Aurora
27. Stolp Island, Aurora
Rusty poussa un hurlement. L’articulation céda, et son auriculaire gauche resta dressé en l’air. Ébahi, il regarda Espinoza, dont la main moite avait exécuté la manœuvre en un éclair et sans la moindre hésitation. Ce dernier eut une grimace d’empathie et s’écarta de la table.
« Fais pas cette tête-là, Rusty, tu sais que je n’aime pas faire ça.
— Par le nez », conseilla Zielinski, assis en face de Rusty. Les jambes croisées, il s’éventait avec son canotier blanc. « Respire par le nez, lentement. Ça aide, tu verras. »
Zielinski n’était plus qu’une pâle copie de l’homme que Rusty avait connu, perpétuellement tiré à quatre épingles. Quatre mois plus tôt, ses chemises immaculées, impeccablement repassées, faisaient sa fierté. Maintenant elles étaient défraîchies, froissées. Ça l’embêtait beaucoup.
Rusty regarda sa main, horrifié, le visage inondé de larmes. Il avait encore la gorge et l’entrejambe endoloris depuis que la gamine de Zielinski l’avait frappé, cette salope, un peu plus tôt dans la journée, et voilà que maintenant, son petit doigt formait un angle hideux et complètement anormal avec sa paume. S’il n’avait pas eu l’estomac vide, il en aurait vomi.
Il se détourna, inspira et expira par le nez comme on le lui disait et regarda par la fenêtre ouverte de son petit studio.
Le quartier de Stolp Island s’était gravement dégradé depuis qu’il n’y avait plus d’électricité. Les petits immeubles du centre avaient toujours été surpeuplés. Même avant la panne générale, on ne trouvait déjà presque plus de magasins ou de services, et les sans-abri et autres toxicos posaient depuis longtemps un problème insoluble. Mais maintenant, on se serait carrément cru dans un film de zombis. La distribution d’eau suivait des horaires moins fiables que dans les quartiers plus chics, aussi les habitants se contentaient-ils de la boire. Verser de l’eau potable dans les toilettes, c’était du gaspillage, et la plupart des gens s’étaient tout bonnement mis à balancer leurs seaux d’aisance par la fenêtre.
Résultat, une puanteur infecte régnait en permanence dans les rues. Personne ne sortait plus sans appliquer sur son nez et sa bouche un tissu imprégné de parfum, même incommodant. Les gens avaient abandonné leurs animaux familiers dès la troisième semaine, et des chiens efflanqués écumaient la zone en fouillant dans les tas d’ordures fétides pour trouver de quoi manger. Les mieux lotis avaient su redevenir des prédateurs pour se mettre à chasser en meute, et aux premières heures du soir, les cris suraigus de chats malchanceux à l’agonie retentissaient entre les façades lépreuses.
Même l’intrépide Bonne Étoile avait capitulé ; ses portes et fenêtres avaient été condamnées au bout de six semaines de bons et loyaux services auprès de la communauté des joueurs quand l’essence du générateur s’était tarie.
Rusty se retourna vers les deux autres. La douleur s’était un peu calmée. Il posa un regard suppliant sur Zielinski. « Pourquoi tu me fais ça ? gémit-il.
— Comment ça, pourquoi ? J’en sais rien, moi. Pourquoi y a plus de courant, hein ? Tu peux me le dire, Rusty ?
— À cause de ce truc avec le soleil, là ? » Il avait envie de comprendre mais ne voyait vraiment pas.
Zielinski secoua impatiemment la tête. « C’était une façon de parler. Je sais bien pourquoi il n’y a plus de courant ! Écoute, réfléchis un peu. Tu raisonnes comme si on était encore l’année dernière. Mais on est plus l’année dernière, Rusty. Les choses ont changé. Il va falloir que tu t’y fasses, et vite. Tu comprends, poursuivit-il, fidèle à son habitude de toujours tout expliquer en détail, l’année dernière les choses avaient encore un sens. On allait à l’épicerie, on payait un certain prix et on en ressortait avec de quoi se faire à dîner. Cette année, tu supplies un type de te vendre de quoi manger une semaine en lui filant mille dollars et si t’as de la chance, il dit oui et tu manges. Sinon, tu te fais rouer de coups, il te laisse pour mort, te pique tout ton fric et c’est lui qui mange. Y a plus de flics à appeler, et pas non plus de téléphone pour les appeler, d’ailleurs. Et si tu réussis à attirer l’attention d’un flic, qu’est-ce qui se passe, hein ? Qu’est-ce qui est arrivé à la dame d’Elmhurst Street, ajouta-t-il en se tournant vers Espinoza, avec le flic qu’elle a fait entrer chez elle ?
— Il l’a violée, puis tuée.
— Voilà. Violée puis tuée, répéta Zielinski. À ce qu’on raconte. En plein jour, chez elle. Est-ce que c’est vrai ? Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Personne ne sait. Personne ne sait plus rien, sauf qu’on ne longe pas les immeubles si on ne veut pas se prendre un seau de merde sur la tête. Et que si la police patrouille dans ton quartier t’as intérêt à te faire tout petit si tu veux pas te prendre une balle dans la tête. Alors tu vois, il y a le raisonnement de l’année dernière…, dit-il en montrant sa gauche, et le raisonnement de cette année, conclut-il en indiquant sa droite. Tu piges la différence ? »
Rusty étreignit sa main blessée en ravalant ses larmes. « Mais on était associés ! J’ai toujours été réglo avec toi. J’ai même essayé de te ramener Céleste ! »
Zielinski blêmit et s’avança sur sa chaise. « Est-ce que je te l’avais demandé ? Réponds ! Non, jamais. Je ne t’ai jamais demandé de te mêler de mes affaires de famille. Pas une fois. Tout ce que t’as gagné, Rusty, c’est que tout à coup, je me suis souvenu de toi. Il y a une semaine je t’avais dit exactement ce que je voulais et tu ne l’as pas fait. »
Rusty prit une inspiration tremblante et retint ses sanglots. « Je t’ai remboursé. Je ne mérite pas ça.
— Moi non plus ! explosa Zielinski, qui s’efforça de se calmer. J’ai respecté les règles. Dans l’ensemble. Moi, j’achète et je vends des trucs ; je ne tue pas les gens. Avant, c’est ce qu’on faisait tous. Mais c’est un luxe qu’on n’a plus.
— Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? s’enquit Rusty d’une voix plaintive.
— Tu as du fric entre les mains. Voilà ce que tu as fait de mal. Beaucoup de fric, Rusty, deux cent cinquante mille dollars. Et tu as paradé avec à La Bonne Étoile. Je t’ai vu claquer des masses de fric. Et qu’est-ce que j’ai fait ? »
L’autre le regarda sans répondre.
« Cette fois ce n’est pas une façon de parler, Rusty. Je te pose une vraie question. Alors, qu’est-ce que j’ai fait ?
— Tu me l’as pris.
— Voilà ! Je te l’ai pris avant que tu flambes tout le reste. Je te l’ai pris parce que je suis plus fort que toi. Cherche pas, y a rien de moral là-dedans. Je l’ai pris, et comme ça, j’ai mangé. Ma femme et mes quatre gosses aussi. Et toute la famille d’Espinoza. Et maintenant, y en a plus. Et on a de nouveau faim. Mais toi qui as su où trouver ce tas de fric, aujourd’hui, tu sais forcément où en retrouver. Je ne sais pas exactement où tu te l’es procuré, mais j’ai ma petite idée. Tout le monde est au courant, pour ton putain de beau-frère.
— Ce n’est pas mon beau-frère.
— C’était, alors.
— Je ne lui ai pas parlé depuis des années.
— Alors il sera content d’avoir de tes nouvelles.
— Je n’ai pas de téléphone. Il n’y a plus de téléphone.
— Tu trouveras un moyen. Parce que vois-tu, je crois que tu es un malin, moi. Le problème, c’est que je suis le seul. Mais tu peux piger des trucs, je le sais. Je compte sur toi.
— Je te jure, Zel’, je n’ai vraiment aucun moyen de… »
Zielinski fit un signe à Espinoza, puis préféra regarder par la fenêtre pendant que retentissait un nouveau craquement : l’autre auriculaire de Rusty… Celui-ci poussa un cri strident qui se répercuta dans la pièce crasseuse. Zielinski se retourna.
« Arrête de crier, s’il te plaît. » Il attendit. Au bout d’un moment les couinements de Rusty se muèrent en geignements et Zielinski put poursuivre : « Tu sais quelle proportion de la planète avait l’électricité, avant cette histoire ? »
Rusty fit signe que non.
« 87 %. Je me souviens d’avoir entendu ça sur Discovery Channel. Ça veut dire que sept milliards de personnes n’ont jamais vécu sans. Ni leurs parents, ni leurs grands-parents, ni leurs arrière-grands-parents. Et tout à coup – paf ! Plus rien. Nulle part. Et personne ne sait comment vivre sans. Donc, qu’est-ce que font les gens ? »
Rusty haussa les épaules, ayant définitivement renoncé à répondre à ses questions.
« Eh bien, ils crèvent. Mais pas moi, je te le garantis, fit-il en se levant pour aller poser une main sur l’épaule de Rusty. Mets tes mains sur la table. »
Rusty protégea ses mains en les serrant contre sa poitrine et secoua la tête, craignant d’autres tortures à venir.
« Mets tes mains sur la table, je te dis. Il ne va rien t’arriver de mal. »
L’autre s’exécuta en tremblant. La position de ses auriculaires dressés était grotesque.
Zielinski se retint de rire. « Reconnais que c’est comique à voir, remarqua-t-il avant d’aller examiner les étagères au fond de la pièce. Est-ce que tu as un livre, Rusty ?
— Un quoi ?
— C’est bien ce que je pensais. Pas un seul livre. Non mais regardez-moi ça ! Regardez-moi ces étagères !
— En voilà un », annonça Espinoza en ressortant de la salle de bains avec un épais Guinness des records cartonné datant de 2004.
La respiration de Rusty s’accéléra. Zielinski eut un geste d’exaspération. « Assez d’enfantillages. Tu préfères te balader avec le petit doigt tendu comme si tu prenais le thé chez les snobs, ou quoi ? »
Il fit un nouveau signe de tête à Espinoza, qui s’approcha de Rusty par-derrière, enserra son torse dans une étreinte d’acier et immobilisa ses bras. Le prisonnier détourna les yeux. Zielinski leva le livre au-dessus de sa tête et l’abattit sur la main droite de sa victime, qui poussa un hurlement. Zielinski répéta son geste en visant sa main droite. Puis il se débarrassa du livre et fit un pas en arrière pour admirer son œuvre tandis que Rusty rugissait de douleur.
« Et voilà, tu vois ? Je t’ai tout remis en place. »
Rusty fixa sur ses mains ses yeux embués de larmes. Zielinski lui avait refracturé les petits doigts de manière à les redresser grossièrement. Il posa de nouveau ses mains sur son ventre en gémissant de douleur.
« Son téléphone », geignit-il, pour lui plus que pour les deux autres.
Zielinski interrogea Espinoza du regard puis dévisagea Rusty. « De qui tu parles ?
— De l’Irlandais. J’ai son téléphone.
— Je ne sais pas ce que tu racontes, conclut Zielinski, mais j’ai l’impression que tu as enfin cessé de raisonner comme l’an passé. »
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