Aurora
2. Aurora
11 h 43
Aubrey Wheeler contempla son vernis à ongles écaillé en cherchant vainement à se souvenir du dernier homme qui lui avait plu. En tout cas, les deux qu’elle avait sous les yeux ne correspondaient pas à la définition.
Le congrès dont elle revenait était à Kansas City, donc, au choix, neuf cents kilomètres de route pénible – soit huit heures pour six heures de présence sur place – ou bien un avion bondé sur une compagnie aérienne merdique. Elle avait opté pour la deuxième solution, un vol super low cost en placement libre. Après un embarquement du style « premier arrivé premier servi », elle s’était retrouvée coincée entre deux types qui avaient dû être les footballeurs vedettes de leur lycée et qui, apparemment, n’avaient pas bien saisi la notion d’espace personnel. Comme elle n’avait aucune intention de stresser et d’enrager pendant l’heure et demie de vol, Aubrey avait pris un Xanax – mais trop tôt dans la journée. Résultat, c’était le cerveau embrumé, de mauvais poil, et vaguement déprimée qu’elle rentrait de O’Hare, l’aéroport de Chicago.
Enfin, pas si vaguement que ça, d’ailleurs. Aubrey avait ses raisons. Elle savait ce qui l’attendait. À une époque (qu’elle se rappelait à peine), elle rentrait de ses déplacements professionnels toute revigorée, reposée, car ces voyages étaient l’occasion de fuir momentanément Scott et Rusty, de dormir mieux et plus longtemps, de lire et de manger ce qu’elle voulait sans se soucier de ce que voulaient les autres. Il était bien fini, ce temps-là. Depuis un bail. Enfoui sous la poussière du Covid, envolé avec sa tranquillité d’esprit, ses plus belles années, et son couple.
Avant la pandémie, la société d’organisation de congrès qu’elle avait fondée et qu’elle dirigeait marchait bien. Et puis du jour au lendemain, les gens disposés à se réunir dans une salle climatisée sans fenêtres avec cinq cents inconnus avaient disparu, et Aubrey avait vu la faillite se profiler à brève échéance – quelques mois. Elle avait mis tout son personnel en chômage technique. Mais au bout de trois jours, ou plutôt trois nuits blanches, elle avait eu une Illumination qui, en fait, commençait à se répandre assez vite dans le monde de l’entreprise : dorénavant, pourquoi sortir de chez moi pour aller travailler ? En soixante-douze heures, elle avait fait intégralement migrer sa boîte sur Zoom. En une semaine, elle avait réembauché la moitié de ses salariés. Au bout d’un an dans cette configuration, elle en avait presque autant qu’avant l’épidémie. Et plus de clients que jamais, prêts à payer autant, sinon plus, pour le confort de participer à un congrès bien en sécurité depuis chez eux. Évidemment, il y avait aussi quelques emmerdeurs pour exiger de nouveau des événements en présentiel – d’où l’aller-retour Aurora/Kansas City qu’Aubrey avait dû faire contrainte et forcée. Mais désormais, 90 % de son travail se faisait en ligne et dégageait des bénéfices. Elle avait même réussi à se verser un salaire décent, ce qui avait bien arrangé cette merde de Rusty – un vrai vampire.
Oui, elle proférait des insultes de bas étage à l’égard de son ex-mari. Et alors ? Elles décrivaient parfaitement ses principaux traits de caractère. Rusty était une merde au sens premier du terme (« matière fécale expulsée par l’organisme ») : à cause de lui elle avait gaspillé une quantité faramineuse de temps, d’efforts et d’amour, et deux ans plus tôt elle l’avait effectivement expulsé de son corps. Quant à « vampire », dans l’acception « personne exerçant sur autrui une prédation sans scrupules », il le définissait bien aussi. On pouvait même lui appliquer la première acception : « monstre suceur de sang ». Il avait aspiré tout son élan, toute son énergie ; sur la fin, elle se sentait vide, inutile comme un vêtement abandonné, jeté en vrac sur le plancher.
Ce n’était pas entièrement la faute de Rusty, elle le savait. Elle le revoyait tel qu’il était quand ils s’étaient rencontrés : puissant et conscient de l’être, plein de confiance en lui et d’autant plus séduisant – sans les côtés négatifs –, il irradiait la force et l’autorité, non comme un vulgaire hâbleur mais avec, en fond, tacitement, un côté « Je n’ai pas besoin d’utiliser ma force ». Rusty était entrepreneur dans le bâtiment, compétent et honnête, à la tête d’une société florissante. Aubrey, qui avait toujours gagné sa vie en se servant de sa tête, aimait bien l’idée qu’on la gagne avec ses mains. Mais par-dessus tout, ce qui lui avait plu chez Rusty c’était qu’il était tout le contraire de son frère : charnel, les pieds sur terre, sans aucun esprit de sérieux. Aubrey l’avait aimé. Et puis un jour, ça n’avait plus été possible.
Les dernières années, il buvait jusqu’à sombrer dans l’inconscience (c’était déjà le cas du temps de son premier mariage, mais Cheryl Anne ne l’avait pas prévenue…). En fin de compte, ça lui avait un peu facilité la tâche, car le type qu’elle avait aimé n’existait plus. Il avait été remplacé par un étranger qui n’était pas le bienvenu. Petit à petit, puis de plus en plus vite, celui qu’elle croyait connaître était tombé dans la biture, la dope, les crises de rage, les heures interminables perdues à jouer au poker… Aubrey pensait aussi qu’il s’était embringué dans une histoire pas nette, vu les absences inexpliquées à pas d’heure pour aller faire on ne sait quoi avec un pote pas clair. Non, décidément, il fallait qu’il fiche le camp de la maison qu’ils avaient achetée ensemble, et de la vie qu’ils avaient planifiée jusque dans les moindres détails.
Le problème, la mauvaise surprise finale, la flèche du Parthe, comme on disait, c’est que Rusty n’avait pas tout emporté en partant. Il avait laissé Scott. Ou plutôt, Scott était resté. Le fils qu’il avait eu de son premier mariage avait alors quatorze ans, l’âge de s’attirer des ennuis, et ça n’avait pas raté. L’âge aussi de comprendre que sa mère habitait loin et se moquait bien de lui – ce qui était exact. Mais pas encore l’âge de savoir qu’en faisant les bons choix, il pouvait échapper au cercle vicieux négligence-toxicomanie merdique où ses deux parents s’étaient consumés. Concernant Scott, donc, le verdict était en suspens.
Étant des hommes, et originaires du Midwest, en plus, Scott et Rusty n’avaient évidemment pas discuté des conséquences matérielles de la séparation. Au lieu de ça, ils en avaient brusquement pris conscience un matin, un quart d’heure après la décision de Rusty : « Va chercher tes affaires et attends-moi en bas. On se casse », avait-il dit à Scott. Mais Scott n’était allé ni chercher ses affaires ni attendre son père en bas.
Rusty avait donc braillé dans l’escalier (un vieux machin branlant qu’il devait remplacer depuis quatre ans, promis juré, il allait le faire) : « Bon, alors, tu viens ou quoi ?
— Va te faire foutre », avait répondu son fils sur le même ton, derrière la porte de sa chambre.
Rusty avait regardé Aubrey, qui se tenait sur le seuil de la cuisine, appuyée contre le montant de la porte, ni dedans ni dehors, comme si aucune place précise ne lui convenait plus.
« C’est toi qui as manigancé ça ? »
Elle s’était contentée d’un regard furibond. Tu es sérieux, là ?
Rusty avait ensuite crié à son fils : « C’est maintenant ou jamais ! »
À ce stade, certains ados auraient vociféré de vagues imprécations avant de lui claquer la porte au nez. D’autres auraient monté le volume de la musique – Death Grips, par exemple, un groupe de rap particulièrement abrasif (seul pouvait rivaliser avec Death Grips un bruit du papier alu mâché tout contre votre oreille). Scott Wheeler, lui, s’était contenté d’ouvrir sa porte, de regarder son père depuis le palier et, posant l’index et le majeur de sa main droite contre son front en guise de salut nonchalant, avait répliqué :
« Adios, taré. »
Rusty avait ramassé son sac et fichu le camp.
Ce matin-là, à 10 h 47, Aubrey, trente-six ans, sans enfant, célibataire de fraîche date, s’était sentie prête à profiter de toutes les grisantes aventures que sa nouvelle vie lui réservait. À 10 h 48, elle s’était retrouvée avec un ado de quatorze ans à élever. Qui n’était même pas le sien.
Hé ho, la vie ! C’est pas ça que j’avais demandé, moi.
C’était pour aller retrouver Scott qu’Aubrey rentrait à vive allure. Il était un peu plus de 13 heures. Si la circulation le permettait, elle serait chez elle vers 14 heures, ce qui lui laissait largement le temps de fouiller sa chambre avant qu’il rentre du lycée. Elle s’était arrangée pour qu’il passe deux nuits chez un copain pendant son absence, mais elle ne se faisait pas d’illusions. Ce qu’il voulait, c’était passer la nuit avec Caprice dans la maison de Cayuga Lane débarrassée de sa propriétaire. Elle en était presque sûre. Scott avait eu quinze ans six mois plus tôt ; aux yeux d’Aubrey, c’était trop tôt pour perdre sa virginité, mais ça, c’était entre lui et ses partenaires consentantes. Ce qui l’inquiétait, c’étaient plutôt les substances interdites aux moins de dix-huit ans.
Les deux parents de Scott étaient alcooliques. Le jeune homme avait la génétique contre lui, et Aubrey était bien décidée à ne pas le laisser sombrer dans l’addiction tant qu’il était sous sa responsabilité. Une semaine avant de partir, elle avait caché dans la maison trois caméras de surveillance connectées en wifi à une appli sur son smartphone. (Elle pouvait y accéder à tout moment pourvu qu’il y ait assez de réseau.) Une dans la cuisine, dans une pile de livres de recettes, une dans le salon au milieu de jeux de société délaissés et la troisième planquée parmi les dizaines de bouquins non lus qui garnissaient les étagères dans la chambre du gamin.
Celle-là, Aubrey l’avait coupée vite fait après avoir voulu en tester le fonctionnement quelques jours avant de partir ; elle était tombée par hasard sur une certaine activité caractéristique de tout ado normalement constitué à laquelle elle n’avait pas pensé. Comment aurait-elle pu, d’ailleurs ? Elle n’avait jamais été un garçon de quinze ans. En définitive, les caméras n’avaient servi à rien ; il aurait fallu qu’Aubrey soit dans la maison et connectée au wifi. Dès qu’elle avait pris la route de l’aéroport, les images avaient disparu. La maison était donc restée sans surveillance, numériquement parlant, pendant toute son absence. Elle avait parlé à Scott depuis Kansas City, et il avait juré qu’il était chez son pote Julian comme convenu. Ça lui avait donné l’idée d’installer une appli de traçage sur son téléphone à la première occasion. Bref, elle savait qu’il n’était rien arrivé à Scott, mais voulait quand même passer sa chambre au peigne fin, au cas où.
Son Uber traversait à présent Stolp Island, cœur battant du centre-ville d’Aurora, Illinois… en réalité, deux cents mètres de magasins définitivement fermés, un cinéma décrépit et une salle de jeu de seconde zone avec des machines à sous. Aubrey avait grandi à West Aurora, à quelques kilomètres de là, dans une grande maison confortable avec ses parents et son frère aîné. Ça au moins c’était un centre-ville, et chouette – pas comme à Chicago, avec des paumées plein les rues ; un vrai centre où on pouvait prendre Les Aventures d’Archie en BD sur un présentoir métallique à la quincaillerie/marchand de journaux Ben Franklin. En réalité, Aubrey n’avait jamais vu ni Aventures d’Archie, ni présentoir métallique, ni Ben Franklin de sa vie, enfant ou adulte, mais elle en avait entendu parler dans les films ou les livres et s’en faisait une représentation idéalisée, voire carrément romantique. Elle avait espéré que ses gosses grandiraient dans ce genre d’environnement, en sécurité. Entre-temps son frère était parti chercher fortune ailleurs, mais elle, elle était restée, en quête d’une ville qui n’existait plus depuis cinquante ans.
En revanche, Cayuga Lane, sa rue, correspondait au modèle qu’elle édifiait dans sa tête depuis son enfance. À dix minutes du centre, c’était une impasse bordée de six maisons datant pour la plupart des années 1920 ou 1930, à part celle du fond, qui remontait aux années 1850 – une de ces maisons victoriennes à toit plat et à deux étages qui, jadis très en vogue, n’avaient pas survécu longtemps au boom immobilier de la Seconde Guerre mondiale. Elle avait réussi à rester debout moyennant une restructuration et une isolation totales. Mais en 1958… Ensuite, on l’avait laissée se dégrader peu à peu, d’abord gentiment, puis pas gentiment du tout, jusqu’à la période où Rusty et Aubrey l’avaient découverte. Elle était alors dans sa phase « Terrain idéal, démolition à prévoir ». S’ils avaient pu l’acheter, d’ailleurs, c’était uniquement grâce à cela. La décrépitude. Ils savaient qu’il y aurait des travaux, mais Rusty était de la partie, ils étaient jeunes et amoureux et ils avaient hâte de s’y attaquer ensemble, à ça et à tout le reste.
Et puis ça leur avait passé.
À présent la maison avait cinq ans de plus, Aubrey aussi (certains jours elle aurait plutôt dit quinze), et une fois de plus elle devait réparer ce qui ne pouvait sans doute pas l’être. Les rares fois où elle revoyait son frère, il se moquait de son entêtement à toujours vouloir tout remettre en état, tout recycler, comme quand ils étaient adolescents. Lui qui buvait une gorgée de jus de fruits et jetait la bouteille (en plastique) ; qui dénonçait le recours à la main-d’œuvre étrangère bon marché tout en en profitant largement ; qui envoyait tous les dix-huit mois à la décharge un ordinateur et un smartphone bourrés de métaux rares, en état de marche ou non… se permettait de railler sa sœur quand elle s’escrimait à repriser son chemisier préféré.
Le Uber la déposa devant chez elle. Elle remonta prestement l’allée ; les roulettes en plastique de sa valise bon marché protestèrent en passant sur les dalles inégales et cassées par endroits. Aubrey devina avant d’atteindre le seuil que Scott était là, en violation directe de leur accord puisqu’il devait rester chez Julian jusqu’à ce qu’elle l’appelle. Ce grand génie machiavélique aurait dû penser à fermer la porte, s’il voulait passer inaperçu… De fait, elle entendait la télévision marcher à plein volume dans le salon.
En entrant elle vit Scott de dos, devant le Sony 77 pouces qu’il l’avait persuadée d’acheter. Comme c’était peu après le départ de son père, Aubrey avait espéré que la télé le retiendrait au salon, lieu de passage où ils pourraient communiquer, où elle pourrait lui dispenser des conseils bienveillants, et l’empêcherait de s’enfermer dans sa chambre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. En réalité, c’était elle qui avait besoin d’un délai pour retrouver un équilibre ; pendant ce temps-là, la télé occuperait Scott.
En entendant la porte, il tourna la tête et lança d’un air ahuri : « Ah, tu es rentrée ?
— Oui, et je vois que toi aussi. »
Il plissa le front. « J’avais pas prévu ça.
— C’est clair. » Elle referma la porte et poussa son bagage dans un coin.
Scott reporta son attention sur l’écran. Bizarrement, il regardait les infos en continu, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Toujours le dos tourné, il déclara : « Tu devrais venir voir ça.
— Je monte me changer et ensuite, il faut qu’on ait une petite discussion, toi et moi. Ce n’est pas ce qu’on avait convenu, et je suis très déçue. »
Scott ne la regarda même pas. Sur l’écran, trois journalistes débattaient avec animation d’un sujet qui, selon toute probabilité, n’en valait pas la peine. Histoire de souligner son propos, Scott agita l’index, désignant toujours la télé : « Non mais vraiment, tu devrais écouter ça. »
Sans plus lui prêter attention, Aubrey mobilisa l’énergie qui lui restait pour monter l’escalier en faisant le plus de bruit possible. Les marches grincèrent sous ses pieds. Arrivée en haut, elle bifurqua vers la chambre du gamin au lieu de sa chambre à elle, cette fois d’un pas plus discret. Elle ouvrit la porte sans bruit et jeta un coup d’œil circulaire. Comme d’habitude, le lit était en proie à un chaos indescriptible ; même en y mettant du sien, on n’aurait pu lui donner l’air plus défait. Il y avait des fringues partout ainsi que des restes de nourriture et, éparpillés sur toutes les surfaces planes, des verres où fermentaient des liquides pâteux de diverses couleurs.
Aubrey alla ouvrir successivement tous les tiroirs de la commode et passa la main à l’intérieur. Pas de bouteilles planquées. Pas de sachet d’herbe sous le matelas ou dans la table de nuit, pas d’odeur de fumée. Elle renifla les verres : des boissons sucrées mais non alcoolisées, apparemment. Estimant avoir assez fouillé, elle s’apprêta à ressortir, satisfaite. Une raison de moins de se disputer avec Scott. Mais ce faisant, elle vit trôner en évidence, sur la même commode, un flacon de médicaments.
Il n’avait même pas pris la peine de le cacher.
Une fois redescendue, elle alla se planter entre Scott et l’écran géant et posa le flacon entre eux deux, sur la table basse. Il y jeta un coup d’œil et haussa les épaules.
« Je ne savais pas que tu rentrerais si tôt. » Il se pencha sur le côté pour continuer à regarder la télé.
« On peut savoir ce que tu fous avec ça ?
— On ne pourrait pas en parler plus tard ? »
Elle réprima son envie d’exploser. « Scott ! C’est un opioïde !
— Ouais, ouais.
— Je l’ai depuis que j’ai dû me faire dévitaliser une dent.
— Ah ? Ouais, c’est logique. Et ça va, la dent ne te fait plus mal ?
— Mais ça va pas, non ?
— Je ne savais pas que tu rentrerais si…
— Arrête avec ça ! Tu as fouillé dans mon armoire à pharmacie, ou plutôt non, dans le meuble de ma salle de bains, à la recherche d’opioïdes, et tu les as pris ! Je te signale que tu as quinze ans ! Des opioïdes, bordel ! »
Cette fois, elle avait réussi à capter son attention.
« J’ai pas fouillé dans tes affaires pour trouver des médocs. J’ai fouillé dans tes affaires et là, je suis tombé sur des médocs, nuance. C’est super différent, quand même, non ? »
D’une certaine manière, on ne pouvait qu’admirer l’argumentation – sinon sur le fond, du moins pour l’art de détourner la conversation dans un sens plus favorable à sa cause. Mais Aubrey ne se sentait pas d’humeur admirative.
« Oh, et puis va te faire foutre, tiens.
— Super méthodes éducatives, dis donc.
— C’est toi qui es en tort, là, je te signale.
— Je suis pas le seul. T’as planqué des caméras pour me surveiller. »
Elle prit son temps pour répondre, histoire de paraître aussi calme que lui. « Je te demande pardon ? »
Sans s’embêter à répondre, il eut un mouvement de tête en direction de la petite table de l’entrée où étaient empilées les trois caméras Zmodo. Elle ne les avait pas remarquées en entrant alors que, de toute évidence, il les avait posées là exprès.
« Je ne suis pas stupide », reprit-il.
Elle commençait à comprendre ce qui s’était passé. « Ah, je vois. C’est toi qui les as éteintes, en fait.
— Oui. Dès que tu as eu le dos tourné.
— Et je suppose que tu n’as pas non plus fait ton piano », enchaîna-t-elle pour tenter de garder le dessus.
Mais il fit la sourde oreille et reporta son attention sur la télé.
« Caprice a passé la nuit ici ? persista-t-elle.
— Céleste.
— Hein ?
— Elle s’appelle Céleste, pas Caprice. Pourquoi tu l’appelles tout le temps comme ça ?
— Bref. Elle a dormi ici ou pas ?
— Tu l’appelles Caprice parce que pour toi, elle doit forcément porter un prénom de Noire. Tu ne le fais pas consciemment, mais tu trouves que Caprice fait plus Noir. Et ça, c’est super raciste. Sérieux, Aubrey, tu devrais faire gaffe. Prends un peu conscience de ton privilège blanc.
— Si je lui donne soi-disant un prénom “plus Noir”, c’est soit un privilège, soit du racisme, pas les deux. Tu mélanges tout.
— Donc, tu avoues.
— Tu me fatigues, j’en ai marre de toi.
— Ça me fait de la peine, parce que moi je t’aime bien. »
Déstabilisée, elle tenta une autre approche. « Tu as pris combien de comprimés ?
— Quatre, répondit-il après une pause. Deux fois deux, à deux heures d’écart, comme dit la notice.
— Quel garçon raisonnable, bravo.
— Merci. Tu es en colère parce que l’hydrocodone est dangereuse pour moi, ou parce que c’était ta réserve secrète ?
— Les deux. C’est très mauvais pour ta santé, et oui, je les gardais pour plus tard.
— Pour quoi faire ?
— En cas de forte douleur.
— Justement, j’avais très mal. Et ça m’a soulagé.
— On peut savoir de quoi tu souffrais à ce point ? »
Il tendit à nouveau un index effilé en direction de l’écran. « On va tous mourir. »
Cette fois Aubrey se retourna. En fait, Scott regardait le journal télévisé national, et non local, comme elle l’avait cru. De toute manière, ça n’aurait fait aucune différence vu que toutes les chaînes proclamaient la même info via des bandeaux fixes ou défilants et des gros titres dans une police de caractères généralement réservée à l’annonce du retour de Jésus.
Sidérée, Aubrey n’arrivait pas à assimiler ce que disaient les présentateurs. Ce n’était pas possible. On n’avait donc pas assez de galères comme ça ?
Scott se pencha pour récupérer le flacon d’opioïdes et le secoua en regardant Aubrey.
« Il n’en reste que deux. On partage ? »
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