Aurora
Deuxième partie - Désintégration
DEUXIÈME PARTIE
DÉSINTÉGRATION
OceanofPDF.com
11. San Francisco
Il y avait onze heures de route jusqu’à Provo si la circulation était fluide, mais comme annoncé, Brady ne partit pas tout de suite. Il fallait d’abord qu’il règle un certain nombre de choses chez lui. Célibataire sans enfants, il n’avait de relations suivies qu’avec une amie de longue date prénommée Paula, mais la flamme était réglée au minimum ; il n’y avait plus rien de sexuel entre eux depuis des années, et ils pouvaient rester des semaines sans se voir. Il ne savait même plus ce qui les liait à part l’habitude. Il était passé chez elle dès la coupure d’électricité générale, et elle lui avait dit de ne pas s’en faire, qu’elle allait sortir encore moins souvent de chez elle, c’est tout. Elle était encore plus solitaire que lui, et si elle le disait, il avait toutes les raisons de la croire. Au contact de Thom, Brady avait été gagné par le même besoin obsessionnel de se tenir prêt à toute éventualité et avait à son tour contaminé Paula. Elle avait des boîtes de conserve plein sa cave, un groupe électrogène assorti d’une abondante réserve d’essence stockée dans un abri de jardin, et puis, il fallait bien qu’elle reste pour s’occuper de ses chats. Paula n’avait donc nullement l’intention de partir, et de toute façon, il n’avait pas envie de l’emmener ; en la quittant cet après-midi-là, il se dit qu’il la voyait peut-être pour la dernière fois. C’était fort possible. Il s’efforça de ressentir quelque chose, mais en vain.
En revanche, il y avait sa mère, et ça, c’était une autre affaire ; Madeline souffrait de démence avancée. Brady et son frère l’avaient mise deux ans plus tôt en maison de retraite médicalisée. Un établissement tout à fait correct. Dennis réglait l’essentiel de la note – il était directeur financier d’un gros organisme de crédit immobilier –, mais Brady contribuait aussi, et c’était surtout lui qui appelait leur mère et lui rendait visite. Il était hors de question de la laisser là : si la crise durait, c’était dans les maisons de retraite qu’on aurait les premiers décès. Brady prit sur lui d’aller la chercher tout de suite au lieu d’attendre que la situation se dégrade et de se retrouver au pied du mur.
Bizarrement, Madeline posa peu de questions pour quelqu’un qui, en deux ans, n’était sorti que pour faire le tour du quartier. Elle regarda d’un air ravi Brady faire sa valise puis, son sac à main sur les genoux, attendit sagement assise dans le hall qu’il signe une décharge en regardant aller et venir les familles des pensionnaires. Une fois dans la rue, elle observa le chaos qui régnait avec une vive curiosité, en s’accrochant fermement au bras de son fils le temps d’arriver à la voiture. Il se passait quelque chose, mais quoi ? Elle n’aurait su le dire.
« On va voir Terrence ? s’enquit-elle tandis que Brady lui attachait sa ceinture de sécurité.
— Non, maman, on ne s’occupe plus de lui maintenant, c’est fini, tu te souviens ?
— Ah oui c’est vrai, répondit-elle sans avoir la moindre idée de ce que ça signifiait. Plus maintenant. Fini. »
Elle sourit et souligna son propos d’un petit geste désinvolte, comme pour chasser les soucis.
Terrence, le plus jeune des trois frères, avait sombré dans la toxicomanie une décennie plus tôt, et après des années de sauvetages in extremis, de traçage téléphonique et de recours à des détectives privés, les deux autres avaient perdu sa trace et fini par renoncer. Peut-être avait-il enfin trouvé ce qu’il cherchait, à savoir le moyen de s’éliminer définitivement. Brady avait fait son deuil et tourné la page. Il était doué pour ça.
Le trajet jusque chez Dennis via Marine Drive prenait habituellement vingt minutes, hors embouteillages, mais en ce jour de panne générale, il lui fallut deux heures. Tout le monde était sur la route – et certains étaient bien décidés à arriver plus vite que les autres. Brady conduisit donc prudemment. D’abord parce qu’il avait sa mère avec lui, bien sûr, mais aussi parce que les gens étaient désorientés, anxieux, agressifs ; mieux valait éviter l’accident.
Brady n’avait pas pu les appeler, bien sûr, mais Dennis et sa femme Holly ne furent pas surpris de le voir débarquer avec Madeline et ses deux petites valises. Ils habitaient une très grande maison au pied du mont Tamalpais, avec un ruisseau traversant le jardin, et avaient souvent dit en plaisantant qu’ils étaient idéalement situés pour affronter une nouvelle calamité genre Covid. Elle avait finalement pris la forme d’une apocalypse solaire, mais ils étaient tout disposés à accueillir la vieille dame. C’était d’ailleurs ce qu’ils avaient prévu à l’origine pour les vieux jours de Madeline, avant que la démence rende son hébergement médicalement ingérable. Maintenant, ils allaient devoir faire avec. Pendant que Holly l’installait dans la chambre d’amis du rez-de-chaussée, déjà aménagée pour elle, Dennis et Brady restèrent dans le salon, à discuter sans se regarder, comme d’habitude.
« Tu restes dans les parages ? voulut savoir Dennis.
— Non, il faut que je file dans l’Utah.
— Décidément, ce type ne saurait même pas se moucher tout seul. »
Brady se contenta de hausser les épaules.
« Qu’est-ce qui lui arrive ? Il a oublié ses pastilles à la menthe ? reprit Dennis.
— Il a une course à me confier. »
Dennis chercha enfin le regard de Brady. Ce n’était pas facile, car ce dernier mesurait un mètre quatre-vingt-quinze, douze bons centimètres de plus que lui. Il aurait fallu que son frère condescende à baisser les yeux. « Quel genre ? »
Brady le regarda enfin, les sourcils froncés. Dennis renonça à demander des détails.
« De toute façon, tu n’en fais qu’à ta tête.
— C’est mon job. »
Thom le rétribuait à hauteur de deux cent soixante mille dollars par an. Au début, fils de flic et flic lui-même, Brady avait trouvé que ça faisait beaucoup ; il n’avait pas l’habitude des salaires à six chiffres. Mais après impôt, et vu les loyers dans le secteur (Thom avait exigé qu’il habite à dix minutes maximum), il n’était pas beaucoup mieux loti qu’à l’époque où il patrouillait à pied dans le quartier de Tenderloin. Certes, il y avait des avantages (la voiture, la mutuelle en or massif, la retraite pas mal non plus), mais à quarante-sept ans, il avait moins de trente mille dollars d’économies. Pas de quoi pavoiser, surtout quand on voyait le garage de Thom et ses dix-sept véhicules de toutes marques et modèles, dont la grande majorité n’en sortait jamais.
« Qu’est-ce que tu aimes dans ce job, en fait ?
— Et toi, tu aimes saisir les biens des gens ? » répliqua Brady, ce qui mit fin à leur échange.
S’il s’était montré tout à fait honnête et précis, Brady aurait pu répondre qu’il appréciait « la proximité immédiate de la richesse et du pouvoir extrêmes » ; mais ces éclairs de lucidité étaient somme toute assez rares chez lui. Et de toute façon, son millionnaire de frère était bien la dernière personne à qui il aurait fait cette confidence ; il avait trop conscience de son absurdité. À quoi ça pouvait bien servir, de côtoyer ce degré indicible de fortune et de pouvoir ? Qu’avait-on à y gagner ? Son job n’était ni plus ni moins que du voyeurisme ; ça revenait à épier son voisin plein aux as par-dessus la clôture ou à rester avachi sur son canapé devant les tribulations des Kardashian.
Oui, il pouvait regarder vivre ces gens, collectionner des anecdotes qui laisseraient les copains pantois (sauf qu’il avait signé une clause de confidentialité). On pouvait aussi, à l’image d’innombrables subalternes comme lui, rêvasser la nuit, s’imaginer que le sage et bienveillant milliardaire – leur milliardaire – décédait subitement en léguant une fortune à son homme à tout faire. Personnellement, Brady n’avait jamais entendu dire qu’un milliardaire foudroyé ait un jour testé en faveur d’un employé, mais on pouvait toujours espérer.
En fait, Brady faisait juste son boulot, comme son père le lui avait appris. Il s’acquittait fidèlement des tâches qui lui incombaient, sans jamais rien laisser en plan ; personne ne devait passer après lui. Pour lui, traverser le pays en voiture pour apporter deux cent cinquante mille dollars à la sœur du boss, c’était la même chose que vider le garage quand il était môme. Aucune différence. On entassait tout dans des sacs-poubelles bien ficelés qu’on déposait au bord du trottoir, et on balayait soigneusement derrière soi. Cette fois c’était pareil. Remettre le fric en mains propres à la dame, lui souhaiter bonne chance et rentrer. Point.
Et personne ne devait se mettre en travers de sa mission.
Une ou deux fois, par le passé, Thom l’avait chargé de tâches un peu scabreuses. Le genre dont on ne peut pas parler à tout le monde. Ou dont on ne peut parler à personne. (À part peut-être dans le confessionnal.) Récompense à la clé, bien sûr. Et ces deux dernières années, on lui avait aussi demandé d’intimider gentiment des gens. Sa grande taille lui rendait bien service, dans ces cas-là, et de toute façon, la plupart du temps c’était mérité. Après, Brady prenait soin de bien purger son âme immortelle.
Dès qu’il eut dit au revoir à sa mère et à son frère – circonstance dénuée d’émotion à laquelle il était désormais habitué –, Brady se rendit chez Thom. Au portail, le gardien lui fit signe de passer (combien de temps ces types allaient-ils rester fidèles au poste si le black-out durait aussi longtemps qu’on le disait ?) et il se dirigea tout droit vers le vaste garage. Il n’avait aucune intention de faire toute cette route en Chevy Suburban, qui était peut-être adaptée aux exigences de son propriétaire, donc super confortable, mais consommait énormément d’essence. Le ravitaillement allait poser un problème majeur, de même que les bornes de rechargement électriques. Il lui fallait un véhicule hybride, et il savait déjà lequel il allait choisir dans l’écurie de Thom.
La batterie de la BMW X5 noire (vingt-quatre kilowatts-heures aux cent) tenait plus de quatre-vingt-cinq kilomètres, et son moteur à essence trois litres turbo permettait de faire entre quatre cent cinquante et six cents kilomètres de plus. Il y avait dans le coffre une batterie de rechange chargée en permanence qu’on faisait pivoter trois fois par an pour éviter le dépôt de sulfate, et un réservoir d’essence de secours plombé, fabriqué sur mesure de manière à s’insérer dans les passages de roue, le tuyau étant logé sous le faux plancher du coffre. Avec ces aménagements, il n’y avait plus beaucoup de place à l’arrière, mais si la situation exigeait une évacuation immédiate, la BM était le véhicule idéal. On pouvait rouler sept cents kilomètres si on savait changer la batterie, et Brady savait faire, évidemment. Il devrait refaire le plein une seule fois, à la station prévue à cet effet près de Battle Mountain, dans le Nevada. S’arrêter était un risque calculé. Aller chercher le fric, se débrouiller pour arriver avec jusqu’en Illinois sans se faire ni dévaliser ni trucider. Voilà le programme.
Brady décrocha sa médaille de saint Christophe du rétroviseur de la Suburban ; comme il l’avait bien entortillée pour ne pas que le patron la voie, il lui fallut une bonne minute. Mais pour rien au monde il ne serait parti sans elle. Saint Christophe était le patron des voyageurs en général et des automobilistes en particulier. Or, de l’automobile, il allait en faire un maximum dans les prochains jours.
Il ouvrit la portière de la BMW, jeta son petit sac de voyage sur la banquette arrière et s’installa au volant. Le cuir du siège émit un craquement plaisant. Il avait beaucoup insisté pour que Thom équipe et entretienne correctement la BM – après tout, elle était royale, cette putain de bagnole. Restait à espérer que le boss avait retenu l’essentiel.
Parce que s’il voulait remplir sa mission, il ne pouvait compter que sur elle.
Brady souleva l’abattant du compartiment situé entre les sièges avant, révélant un cadenas pourvu d’un cylindre à trois molettes. Il aligna les chiffres de manière à former la combinaison 0-4-4 (choisie par Banning) et ouvrit le coffre-fort miniature qu’il y avait installé. Il tira de son étui le Glock G23 qu’il contenait, un beau petit calibre 40, solide et fiable, à chargeur surdimensionné de seize coups. Plus que suffisant au cas où.
Mais Brady, qui croyait dur comme fer au principe de redondance, ne s’en était pas tenu là. D’une main, il exerça une pression sur l’accoudoir gauche de la portière côté conducteur et, de l’autre, dégagea le levier permettant de l’ouvrir. À deux reprises il avait renvoyé chez le constructeur ce repose-coude customisé, dont la maniabilité ne le satisfaisait pas. Il fallait qu’il soit facile à ouvrir, mais seulement quand on connaissait le truc, comme le coffret à secrets qu’il avait acheté un jour dans le souk de Marrakech (voyage calamiteux, chaleur insupportable et nourriture dégueulasse, une idée de Paula au début de leur liaison).
Mais lui, il le connaissait, le truc. Il sortit du logement secret le Smith & Wesson M&P en alliage de dernière génération super compact avec chien apparent. Dans certaines circonstances, il valait mieux avoir une arme à mécanisme basique : on fait glisser un truc vers l’arrière, on appuie sur la détente, on tire et basta. Avec ce genre d’arme, on n’avait jamais de mauvaises surprises.
Le M&P était à portée de main, chargé, nettoyé et graissé. Brady rangea les deux armes dans leurs étuis respectifs et referma leur logement. Puis il tira doucement sur la portière, qui se ferma dans un souffle. Il accrocha saint Christophe au rétro en le laissant pendre à la longueur qu’il voulait, cette fois, puis régla son siège et ses rétros extérieurs, et démarra.
Il serait au Sanctuaire dans onze heures.
Battle Mountain, Nevada, était un peu à l’écart de l’autoroute, à peu près à mi-chemin entre la Silicon Valley et le complexe souterrain de Thom dans l’Utah. Un bled paumé, trois mille âmes au faîte de sa gloire, pour la plupart éparpillées sur des terres arides en plein désert ; il y faisait très chaud la journée et très froid la nuit. Certaines personnes trouvaient ces caractéristiques bien commodes. En fait, il y avait trois raisons de s’installer à Battle Mountain ou dans les environs : soit on y était né, soit on prévoyait d’y mourir, soit on ne supportait pas les gens mais on préférait quand même avoir l’eau courante.
La vieille station essence située à la sortie de la ville avait été prospère avant l’autoroute et la mort lente de la mine locale. Plus de cuivre à extraire et à transporter, donc plus besoin d’essence à cette distance des sentiers battus. Quand Thom avait cherché un endroit pour refaire le plein qui appartienne à un particulier et non à une chaîne de distribution, le site, avec ses réservoirs souterrains en excellent état et son prix à la stricte valeur du foncier, lui avait paru idéal.
C’était la fin de l’après-midi, et la lumière virait au bleu quand Brady se gara sur le parking gravillonné et descendit de la BM en s’étirant. Il était sorti de San Francisco sans trop de problèmes, par les petites routes pour éviter les bouchons de réfugiés dans les tunnels de la 580. Il avait pris plein nord après Mill Valley au lieu de partir d’emblée vers l’est, en quittant et reprenant la 37 au gré de la circulation, puis par la 29 avant d’obliquer vers l’est par la 12 et de rattraper enfin l’Interstate 80 à la hauteur de Cordelia. Il était vivifiant de puiser dans sa mémoire au lieu de se laisser guider par le GPS de son téléphone ; ces synapses-là n’étaient plus sollicitées depuis des années, et il eut l’impression qu’elles étaient contentes de resservir. C’était comme poser les doigts sur une bonne vieille machine à écrire – on se rappelait qu’il était à la fois agréable et épuisant de taper sur les touches.
Il ne s’était arrêté qu’une seule fois vider sa vessie, aussi se dépêcha-t-il de pénétrer dans le bâtiment de l’ancienne station, non sans noter avec satisfaction que son haleine formait de petites volutes de buée. Il avait toujours aimé sortir de la ville, et se demandait d’ailleurs pourquoi il ne le faisait pas plus souvent ; on trouvait de beaux paysages à une distance raisonnable. Curieux comme il fallait souvent une crise, songea-t-il en déverrouillant la porte, pour vous rappeler l’importance des choses très simples. C’est à ce stade de ses réflexions qu’il vit tout à coup que l’ombre avançant devant lui sur le carrelage était de plus en plus grande… et que ce n’était pas la sienne. À cet instant, un pied-de-biche fendit l’air en direction de son crâne.
Lequel fut sauvé, en même temps que sa vie, durant les ultimes microsecondes avant l’impact, par les voyants qui se mirent tous au rouge en même temps dans sa tête pour chasser cette rêverie sur la nature sauvage et lui rappeler sa faute impardonnable : il était entré dans un endroit sombre sans marquer de pause sur le seuil pour vérifier que c’était sans danger.
Ses réflexes de flic entrèrent en action et, maudissant sa négligence, il réussit à se déporter de quelques degrés dans le sens des aiguilles d’une montre en penchant la tête de côté. Il esquiva le coup et, au lieu de son crâne ou de sa clavicule, le pied-de-biche frappa les muscles épais et noueux de son épaule, sur la coiffe des rotateurs. La douleur lui fit quand même voir trente-six chandelles et, sous le coup de la surprise, il perdit l’équilibre et tomba à genoux. Il put quand même amortir sa chute d’une main, mais la douleur explosa aussi dans son poignet. Donc, deux secondes après l’agression, il était déjà touché en quatre endroits stratégiques : l’épaule, les deux rotules et le poignet gauche.
Mais pas hors d’état de nuire. Il tourna vivement la tête et découvrit une paire de baskets noires en piteux état – une marque et un modèle qui avaient dû être haut de gamme, mais dont, après des années de mauvais traitements, il ne restait que des lambeaux et des lacets pourris, réduits à leur plus simple expression. Au-dessus, des mollets tout aussi crasseux.
Brady roula sur lui-même pour éviter l’outil, qui frappa le carrelage, soulevant une gerbe d’éclats de céramique blanche. D’ordinaire, il aurait immédiatement porté sa main droite à son baudrier, niché contre son flanc gauche, sous un pan de son blouson, mais en l’occurrence c’était inutile : il était vide. Au bout de quelques secondes, Brady cessa de se maudire. OK, il s’était montré d’une stupidité sans nom en débarquant comme ça, sans arme, dans une station essence abandonnée, non gardiennée, en pleine catastrophe mondiale sans même annoncer sa présence. Et s’il en réchappait, il devrait se soumettre à une autocritique sévère.
Chercher à voir son agresseur, le visage exposé, à la merci d’un troisième coup de pied-de-biche, aurait été une erreur fatale. Il préféra crapahuter vers la porte restée ouverte. Il sortit en prenant appui sur son poignet douloureux et ses genoux meurtris, se releva tant bien que mal et s’élança vers la voiture comme un ado en camping dans un film d’horreur.
Il ne risqua un coup d’œil à son assaillant qu’au moment de poser les mains sur l’accoudoir spécialement aménagé ; il appuya sur le rebord du rabat tout en soulevant la partie avant, le compartiment secret s’ouvrit et il y plongea la main droite. Brady agrippa la crosse texturée du Scandium. Au moment de pointer le canon dans l’interstice entre la portière ouverte et le châssis, il regarda enfin l’individu. Un toxico d’à peine vingt ans – mais qui n’avaient pas dû être faciles vu sa figure sale et pas rasée, sa peau tannée comme le cuir. Son allure, pourtant saisissante, n’était rien à côté de l’odeur qu’il dégageait. Charriée par le vent de la montagne, elle submergea les narines de Brady.
« Enfoiré ! »
Il n’était pas du genre à jurer, mais quand il le fallait c’était ce mot-là qui lui venait, et il le proféra avec autorité. Pas de place pour la discussion. Le tox se figea, sentant bien le revirement malgré sa cervelle embrumée, et vit que sa victime, qu’il croyait tenir à sa merci, pointait sur lui une arme à feu.
Brady s’apprêta à lui crier de poser le pied-de-biche et de se coucher par terre, mais à ce moment-là, deux potes du toxico sortirent à leur tour du bâtiment. Un peu plus jeunes, encore ados, aussi enragés et irrationnels que l’autre. Par la porte grande ouverte Brady aperçut des sacs de couchage, des boîtes de thon vides et des monceaux de détritus – ce qui lui suffit pour saisir la situation. La station essence de Banning n’avait pas servi depuis des mois – ce n’était pas son boulot de s’en occuper, et il le regrettait amèrement – et entre-temps, ces gens y avaient élu domicile.
Une fois de plus, il s’était laissé distraire et cela faillit lui coûter la vie. Car le premier type en profita pour avancer, brandissant son pied-de-biche. Il était à moins de deux mètres quand Brady le détecta enfin. Il réajusta son tir et visa en hauteur.
Mais depuis la dernière fois qu’il s’était entraîné à tirer avec, la détente du M&P était réglée sur « ultra-sensible ». Au lieu d’aller se loger dans le toit de la station-service avec un joli bruit sourd, comme Brady s’y attendait, la balle trancha le cartilage de l’oreille droite du drogué.
Le type poussa un hurlement de douleur, lâcha le pied-de-biche et plaqua sa main sur son pavillon, qui saignait abondamment. Les deux autres, restés sur le seuil, se mirent à crier aussi. Le tox gémit, et Brady dut encore recourir à son juron préféré, mais tout bas, cette fois.
« Enfoiré ! »
Suivirent les vingt minutes les plus embarrassantes de sa vie. Les trois mômes (car tout drogués et sans-abri qu’ils soient, ce n’étaient que des brebis égarées) se confondirent en excuses et en remords apeurés. Brady aida le plus âgé à appliquer sur son oreille un pansement de fortune, les avertit que les choses étaient en train de très mal tourner, les incita à rester dans la station essence et à ne jamais, jamais plus le menacer avec un pied-de-biche. Il promit de s’arrêter au retour voir comment ils s’en sortaient, et il était sincère.
« Mais qu’est-ce qu’y se passe, en vrai ? demanda l’un d’eux. Y a des pillages, des émeutes, tout le bordel ?
— Pas encore, mais ça va venir, j’imagine. Et les gens qui prétendent savoir sont des menteurs. Vaut mieux s’habituer à n’être sûrs de rien. Pendant un bon moment. »
Une demi-heure plus tard, au volant de la BMW, le plein refait, il se remit à battre sa coulpe. Non content de s’être pointé comme une fleur en terrain inconnu et potentiellement hostile, il avait blessé par balle un type à qui il voulait seulement coller la trouille, et il avait subi des lésions pour rien.
Tout ça moins de vingt-quatre heures après le début de la catastrophe. Il avait intérêt à se ressaisir, sinon il ne saurait jamais comment ça allait finir, cette histoire.
OceanofPDF.com