Aurora
19. Aurora
Le but de Brady était d’arriver à destination avant la tombée de la nuit, et il restait effectivement une demi-heure avant le coucher du soleil quand il s’engagea sur Cayuga Lane le lendemain de son départ. Le voyage s’était mieux passé que prévu. À tel point qu’il s’était arrêté dormir un peu, la veille, dans le comté de Custer. Il n’y avait pas plus paumé que ce coin du Nebraska, et au moment de prendre la NE-40 à la sortie de Broken Bow, face au ruban de goudron qui s’étirait à l’infini, il s’était payé le luxe de se garer sur le bas-côté toutes portières closes et de fermer les yeux. Depuis l’incident de la station essence, il était sur ses gardes, prêt à se défendre. Quatre heures et demie plus tard, il s’était réveillé reposé – avec des crampes dans les bras à force de serrer contre lui le sac de voyage contenant les deux cent cinquante mille dollars. C’était la première fois depuis des mois qu’il dormait aussi bien.
Il n’avait pas eu de problèmes non plus pour refaire le plein. Les signalements parvenus au Sanctuaire étaient inquiétants, mais à l’échelle nationale, pas dans les États reculés qu’il devait traverser – Wyoming, Nebraska, Iowa. Leur faible densité de population, combinée à la vertigineuse immensité des Grandes Plaines, faisait qu’ici les lignes électriques étaient longues et les gros transformateurs espacés de dizaines ou de centaines de kilomètres, ce qui avait limité les dégâts. En fait, le comté d’Albany, dans le Wyoming, lui avait paru complètement indemne, et il eut la surprise de trouver non pas une, mais deux stations qui continuaient à servir de l’essence. Évidemment le tarif était prohibitif, mais Brady s’en était acquitté de bonne grâce, et au moment de franchir la frontière de l’Illinois il avait encore une batterie chargée à fond et un réservoir plein aux cinq huitièmes.
Il remonta Cayuga Lane au pas, en consultant le numéro des maisons, et s’engagea enfin dans l’allée d’Aubrey en veillant à ce que le châssis de la BM ne touche pas le sol en passant sur la crevasse du trottoir. Après deux mille cinq cents kilomètres sans encombre, pas question de casser un essieu dix mètres avant l’arrivée. Brady mit la voiture au point mort et, les mains reposant sur le volant, fit une petite prière à saint Christophe et à la BMW, qui ne lui avait pas causé le moindre souci.
« J’avoue que je ne m’attendais pas à ça », déclara-t-il une fois installé dans le salon face à Aubrey. Centre de l’attention et principal sujet de la conversation, le sac de voyage bleu était posé entre eux sur la table basse.
« Je comprends, dit-elle. Excusez-moi. Vous avez fait beaucoup de route et ça n’a pas dû être facile.
— C’est surtout que… je ne sais pas quoi faire, maintenant. On ne m’a pas laissé entendre que vous pourriez juste dire “Non merci”.
— Ça ne m’étonne pas. J’ai bien essayé de le dire à Thom, mais il ne m’a pas écoutée. Mon frère peut être un peu… buté, parfois.
— C’est sûrement grâce à ça qu’il est arrivé où il est, commenta Brady d’un air neutre.
— Oui, sûrement. » Un convaincu, apparemment… « Vous pourriez juste lui rapporter l’argent ? demanda-t-elle. Enfin, vous pouvez passer la nuit ici, bien sûr. Je n’ai pas de chambre d’amis mais vous pouvez dormir sur le canapé. Reprenez la route quand vous voulez et rendez-le-lui, tout simplement. Avec mes remerciements.
— Pas sûr que M. Banning le prenne bien.
— Possible, mais vous ne pouvez pas m’obliger à le garder si je n’en veux pas, monsieur… Brady, c’est ça ? Brady comment ?
— C’est mon nom de famille.
— Ah ? Thom ne vous appelle pas par votre prénom ? s’étonna-t-elle.
— Je ne pense pas que M. Banning le connaisse. »
Ah. Donc, peut-être pas si dévoué que ça, l’adepte. « Vous voulez bien me dire votre prénom ?
— Patrick.
— Bon. On va faire autrement, Patrick. Écoutez-moi jusqu’au bout. Je sens que vous n’êtes pas du genre à accepter, et il n’y a pas de mal à ça, naturellement, mais j’aimerais quand même que vous y réfléchissiez. Vu qu’il se passe des trucs assez dingues en ce moment. »
Brady ne l’interrompit pas. Il devinait ce qu’elle allait lui proposer, et en effet, ça ne l’intéressait pas. « Je ne garderai pas l’argent pour moi.
— Pas si vite. Vous savez, entre mon frère et moi c’est, disons… compliqué. Mais ça n’est pas votre problème. Je ne veux pas de son argent, c’est tout. Vous, vous avez une mission à remplir, et je vois bien qu’elle vous tient à cœur ; mais ma proposition peut très bien rester entre nous. Gardez cet argent, faites-en ce que vous voulez. Moi, je dirai à Thom que vous me l’avez remis comme prévu. Vous et moi, on emportera le secret dans la tombe, d’accord ? »
Brady sourit, immensément mal à l’aise. « Je vous suis reconnaissant de votre offre, mais j’ai déjà été payé.
— Eh bien, vous n’aurez qu’à ajouter la somme à votre rémunération. Combien, au fait ? Non, laissez tomber. Je préfère l’ignorer. Prenez l’argent. Personne ne le saura jamais.
— Je ne peux pas. C’est à vous qu’il est destiné.
— Entendu. Je comprends. J’accepte. » Elle tira le sac vers elle en le faisant glisser sur la table avec un geste ostentatoire. « Merci, Patrick. Mission accomplie. Ah, mais attendez : il se trouve je n’ai pas besoin de cet argent et que j’aimerais en faire cadeau à un nouvel ami. » Elle repoussa le sac jusque sous le nez de Brady. « Qu’est-ce que vous en dites ?
— Madame, c’est une offre très généreuse, et croyez bien que j’apprécie. Je vais vous paraître ringard, je m’en excuse par avance, mais quand vous dites que personne n’en saura rien, en fait, ce n’est pas tout à fait vrai : moi, je le saurai. Et ma mère aussi. J’ignore comment, parce qu’elle a quatre-vingt-cinq ans et que la moitié du temps elle ne sait même plus comment je m’appelle, mais quelque chose me dit qu’elle devinera au premier coup d’œil. Elle me dira tout de suite : “Patrick… Qu’as-tu fait ?” »
Aubrey éclata de rire. Brady se dérida. « Je suis sérieux, vous savez. Elle est vraiment comme ça. Je vous jure, je suis très bien payé pour ce job. Cet argent ne serait qu’un plus, et la vie m’a appris qu’en matière d’argent, plus ne veut pas forcément dire mieux. Ça veut juste dire plus. Parfois, le fait d’en avoir plus crée un besoin nouveau. Alors je vous remercie, mais c’est non. Je veux bien passer la nuit sur le canapé, et dîner, aussi, si ça ne vous dérange pas. Je vous en serais reconnaissant. Mais ensuite, je reprends l’argent et je rentre tenter de convaincre votre frère que certaines personnes préfèrent s’en sortir toutes seules. Ça vous va ?
— Oui, merci.
— Je peux quand même vous poser une question personnelle ?
— Ah, vous trouvez qu’il n’y avait rien de personnel jusque-là ?
— Quelle est la vraie raison pour laquelle vous ne voulez pas de cet argent ? »
Aubrey détourna les yeux. « Il n’y a qu’une seule personne au monde à qui Thom doive quelque chose : moi. Je préfère en rester là. Vous trouvez que ce sont des enfantillages ? demanda-t-elle en le regardant à nouveau.
— Ma foi, vous avez vécu votre enfance ensemble.
— Une partie seulement.
— N’empêche. Il y a des choses qui restent. Moi par exemple, j’ai un frère riche qui m’envoie tous les ans une carte d’anniversaire avec un billet de cent dollars. Ça me rend dingue. Je gagne ma vie !
— Vous ne lui avez pas dit d’arrêter ?
— Non, on ne se dit pas ce genre de chose, lui et moi. Je donne le billet à un sans-abri. Comme ça il y a au moins un heureux.
— Si votre frère vous faisait parvenir tout ce fric pendant une panne générale, vous le garderiez ?
— Évidemment ! Je ne suis pas stupide. Sans vouloir vous vexer.
— Rien de vexant là-dedans, en effet.
— Je partirai tôt demain matin. Ça vous laisse un peu de temps pour réfléchir, éventuellement. Si vous changez d’avis ça ne me posera pas de problème non plus.
— Vous allez flipper si je vous dis que j’aime bien votre style, Patrick ? demanda Aubrey en souriant.
— Pas du tout.
— Vous avez faim ?
— Très.
— Confiture et beurre de cacahuète, ça vous irait ?
— J’en rêve », répondit-il en toute sincérité.
Une demi-heure plus tard, tandis que les dernières lueurs du crépuscule entraient par la fenêtre de la cuisine, Aubrey, Brady, Scott et Céleste mangeaient leurs petits pois décongelés et le dessert promis, le tout arrosé d’eau du robinet. Les ados, qui avaient daigné descendre pour l’occasion, étaient béats et en permanence collés l’un à l’autre, comme tous les jeunes qui découvrent les joies du sexe. Il faudra leur trouver au moins cent préservatifs, se dit Aubrey. Le black-out allait être long et elle n’avait aucune intention de jouer à la Petite Maison dans la prairie jusqu’au bout, y compris en mettant au monde un petit-fils ou une petite-fille sur la table de la salle à manger.
« On fait la prière ? » s’enquit Céleste comme ils entamaient leur repas.
Les deux autres la regardèrent sans comprendre. Dehors, une voiture passa dans la rue trop vite, en faisant rugir le moteur.
« Mais si, vous savez bien, le bénédicité, insista-t-elle. On pense à une chose qui nous inspire de la reconnaissance et on remercie le Seigneur chacun à son tour, même si on a du mal à en trouver une. Surtout si on a du mal ; c’est le but. Pendant le Covid, ma mère nous le faisait dire tous les soirs. Depuis qu’elle… enfin, maintenant on ne le fait plus. »
Aubrey vit Scott bouger le bras et devina qu’il lui posait une main sur la cuisse pour la réconforter. Des capotes. Il faut que je trouve des capotes. Dehors, on entendit une portière claquer.
« Excellente idée, réagit Brady, dont le visage s’éclaira. Je peux commencer ? » Personne n’ayant d’objection, il se lança. « Moi, je remercie le Seigneur d’être là avec vous. Je me rends bien compte que je m’impose, et pourtant, vous m’accordez le gîte et le couvert. C’est très important à mes yeux.
— Vous m’avez piqué mon bénédicité, plaisanta Céleste en lui donnant une petite tape sur le bras. Merci, reprit-elle à l’intention d’Aubrey. Merci beaucoup de me laisser habiter chez vous.
— Bon, moi, je suis reconnaissant pour ce pain, coupa inélégamment Scott, la bouche pleine. Combien il en reste, au fait ? Est-ce qu’on va continuer à trouver du pain, d’ailleurs ? Quand est-ce que…
— Y a quelqu’un ? »
Tout le monde se retourna vers la porte de la cuisine, par laquelle on voyait jusqu’à la porte d’entrée restée ouverte. Derrière la moustiquaire, quelqu’un se protégeait les yeux des deux mains pour essayer de voir dans la maison.
Rusty.
« Hé ho, ça va là-dedans ? »
Scott se retourna vers Aubrey, furieux : « Mais merde, à la fin ! Quand est-ce qu’il va arrêter de se pointer comme ça n’importe quand, bordel ? Je croyais que tu lui avais dit ?
— Pas super fan de tes gros mots, jeune homme, intervint Brady.
— On vous a pas sonné, jeta Scott.
— Non, mais je donne quand même mon avis.
— Qu’est-ce que vous foutez, là-dedans ? brailla Rusty depuis le seuil. Vous allez me laisser entrer ou quoi ?
— Je m’en occupe, dit Aubrey en se levant de table. Excusez-moi. » Scott se retourna pour ne pas avoir à regarder son père dans les yeux, et ce fut au tour de Céleste de le réconforter du geste. Aubrey allait vite se lasser de ce petit numéro – nous-deux-seuls-contre-tous –, mais un problème à la fois.
Elle s’arrêta devant la porte d’entrée en réprimant son habituel sourire accommodant. Elle en avait marre de jouer à ce petit jeu face à Rusty. « Qu’est-ce qu’il y a ?
— Comment ça, qu’est-ce qu’il y a ? répondit-il, feignant la perplexité. Tu m’as demandé de frapper avant d’entrer, je frappe.
— Je voulais dire : qu’est-ce que tu fais là ? »
Il se gratta le cou avec une vigueur excessive et fit un geste en direction de son pick-up. « Je viens vous filer un peu de jus. »
Cette fois encore il s’était garé dans l’allée, en dépassant dans la rue vu que la BMW occupait la place. Aubrey aperçut à l’arrière de son pick-up le même groupe électrogène que la fois précédente.
« On peut savoir qui est le monsieur à la BM immatriculée en Californie ?
— Non, merci, lâcha Aubrey, qui n’était pas d’humeur à supporter ses salades.
— Comment ça ?
— Non, merci, je n’ai pas besoin d’électricité pour le moment.
— Le problème c’est que je ne vais pas repasser par ici avant quatre ou cinq jours. Donc, c’est maintenant ou jamais, ma grande.
— Je prends le risque. »
Elle fit mine de lui fermer la porte au nez, mais Rusty pesa de tout son poids contre la moustiquaire.
« C’est quoi ces conneries, putain ?
— Vous avez besoin d’un coup de main ? »
Brady, avec son mètre quatre-vingt-quinze et ses cent dix kilos, se tenait derrière Aubrey.
« Non, ça va. Rusty s’en allait, justement. »
Brady regarda calmement Rusty. La dame a dit qu’il fallait s’en aller maintenant, t’as entendu ?
L’autre rit et le jaugea du regard. « Et on peut savoir qui t’es, toi ?
— Je vous aurais bien répondu, mais vous partez, si j’ai bien compris ?
— Je le crois pas, ce type, dit Rusty. C’est qui ? Ton garde du corps ? T’as vu ça, Mick ? On dirait une tonne de jambon macéré dans la bière. » Là encore, Rusty se gratta compulsivement le cou.
La meth, songea Brady. Décidément, cette saleté est omniprésente. Son frère Terrence, les toxicos de la station essence… et maintenant ce type. Ce fléau le hantait, partout où il allait.
Sentant peser sur eux le regard de Scott et Céleste, Aubrey décida de mettre fin à la discussion. « Il travaille avec Thom, l’informa-t-elle. Il nous donne un coup de main aujourd’hui. »
Elle regretta aussitôt d’avoir prononcé le prénom de son frère devant son ex. Ça paraissait anodin, mais ce fut sa première et calamiteuse erreur. De temps de leur mariage, ils ne s’étaient jamais entendus. Rusty encaissait mal les propositions d’aide financière de Thom… tout en les trouvant insuffisantes et en s’emportant quand Aubrey les déclinait.
Dans les moments difficiles, quand elle n’arrivait plus à dormir, elle se demandait même si Rusty l’avait aimée ou s’il en avait depuis le début après l’argent de son frère.
À la lumière du jour, elle n’en doutait plus. La seule mention de Thom, ce jour-là, comme les autres, ne pouvait avoir qu’une seule signification pour Rusty : le fric.
Excédée, elle se détourna et, pour ne plus voir ses dents gâtées, laissa errer son regard jusque sur le sac de voyage, toujours en évidence sur la table basse du salon. Pas plus d’une seconde, mais le mal était fait.
C’est en la voyant détourner furtivement les yeux que Rusty eut la puce à l’oreille. Deuxième erreur ; involontaire, mais encore plus grave. Rusty n’était pas complètement idiot. Il sentit bien qu’elle lui cachait quelque chose. Ses capacités intellectuelles avaient beau décliner à cause de ses abus divers et variés, il restait capable de pensée déductive. Le sac était visiblement bourré à craquer, et tellement neuf qu’on distinguait encore la marque des pliures. C’était l’autre élément nouveau chez Aubrey, avec Brady, et ces deux variables inattendues étaient arrivées ensemble, c’était évident.
Pourquoi un milliardaire aurait-il recours à un agent de sécurité pour véhiculer un sac de voyage bien plein d’un bout à l’autre du pays en plein black-out sinon pour des raisons évidentes ? Et surtout, pourquoi son ex-femme s’efforçait-elle consciencieusement de le lui cacher, si ce n’était pas pour des raisons évidentes ?
De nouveaux horizons s’ouvrirent à lui. Il jugea préférable de changer de tactique.
« Je te prie de m’excuser, reprit-il, onctueux et conciliant. Je ne reviendrai que si tu me le demandes. Je te dois bien ça. Hé, Scott ? lança-t-il. Prends bien soin de toi, fiston. Et si tu as besoin de moi, n’hésite pas. Tu sais où me trouver. »
Puis il remarqua l’adolescente à côté de son fils et ses yeux s’étrécirent. « Céleste ? Ton père te cherche, tu sais. Tu devrais rentrer, maintenant. »
La jeune fille se détourna sans répondre. Scott se hérissa et se déplaça pour la dissimuler aux regards de son père, mais son geste était plus symbolique qu’autre chose.
« Désolé pour cette histoire de jambon et de bière, vieux. J’ai entendu
ça dans une chanson 1. Allez, faites gaffe à vous, hein. » Il regagna son pick-up et s’éloigna – à une vitesse raisonnable, cette fois.
Au bout de quelques centaines de mètres, il fit halte à un stop et réfléchit en se massant le front. Il allait falloir jouer serré. Mais il y avait sûrement gros à gagner. Le jackpot.
Aubrey verrouilla la porte. « Mon ex-mari.
— J’avais deviné, répondit Brady.
— Désolée pour son attitude.
— Non, je n’aurais pas dû m’en mêler. Vous vous en sortiez très bien sans moi. »
Tous quatre dînèrent en silence. Ils en oublièrent même la prière.
1. Paul Simon, « The Vampires », sur des paroles de Derek Walcott.
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