand-père que Scott n’avait pas eu, et celui-ci tenait à ses côtés le rôle d’improbable protégé. La maison de l’ancien prof était une foire d’attractions à elle toute seule, sauf que c’étaient des attractions savantes. Il s’y passait toujours des choses intéressantes, et pendant deux ou trois ans le gamin y était allé quasi quotidiennement. Il racontait qu’ils avaient assemblé un télescope, que Norman l’avait laissé jouer des heures avec ses émetteurs, ou rapportait des discussions sans fin avec la ribambelle d’intellos que fréquentait Norman et avec qui on ne risquait pas de s’ennuyer. Et puis Scott avait eu quatorze ans, Aubrey avait foutu son père à la porte, et il s’était refermé comme une huître.
« Continue à me parler comme avant », lui avait dit Norman. Mais au lieu de ça, Scott avait cessé de lui rendre visite.
« C’est peut-être toi qui devrais aller voir si ça va », suggéra Aubrey.
Mais Scott regardait fixement devant lui, cramoisi. « Il est là.
— Qui ça ?
— Mon père. Il est là. »
Et en effet, son pick-up noir était garé sans façon dans son allée, comme s’il était chez lui. Elle s’efforça de garder son calme et décrivit un large arc de cercle pour aller s’arrêter devant la maison, juste au moment où Rusty en sortait. Comme ça, tranquillement, avec des airs de propriétaire. Alors qu’Aubrey lui avait racheté sa part, et beaucoup trop cher, en plus.
« T’as laissé la porte ouverte », lança-t-il en guise de bonjour. Scott claqua la portière et, les mains enfoncées dans les poches, remonta l’allée sans s’arrêter devant son père, comme savent si bien le faire les adolescents, mais Aubrey le rappela à l’ordre.
« Tu pourrais m’aider à porter les courses ? »
Scott et Rusty répondirent « OK » en même temps et s’approchèrent.
« Je parlais à Scott. »
Rusty leva les yeux au ciel. « Désolé. »
Elle ouvrit le coffre, et ils entreprirent de rassembler le papier toilette, les pâtes, les produits ménagers, les boîtes de conserve et ainsi de suite. Passant outre la rebuffade, Rusty s’approcha et considéra le contenu des sacs d’un air réprobateur.
« Ça fait beaucoup de denrées périssables, tout ça. J’espère que vous aimez le lait. »
Les deux autres ne réagirent pas. « Je peux porter plus de choses, dit Scott à Aubrey.
— Tu es sûr ?
— Ouais, vas-y, coince un sac sous mon bras », dit-il en joignant le geste à la parole. Elle y cala un paquet de lessive, et il leva l’autre bras pour lui signifier d’en rajouter. Tout à coup, en présence de Rusty, s’instaurait entre eux une entente qui n’existait plus depuis des mois. Rusty indiqua un sac en plastique plein de surgelés. « Tout ça va fondre. »
Aubrey ne réagit toujours pas.
Scott se dirigea vers la maison en évitant soigneusement le regard de son père. Celui-ci descendit du trottoir et fit mine de prendre un sac dans le coffre. Aubrey l’en dissuada du geste.
« Je peux m’en charger.
— Oh, ça va, arrête. Tu es pire que lui.
— Qu’est-ce que tu veux, Rusty ?
— À ton avis ? Je suis venu voir comment vous alliez, évidemment.
— Très bien. On n’a besoin de rien. Rentre chez toi te préparer avant la panne.
— La panne, tu parles. Ils nous racontent des bobards, comme d’habitude. Tu crois vraiment que le soleil va exploser ? Qu’on va revenir à l’âge des cavernes ? Ne me dis pas que tu gobes ces histoires. Y en a pour trois jours maximum. »
Elle ferma les yeux. L’avis de Rusty sur tout et n’importe quoi, sa méfiance envers les institutions et les grandes entreprises, ses accointances plus ou moins sérieuses avec les gens qui pensaient comme lui, isolés ou organisés, elle n’en avait vraiment plus rien à faire. Mais elle ne dit rien. « J’espère que tu as raison.
— J’en suis sûr.
— Pousse-toi, s’il te plaît. » Le coffre était enfin vide et elle attendait de pouvoir le claquer. Mais Rusty était en travers. Pour finir, il le ferma à sa place. Elle s’engagea dans l’allée. Il lui emboîta le pas. Par-dessus son épaule elle lui jeta : « Si tu ne crois à la panne générale, pourquoi venir voir si tout va bien pour nous ?
— Pour m’assurer que vous ne paniquiez pas.
— Pas du tout. On prend nos précautions, nuance. »
Quand elle atteignit le seuil, Rusty se précipita pour lui ouvrir. Aubrey marqua une pause ; la suite logique aurait été qu’il entre et l’aide à déballer les provisions, bref, qu’il s’impose, comme si c’était normal, chose qu’elle refusait absolument.
« Tu peux refermer, s’il te plaît ? » Elle posa les sacs à ses pieds. Rusty referma obligeamment la première porte, équipée d’une simple moustiquaire. À l’intérieur, Scott ralluma pour voir s’il y avait du nouveau. « Merci pour ta visite, conclut Aubrey. Tout va bien ici. »
Rusty la gratifia d’un regard attristé. Au coin de ses yeux bleu très clair, cadeau d’une mère d’origine irlandaise, la peau s’affaissait vers les tempes. Depuis ses quarante ans, il avait les paupières tombantes, ce qui lui donnait un air perpétuellement chagriné. Sauf qu’en l’occurrence le chagrin était pour son entourage.
« C’est pas naturel, dit-il enfin.
— Quoi donc ?
— Que vous viviez ensemble, mon gosse et toi, puisque vous n’avez aucun lien de parenté.
— C’est lui qui a choisi, pas moi. J’ai trouvé ça courageux.
— Je veux qu’il vienne habiter chez moi.
— Alors il ne fallait pas lui taper dessus. »
Elle regretta aussitôt ses paroles. Certes, c’était cruel et inutile, mais surtout, ça prouvait que la discussion n’avait que trop duré.
« Je t’ai déjà dit : je ne m’en souviens pas.
— Possible, mais Scott et moi on n’a pas oublié.
— Est-ce que j’ai déjà levé la main sur toi ? » Elle ne répondit pas. Il insista. « Est-ce que j’ai déjà levé la main sur toi ? »
À présent Scott les regardait, hyper attentif à toutes les variations du niveau d’hostilité entre eux. Elle lui lança : « Tu peux ranger tout le froid dans le congélateur ? En une fois, s’il te plaît. Ne laisse pas la porte ouverte, OK ? »
Scott acquiesça et partit vers la cuisine. L’énorme congélateur horizontal que leur avait offert Thom pendant le Covid était vide, à part un pack de glace. Aubrey voulait le remplir tant que c’était possible. Son plan échouerait au bout de quelques jours s’il n’y avait toujours pas de courant, mais elle n’avait pas d’autre idée.
« J’ai arrêté de boire, si tu veux savoir, reprit Rusty.
— Bravo. Et maintenant j’ai un tas de trucs à faire.
— C’était un jour où j’ai perdu conscience, hein ? C’est ça ? Les autres fois, je savais ce que je faisais. Et tu le sais très bien. Mais les trous noirs, je ne m’en souviens pas, évidemment. Je n’étais plus moi-même. Je ne savais plus ce que je faisais. »
Aubrey se tourna vers la rue et regarda vers l’ouest. Le soleil était passé sous le rideau d’érables qui bordaient l’école, derrière les maisons. Vu la saison – on était mi-avril –, il ne tarderait pas à faire nuit. Nuit noire, peut-être… Il fallait absolument qu’elle mette fin à ce tête-à-tête.
Mais Rusty, lui, n’en avait pas terminé. « Quand je me foutais en colère, je m’en rendais compte et je gardais toujours le contrôle, même si j’avais trop bu. Je le sentais venir, j’étais capable de me contenir, de rentrer ma colère. Jamais, au grand jamais je n’ai frappé qui que ce soit quand j’étais dans cet état-là.
— Et pourtant si.
— Mais pendant mes trous noirs. Forcément, je ne m’en souviens pas, j’étais déconnecté. Je ne pouvais pas me retenir parce que je n’étais pas moi-même. Ça a l’air bête, mais c’est vrai. Ce n’était pas vraiment moi. Donc c’est vraiment injuste. »
Il s’était rapproché d’Aubrey qui, du coup, sentit son haleine. Southern Comfort, à vue de nez. Un alcool basique, corsé, le genre de truc qu’on ne boit pas dans un verre assis à table, mais parce qu’il n’y a plus rien d’autre dans le placard à liqueurs et qu’on a besoin d’un remontant, là, tout de suite. En plus, ses yeux étaient injectés de sang. Elle était vraiment douée pour nier l’évidence. Après ces deux années sans devoir supporter Rusty ivre, son odorat jadis infaillible s’était émoussé. Il était irrécupérable, il s’en voulait et il avait la trouille – mais désormais, elle s’en foutait.
Elle choisit une approche neutre. « Merci pour ta sollicitude. J’espère que c’est toi qui as raison et que la panne ne sera pas trop grave.
— Oh, arrête. Ne me dis pas que tu n’as jamais eu envie de lui filer des baffes, toi aussi, à ce môme.
— Non, jamais. » Elle reprit ses courses et dit en désignant la porte : « Tu veux bien m’ouvrir ? »
Il s’exécuta en affectant une galanterie exagérée. Aubrey entra chez elle, mais il ne fit pas mine de s’en aller. Au contraire, il s’appuya contre le montant de la porte et dit :
« Écoute, c’est pas banal, ce qui se passe.
— En effet. »
Sans poser ses sacs, elle chercha à refermer la porte avec son pied.
« Et ça tombe au pire moment, pour moi », acheva-t-il.
Alors elle comprit la véritable raison de sa présence et poussa un soupir. « OK. Combien ?
— Je n’ai que trente dollars sur moi et les distributeurs sont tous fermés. Tu peux me dépanner ?
— Attends-moi là. »
Elle alla poser les sacs sur la paillasse, dans la cuisine, puis se tourna vers la porte de la cave, restée entrouverte. En se penchant un peu, Rusty la vit parler à Scott, qui devait être encore en train de remplir le congélateur, en bas. Il trouva ça bizarre. Qu’avait-elle besoin de consulter le gamin avant de puiser dans ses finances ? Il n’avait jamais compris ça. Ces deux-là avaient été complices dès le début, quand il avait ramené Aubrey chez lui pour la première fois. Scott avait sept ou huit ans. Depuis, ils n’avaient cessé de conspirer contre lui.
Plus leur discussion durait, moins la situation lui plaisait. Aubrey faisait de grands gestes pour appuyer ses dires, et Scott ne devait pas être d’accord. Il entendait son fils – dont la voix était devenue étonnamment grave – argumenter avec virulence. Rusty n’en revenait pas. Il en était donc réduit à poireauter devant son ex-baraque pendant que son ex-femme demandait à son propre gamin si elle pouvait lui filer quelques malheureux billets ? Là, t’es tombé très bas, mec.
Nouvel échange très vif par la porte de la cave. Aubrey descendit quelques marches, puis remonta, traversa le salon, revint à grands pas vers Rusty et lui tendit l’argent.
« Ça vient de Scott ?
— Ça ne te regarde pas. Tu les veux oui ou non ?
— Je vois que tu maîtrises la situation, ironisa-t-il.
— Alors, tu les prends ? »
Il baissa les yeux. Elle tenait trois billets, mais pas de vingt dollars. De cent.
Rusty dissimula sa réaction du mieux possible, mais ne put retenir son geste brusque : il fallait s’emparer des billets avant qu’elle change d’avis. Il les fourra vite fait dans sa poche. Tout au fond, au cas où elle chercherait à les récupérer.
« Dis-lui merci de la part de son… »
Mais déjà la porte se refermait. « Merci de ne plus jamais entrer ici en mon absence.
— Mais tu avais laissé la porte ouverte, bon sang ! Je me faisais du souci. »
Une pause, puis elle reprit : « Et pour répondre à ta question, non, tu n’as jamais levé la main sur moi. Tu n’en as pas eu le temps. Je t’ai eu avant. »
Le téléphone d’Aubrey vibra dans sa poche. Elle ferma la porte sans ajouter un mot.
Rusty tourna les talons en réprimant un sourire. Pour une raison qui lui échappait, le môme venait de lui lâcher trois cents dollars en liquide alors que ces deux crétins croyaient dur comme fer que c’était la fin du monde. Ça signifiait que ce petit merdeux en avait gardé au bas mot le triple. Quant à savoir pourquoi cette idiote avait confié les finances de la maison à un ado, mystère.
Les raisons, il s’en foutait. Mais c’était intéressant. Et ça méritait plus ample réflexion.
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