Aurora
16. Aurora
Phil le Fumeur dormait comme d’habitude dans son transat en alu sur sa pelouse, mais il ouvrit les yeux en entendant quelqu’un approcher. Aubrey venait droit vers lui, l’air décidé. Il se retourna pour vérifier que c’était bien après lui qu’elle en avait. Mais sa façon de le regarder ne laissait guère de doute. Elle le salua du geste.
« Salut, Phil. »
Il quitta sa chaise longue, un peu mal à l’aise. Beaucoup de choses mettaient Phil mal à l’aise, mais surtout sa jolie voisine ; elle était même en haut de la liste.
« Ne vous dérangez pas, vous pouvez rester assis, ajouta-t-elle en arrivant à sa hauteur.
— OK », fit-il en se rasseyant une nanoseconde, avant de s’apercevoir que ça le mettait encore plus mal à l’aise. Il se releva aussitôt. « Euh, ça va chez vous ?
— Comme pour tout le monde. C’est la merde. Et vous ? Je vois que vous avez travaillé au jardin », ajouta-t-elle en indiquant d’un mouvement de tête la tenue de Phil. Il portait un pantalon en toile tout sale et un tee-shirt « J’AIME PI » trop serré à la taille. Il sourit sous son vieux chapeau de paille digne d’un épouvantail. Il était ridicule, mais s’en fichait complètement. Sans le vouloir, il en faisait même un style à part entière.
« Un peu, oui. Mais j’ai fait une pause le temps d’un petit somme. »
Aubrey regarda l’espèce de longue bêche appuyée contre le transat. « C’est quoi, ce truc ? »
Phil la retourna pour lui en montrer l’extrémité en demi-lune, coupante sur un côté. « Une binette à gazon.
— Vous préparez le sol ? Dans quel but ?
— Pour planter, expliqua-t-il en englobant du geste son jardin et le carré de gazon en chantier. On a vraiment de la chance que le black-out soit tombé en cette saison.
— Ah bon ?
— Ah oui ! Mi-avril, c’est l’idéal. Il est temps de s’y mettre. J’ai un vrai jardin à l’arrière de la maison, mais je faisais plutôt des herbes et des aromates. Ça ne nous sera plus d’une grande utilité maintenant.
— Quelles herbes, par exemple ?
— Non, non, rectifia-t-il, en s’empourprant. Je vois à quoi vous voulez faire allusion, mais pas ce genre d’herbe.
— Je vois.
— Bref, poursuivit-il, l’air inquiet tout à coup. Je retournais un peu de gazon pour faire quelques plantations. Mais c’est du boulot. Après ce carré, j’ai dû me reposer.
— Et vous vous y connaissez en jardinage ?
— En fait, oui, pas mal, s’enthousiasma-t-il, mais jusqu’à présent je ne faisais pousser que de petites plantes, vous voyez. En intérieur. »
Aubrey le considéra longuement. Ben voyons… Elle se retourna vers la maison, qui comptait un rez-de-chaussée et un entresol aux fenêtres occultées. L’une d’elles était même condamnée. Elle revint à Phil et contempla son coquard.
« Ça va mieux, votre œil ?
— Oui, oui, ne vous en faites pas, répondit-il en y portant le bout des doigts, tout gêné. Je m’en suis bien sorti, dans l’ensemble.
— Phil, vous faites de la culture hydroponique dans la cave, c’est ça ?
— Oui, un peu… des légumes, tout ça.
— Et de l’herbe. En grande quantité.
— Hein ? Mais non, voyons !
— Allez, avouez.
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, s’emporta Phil. On parlait de légumes, là, non ?
— C’est ici que Scott se procure l’herbe qu’il deale, il me l’a avoué. Chez vous. Vous la faites pousser dans votre cave, il la vend et vous partagez les bénéfices ; un des types à qui vous vendez votre production a su d’où elle venait et est venu vous braquer quand le courant a sauté. Je me trompe ?
— C’est pas cool, ce que vous dites. Je me suis fait cambrioler ! C’est moi la victime, ici. Et vous, vous… Je n’ai pas à tolérer vos accusations, et… » Laissant sa phrase en suspens, il replia son transat. Le plastique à moitié arraché se coinça dans le cadre en aluminium, avec lequel il se débattit en vain sous le regard patient d’Aubrey.
« C’est bon, calmez-vous. Il n’y a plus rien d’illégal, maintenant. Mais si vous pouviez juste arrêter de dealer… »
Excédé, Phil jeta le transat par terre puis se retourna d’un bloc vers Aubrey. « C’est lui qui me l’a proposé, OK ? Moi, je n’en faisais pousser que pour ma consommation personnelle ! C’est votre fils qui est venu me…
— Beau-fils, rectifia-t-elle.
— Oui, enfin bref. Je ne sais pas comment il l’a su, mais…
— Peut-être en voyant les fenêtres masquées, et parce que vous fumez des joints tous les soirs dans le jardin ?
— Il a commencé à me mettre la pression. Scott est très… enfin, très ambitieux, vous savez. »
Ça, c’était une première. Aubrey n’avait jamais entendu évoquer Scott en ces termes. D’une certaine manière, elle était fière de lui. « De toute façon, ces enfoirés m’ont presque tout braqué, et sans lumière artificielle le reste va crever, ajouta-t-il en contemplant d’un œil morne les fenêtres calfeutrées. Le pire, c’est qu’ils m’ont obligé à tout charger avec eux dans le camion. »
Elle le dévisagea d’un œil presque compatissant. Tout perdre, elle connaissait. Ses plants d’herbe, c’était sa fierté, à Phil.
« Qu’est-ce que vous faites dans la vie au fait ?
— Data analyst ? répondit-il sous forme de question, comme s’il lui demandait la permission.
— Il ne va plus y avoir beaucoup de données à analyser, dorénavant. Donc, maintenant vous êtes agriculteur. Si on retourne toute cette terre, qu’est-ce qu’on peut planter de comestible d’ici huit, dix jours ?
— Vous croyez vraiment que l’électricité va rester coupée un an et qu’on n’a pas le choix ? demanda-t-il, sceptique.
— Ce que je crois, c’est qu’on est dans la merde. Mais jusqu’à quel point, je ne sais pas. Vous préférez rester là sans rien faire à attendre la révélation ? »
Phil observa sa tranchée. « La place est comptée, donc il faut viser le rendement ; planter des tomates, par exemple. On peut tout cuisiner avec des tomates, ou les manger telles quelles. Moi, je ferais pousser un maximum de tomates et je les mettrais en conserve, si je trouve assez de sel et de vinaigre.
— Enfin quelque chose d’utile ! Bon, quoi d’autre ? »
Phil réfléchit. Tout ça commençait à lui plaire. Il divisa mentalement son jardin en sections imaginaires correspondant à son futur potager. « Des courgettes. Ça atteint une belle taille, ça ne pourrit pas, on en a pour un moment. Des carottes, bien sûr, si on peut mettre assez de grillage autour pour les protéger des bestioles. Des épinards, des aubergines, des potirons, des courges. On n’aura pas la place pour plus.
— Et si on enlève toutes les clôtures ?
— Dans ce cas, évidemment, on peut se lâcher. On ajoute des haricots. Ça fait des protéines.
— Du maïs ? »
Phil éclata de rire, puis vit qu’elle ne plaisantait pas. « Non, pas du maïs. Il faut trop de place et ça n’a aucune valeur nutritive. Et ne me lancez pas sur le lobby du maïs, on y serait encore demain. »
Aubrey en prit bonne note.
« On ne plantera pas pour vendre la récolte », reprit-il en balayant du regard tout le voisinage et en imaginant le résultat. Si j’avais ce terrain moitié à l’ombre moitié au soleil près de chez Derek et Janelle, là-bas, je planterais bien de la pastèque orange. On se régalerait ! Vous avez déjà goûté ? »
Elle secoua la tête.
« Ah, vous ne savez pas ce que vous ratez. Au mois d’août, je suis capable d’en manger une entière. C’est très sucré. »
Phil reprenait vie sous ses yeux. Quatre jours plus tôt on les aurait pris pour des dingues, deux survivalistes prêts à défoncer leur pelouse pour planter des légumes en prévision de l’apocalypse. Mais dans ce lotissement étrangement silencieux, sous un ciel sans avions, la conversation prenait un tour très sensé. Plus sensé que jamais. Elle reporta son regard sur la binette que Phil tenait dans ses mains pleines de terre.
« C’est difficile à manier ?
— Pas du tout, prenez-la. Tenez-la bien verticalement au bout de la rangée que je viens de commencer. » Elle empoigna le manche et posa bien droit au-dessus du gazon la partie arrondie en forme de demi-pelle. « Maintenant, faites-la pivoter comme ça. »
Il se posta derrière Aubrey et, sans toucher ses mains sur la binette, lui montra le bon mouvement de rotation. Elle apprécia qu’il reste à bonne distance. Elle avait un détecteur intégré de comportements louches et réagissait instinctivement quand un homme la serrait de trop près.
« Maintenant, tenez-la fermement et montez dessus, les deux pieds bien à plat sur la demi-pelle. Vous allez voir, elle va s’enfoncer toute seule. »
Aubrey s’exécuta et en effet, le rebord incurvé trancha la terre avec un bruit pas désagréable.
« Parfait. Maintenant, reculez un peu, positionnez le manche parallèlement au sol, insérez la pelle et poussez. Vous trancherez toutes les racines d’un coup. »
Là encore Aubrey obtempéra, et le paquet de gazon se détacha de la terre en opposant peu de résistance. Elle le souleva. « Vous avez une brouette ?
— Ah non ! On n’évacue pas la terre, on s’en sert comme engrais. Retournez la motte, vous allez voir. »
Celle-ci retomba à l’envers sur le sol fraîchement mis au jour, révélant une terre noire et grasse.
Phil eut l’air satisfait. « Une vraie pro ! On peut dégager le reste dans la journée, arroser à mort tant qu’il y a encore de l’eau au robinet, et pourvu qu’il pleuve un peu, on est bons pour planter d’ici la fin de la semaine.
— Et les semences ?
— Oui, il nous en faut, et de très bonne qualité. Bio et tout. Pas d’OGM chez nous ! Ça va être notre plus gros problème. Il faut trouver les bons grainetiers, ceux qui fournissent les exploitations agricoles. Et arriver avant tout le monde. »
Un bruit de moteur leur fit tourner la tête. La voiture d’Aubrey, avec Scott au volant. Il se gara un peu trop vite dans leur allée.
Aubrey rendit sa binette à Phil. « Merci. À tout à l’heure.
— Entendu, tante Beru. »
Sur le point de traverser la rue, elle se retourna, interdite. « Tante qui ?
— Mais si, vous savez bien, la famille Lars ? Ceux qui récoltent la condensation avec leurs vaporateurs ? L’oncle Owen et la tante Beru, qui recueillent et élèvent Luke ? » Il lui fit signe de laisser tomber. « Luke Skywalker. Dans La Guerre des étoiles. Allez, bonne journée. »
C’était bien un truc de geek, ça. Aubrey sourit, agita la main et s’en alla affronter Scott. Mais tout à coup, elle vit qu’il n’était pas seul.
Il y avait une fille à côté de lui dans la voiture.
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