Aurora

David Koepp · Chapitre 32 sur 38

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Aurora

29. Aurora

 

 

Scott et Céleste avaient mis une heure pour aller jusqu’au centre commercial le plus proche et encore plus longtemps pour en revenir. Ça représentait une quantité déraisonnable d’essence, et Aubrey le leur avait répété, avant et après, mais Scott s’était montré inflexible. C’était ces bonbons-là qu’il fallait et pas d’autres. De toute façon, ils se servaient rarement de la voiture, et ce n’étaient pas les garages qui manquaient en ville si on devait siphonner des réservoirs en cas de besoin. Et puis, c’était pour Norman, donc pas de discussion possible. De fait, il aurait pu commencer par là. Ces derniers temps, le dévouement du jeune garçon s’était accentué à mesure que le vieux monsieur s’affaiblissait. Aubrey avait cessé de lutter. Les deux jeunes gens bravaient donc les dangers de la banlieue nord d’Aurora et revenaient avec les articles voulus, et une description terrifiante de ces lieux jadis très fréquentés. Ils s’étaient attendus à y trouver des magasins pillés, une omniprésente puanteur de marchandises gâtées et de vastes zones sombres aux vitrines brisées, et ils ne s’étaient pas trompés.

Mais leur valeureuse quête n’avait pas été vaine. Aubrey traversa la rue, une petite boîte blanche à la main, en direction de chez Norman. Scott n’avait pas voulu l’accompagner, et elle n’avait pas insisté. Elle frappa à la porte, attendit en vain une réponse, insista, puis ouvrit et lança la question rituelle : « Norman ? Vous êtes présentable ?

— Pas du tout ! » répondit-il comme à son habitude.

Elle entra en souriant et referma la porte à clé.

Devant l’allure du vieux prof, elle dut faire un effort pour dissimuler son inquiétude. Il ne s’était écoulé que quelques jours depuis sa dernière visite, mais la dégradation de son état était frappante. Il était assis dans le fauteuil club tout abîmé qui avait sa préférence et qu’il avait depuis longtemps orienté vers sa fenêtre panoramique. Il passait des heures à observer l’incessante activité des voisins dans les jardins reconvertis en potagers luxuriants qui, en cette fin d’été, à l’approche de la récolte, prenaient de belles teintes jaunes, rouges, vertes et brunes. « J’ai l’impression de contempler un Manet, avait-il dit à Aubrey, l’animation en plus. »

Il semblait plus frêle que jamais.

« Je vous ai apporté une surprise, annonça-t-elle en approchant une des chaises rangées autour de la table pour prendre place auprès de lui.

— Vraiment ? » Il fronça les sourcils en reconnaissant le logo sur la boîte. « Au nom du ciel, Aubrey, quelle folie avez-vous commise ?

— Ce n’est pas moi, c’est Scott. » Elle ouvrit la boîte en souriant et la retourna pour lui en montrer le contenu.

Norman se pencha et le vieux plaid tout effrangé entourant ses épaules s’ouvrit sur sa poitrine. « Des “Fanny Farmer” comme dans ma jeunesse ! s’exclama-t-il.

— Ça s’appelle “Fannie May”, maintenant – depuis au moins dix ans. Ils ont été rachetés, je crois. Ce sont bien ceux aux fruits que vous aimez, n’est-ce pas ?

— Non, madame, je ne les aime pas, je les adore. Surtout ceux à l’orange. Comment avez-vous deviné ? » Il plongea ses longs doigts osseux dans la boîte, choisit un bonbon orange en forme de demi-lune et le contempla avec ravissement. Il n’en revenait pas.

« C’est Scott qui l’a su et qui s’est débrouillé pour en trouver.

— Je n’en reviens pas ! » Il regardait, fasciné, la petite sucrerie en forme de mini-tranche d’orange et la faisait tourner sur elle-même dans la lumière du soleil qui entrait par la fenêtre ouverte.

« Vous n’y goûtez pas ? »

Norman tourna vers Aubrey un regard stoïque ; il savait bien ce qu’elle voulait dire et pourquoi ses chers voisins lui offraient ses bonbons préférés.

« Si, si, bien sûr. Dans un petit moment. » Il reposa sa friandise sur la table et regarda la jeune femme. Un sourire empreint de gratitude éclaira son visage plissé de rides. « Vous transmettrez mes amitiés à ce jeune homme si prévenant.

— Norman, insista Aubrey, si vous ne mangez pas vous allez mourir.

— Toujours à prendre soin des autres, je vois. Mais qui prendra soin d’Aubrey ?

— Ce n’est pas de moi qu’il s’agit ici. Tout le monde est au courant, vous savez. Vous ne pouvez pas rester comme ça sans manger.

— Au contraire. C’est très facile.

— Expliquez-moi pourquoi. »

Le sourire de Norman s’effaça. « Parce que je suis humain, Aubrey. J’ai quatre-vingt-huit ans, j’ai traversé des guerres et des épidémies et j’ai décidé de choisir moi-même le lieu et l’heure de ma mort. Et j’ai choisi ici et maintenant. Plus ou moins. »

Aubrey pensait qu’il éluderait la question, qu’il se déroberait, voire qu’il mentirait, mais non. Droit au but. Elle n’était pas préparée à ça. Elle ne sut que répondre.

« N’ayez pas l’air si triste, reprit-il.

— Vous ne voudriez pas en manger un petit morceau ? Pour me faire plaisir ? »

Norman la dévisagea longuement, pesant le pour et le contre. Puis il reprit le bonbon à l’orange, le huma délicatement et ferma les yeux comme pour se concentrer sur l’arôme. Enfin il en grignota un petit bout et le savoura en souriant à Aubrey.

« Voilà, vous êtes contente ? demanda-t-il.

— Folle de joie. »

Elle se laissa aller contre son dossier et contempla le spectacle de la rue offert par la baie vitrée. « On a une vue superbe, d’ici.

— Oui, c’est une splendeur. Il y a trente-sept ans que j’habite ici et jamais le quartier n’a été aussi beau.

— On va ramasser les courges et les blettes dans les jours qui viennent, et aussi cueillir les figues. La semaine prochaine ce seront les citrouilles et les choux kale. Je vous en apporterai.

— Merci, c’est gentil. »

Aubrey lança un coup d’œil dans la partie de la grande pièce où se trouvait le matériel radio. « Alors, qu’avez-vous capté comme nouvelles ces derniers jours ?

— Pas grand-chose », dit-il en balayant le sujet d’un geste de la main.

Mais Aubrey ne se laissait pas si facilement démonter. « Qu’est-ce qui se raconte, Norman ? Je suis sérieuse.

— Vous m’avez dit de ne pas m’attarder sur les mauvaises nouvelles. »

Elle hocha la tête, se retourna vers la fenêtre. « À certains moments, je me sens merveilleusement bien. Il y avait longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Et tout à coup, le lendemain ou l’instant d’après, ça s’inverse et je me demande combien de temps je vais tenir le coup. »

Norman reposa le reste du bonbon à l’orange et prit la main de la jeune femme. Elle le sonda du regard.

« Que savez-vous, Norman ? Qu’est-ce qu’on dit là-bas dehors ?

— Que le retour à la normale n’est pas pour tout de suite.

— À savoir ?

— Si je vous le racontais, si vous saviez ce qui se passe à San José, au Cap ou à Budapest, est-ce que vous vous y prendriez différemment ici, dans cette rue, ce quartier ? »

Aubrey fit signe que non et baissa la tête. Malgré elle, ses yeux s’emplirent de larmes, et ses épaules furent secouées par un sanglot.

Norman n’essaya pas de la consoler. Il la laissa pleurer et lorsqu’il reprit la parole, ce fut pour dire d’une voix douce et lasse :

« Celui qui a un “pourquoi” qui lui donne un but peut vivre avec n’importe quel “comment”, disait Nietzsche.

— Je n’y crois pas.

— Alors, c’est que vous êtes une conne ! »

Elle rit et s’essuya les yeux du revers de la main.

« J’ai vu le meilleur de l’humanité, enchaîna-t-il, et j’en ai vu le pire. J’ai vu des amis perdre leur fortune, leur conjoint, leurs enfants. J’ai dit “Mais par la grâce de Dieu je suis ce que je suis”, comme dans la Bible, mais à mon tour j’ai subi ces pertes irréparables, inimaginables. Et je n’ai rien vu venir. J’ai vu les espoirs de générations entières se heurter au mur de la réalité et tomber en morceaux, j’ai assisté aux abominations du siècle dernier – et, historiquement parlant, ça n’aurait pas pu être pire –, et de tout cela j’ai tiré une conclusion : la vie ne vaut d’être vécue que lorsqu’elle a du sens. Telle est notre tâche première, et notre plus grande gageure.

— Comment ça ? Quel sens ?

— Viktor Frankl a dit qu’on ne trouve de sens à sa vie que si l’on observe trois règles : il faut accomplir la tâche qui a de l’importance à nos yeux, prendre soin des autres, et se montrer à la hauteur dans les temps difficiles. Travailler, aimer, avoir du courage. C’est tout. Toutes les autres quêtes sont bidon.

— Je vois…

— Arrêtez vos conneries, maintenant, fit-il en secouant la tête avec véhémence, penché vers Aubrey. Ne laissez pas passer cette occasion. Regardez par la fenêtre. Voyez ce que vous avez réalisé. »

Elle obtempéra. Le quartier était une véritable ruche. Phil, Scott, Céleste, Mme Chen et ses fils, Derek et Janelle, Frank et Johnny Witzky ainsi qu’une demi-douzaine d’autres transpiraient sous le soleil de 17 heures, tous tendus vers un même but.

« Je sais. Pour une raison qui m’échappe vous croyez dur comme fer être une ratée, reprit Norman. Mais ce n’est pas pour autant que votre vie actuelle est vide de sens. L’amour, le travail, le courage – tout ça, vous l’avez. Votre vie est riche de sens, au contraire, bon sang ! »

Aubrey se remit à pleurer. Non plus de désespoir, cette fois, mais d’épuisement.

« Je vous aime beaucoup, vous savez, Norman.

— Et moi donc. » Il regarda au loin Phil occupé à ramasser des tomates. « Qu’allez-vous faire de votre bonhomme quand la lumière va revenir ?

— Je ne sais pas. Pas sûr que ça dure entre nous.

— Parfois, les histoires qui durent sont justement celles auxquelles on ne croit pas.

— Je suis mal placée pour en parler. Mais j’aimerais quand même voir comment ça va tourner.

— En tout cas, la cure de désintox lui réussit. »

Elle sourit et ses yeux se posèrent sur le bonbon à l’orange, sur la table entre eux deux ; il n’en manquait qu’un tout petit morceau à un bout, même pas de quoi nourrir une souris. Norman suivit son regard puis lui dit, désabusé : « Ils ont perdu leur goût. Ça arrive, ma grande, ne vous en faites pas.

— Scott voulait vous les apporter lui-même, mais… »

Là encore, il devina la vérité mais éluda d’un geste. « Il ne faut pas lui en vouloir. Pour mourir, on n’a pas besoin de spectateurs. »

Elle se pencha tout près, entoura de ses bras les épaules du vieil homme et l’étreignit.

« Ne partez pas…

— Je n’arrive toujours pas à y croire moi-même. C’est typique des êtres humains, ça, non ? Même confrontés à l’évidence, et même en sachant que des milliards d’autres nous ont précédés, on a toujours autant de mal à se faire à l’idée qu’on va mourir. »

Elle s’écarta et plongea son regard dans les yeux embués de Norman.

Il lui sourit. « On est vraiment une espèce optimiste. »

Quand Aubrey rentra chez elle, le soleil se couchait. Norman et elle avaient ensuite abordé des sujets moins graves ; par exemple pour se dire que parler politique ne leur manquait pas du tout, que les rayons du soleil filtrés par la fumée de feu de bois étaient bien jolis, que les prunes étaient trop vertes mais délicieuses quand même… Puis, pris de lassitude, Norman s’était assoupi. Aubrey lui avait posé un petit baiser sur le front et s’était esquivée pour le laisser faire son somme.

En la voyant passer, Phil s’interrompit dans sa tâche pour venir la rejoindre. Il l’attira à lui et elle posa la tête sur son épaule.

« Ça va ? »

Elle hocha la tête, mais ses larmes se remirent à couler. Il se contenta de la serrer contre lui. Quand ses sanglots cessèrent, il lui demanda avec douceur : « Tu veux de la compagnie cette nuit ?

— Non, ça ira, merci. Ta chemise est toute mouillée maintenant, fit-elle en relevant la tête.

— Dire que je venais juste de la rapporter du pressing… »

Elle le regarda en souriant. Il l’embrassa sur la bouche. « Je suis là si tu as besoin de moi.

— C’est la plus belle phrase au monde », conclut-elle.

Elle tourna les talons, salua d’un geste quelques voisins et monta sur sa terrasse. De là, elle contempla sa bicoque centenaire avec « travaux à prévoir » qui n’avaient jamais été faits et la remercia en silence de les avoir abrités et protégés, elle et les siens, au fil des galères de ces derniers mois, voire de ces dernières années. Puis elle entra et referma la porte.

Le lendemain à la même heure, les murs du salon seraient éclaboussés de sang.

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