Aurora
13. Somerset County, Pennsylvanie
Un peu plus tôt ce matin-là, en roulant vers l’ouest sur l’I-80 à quelque deux cent cinquante kilomètres de Bethesda, Perry St. John pensait aussi à Norman Levy.
Après avoir cédé, sur le parking de la NOAA, à l’instinct qui lui commandait de fuir, Perry avait cherché des stratégies contre-intuitives. Sortir de la ville, c’est ce que tout le monde veut, s’était-il dit. Dans la cour de sa résidence, à Bethesda, les voisins disaient qu’autour des métropoles de la côte ouest, toutes les routes étaient saturées ; on roulait au pas, et par endroits on était carrément à l’arrêt. Les gens se garaient sur le bas-côté, à court d’essence ou d’eau. Perry voulait absolument éviter ça.
Garder la tête froide lui donnerait un avantage sur ceux qui avaient obéi à un réflexe immédiat. Si les gens fichaient le camp, ils ne dévaliseraient pas les magasins et entrepôts, il pourrait se créer une Forteresse St. John chez lui, à Bethesda. Il serait peut-être le Robert Neville des temps modernes, son personnage préféré, le héros de Je suis une légende, dernier homme sur terre combattant inlassablement les vampires. Neville s’en sortait bien : il cherchait de quoi manger le jour, tuait la nuit, et sa maison était entièrement piégée. Dans le livre, ça avait l’air plutôt sympa ; cela dit, ça finissait mal…
Mais au bout de quelques jours, Perry avait compris que son premier mouvement avait été le bon, comme souvent. Même désertée, la ville sans électricité était encore trop peuplée. L’effondrement des infrastructures était rapide et total ; la vague de criminalité et de violence ne tarderait pas à déferler, bien pire que dans les campagnes. Le seul refuge, pour lui, était la maison de ses parents, près d’Iowa City. Mille cinq cents kilomètres, au moins trois pleins d’essence, sans garantie de les trouver encore sur place. Il n’avait pas bien suivi leurs allées et venues entre leur résidence principale et leur appartement en Floride, et naturellement, il ne pouvait plus les contacter. Mais ça restait la meilleure solution. Le troisième jour du black-out, Perry se retrouva donc à voler des jerrycans d’essence dans une grande surface de bricolage dont une vitrine était cassée, à siphonner le réservoir des voitures garées dans sa rue et à caser dans une grosse valise, avec ses vêtements, deux boîtes de barres protéinées au beurre de cacahuète miraculeusement livrées par Amazon trois jours plus tôt.
Ainsi équipé, il prit le départ, agréablement surpris par le peu de circulation sur l’autoroute. Il commençait à croire que son plan allait marcher. Et finalement, il n’était pas fâché de passer un an dans l’Iowa, d’où il était originaire.
Mais tout à coup, il pensa à Norman tout seul à Aurora, dans l’Illinois. Perry rougit, honteux, dans des circonstances pareilles, d’avoir complètement oublié le vieux professeur, son mentor. Seul, sans électricité ni eau courante…
Un coup d’œil à la jauge d’essence : son réservoir était encore aux trois quarts plein. Il attrapa la carte posée sur le siège à côté de lui. Il avait eu du mal à la trouver ; le reste avait été moins compliqué. Il la consulta tout en conduisant. Ça ne représentait qu’un détour d’une quarantaine de kilomètres. Il pouvait très bien s’arrêter à Aurora chez Norman. Mais il s’inquiétait, alors il décréta que ça ne pouvait pas attendre. Il prit la sortie suivante, s’arrêta sur la première hauteur qu’il rencontra et sortit de ses bagages son émetteur-récepteur radio portatif. C’était Norman qui l’avait initié aux joies des ondes courtes, et il était sûr que vu la situation, le vieux devait être à l’écoute. Norman traquait les signaux depuis soixante ans, et parmi ses divers passe-temps et centres d’intérêt, c’était la radio amateur qui avait sa préférence. Il cassait les oreilles à tout le monde avec ça. Quand des amis ou d’anciens étudiants manifestaient quand même de l’intérêt, surtout pour le côté nostalgique, à l’occasion d’un dîner chez lui, ils se laissaient embarquer dans une session « ondes courtes ».
« Mais non, bon sang ! Ce ne sont pas des ondes courtes ! les morigénait Norman. Je ne suis pas un vulgaire routier cibiste qui passe son temps à échanger des blagues avec ses collègues. Une radio HAM c’est du matériel radioamateur à ondes courtes et longues ! Avec ça, je peux parler avec des gens jusqu’en Australie, si je veux. »
Perry dévida son long câble antenne, l’enroula autour du porte-bagages sur le toit de sa voiture puis tourna une vingtaine de fois la manivelle pour alimenter l’appareil et l’alluma. Puis il activa le micro et lança un « Appel à tous » sur la fréquence que Norman utilisait le plus souvent.
« CQ, CQ, ici, euh… » Il consulta la carte pour se localiser plus précisément. « Somerset County, Pennsylvanie, je recherche Aurora, Illinois sur 231 mégahertz. À vous. »
Il attendit, mais n’obtint que des parasites. Il retenta sa chance et, cette fois, au milieu de sa phrase, l’appareil crachota trois fois de suite comme si, à l’autre bout, on cherchait impatiemment à émettre une réponse. La voix de Norman retentit haut et clair, ou presque.
« À la fin, il faut dire “Terminé”, benêt ! »
Norman était là, comme toujours matinal, et manifestement en forme. Perry réactiva son micro. « Norman, c’est Perry. Vous tenez le coup ?
— On fait ce qu’on peut. Et vous là-bas dans l’Est ? Terminé.
— C’est comme au début d’un film de zombis, quand les cerveaux n’ont pas encore commencé à voler dans tous les sens. Je pars chez mes parents dans l’Iowa. Je fais le détour par chez vous ? »
Pas de réponse. Rien que des parasites.
« Pour l’amour du ciel, Perry, il faut dire “Terminé” !
— Terminé, pardon ! Terminé ! Alors, je m’arrête chez vous ? Terminé.
— Pour quoi faire ? Terminé. »
Perry réfléchit. « J’avoue que je ne sais pas trop. Terminé.
— Merci d’avoir pensé à moi, petit, mais ça va. Occupez-vous plutôt de votre famille. Vous êtes un type bien. Terminé. »
Perry s’abîma à nouveau dans ses réflexions, puis réactiva le micro. Il avait toujours trouvé le vieux bonhomme touchant, et rien que d’entendre sa voix, il se sentait plein d’émotion.
« Norman, qu’est-ce qu’on va devenir ? »
Une longue pause. Perry ajouta « Terminé » et son correspondant finit par répondre :
« On va faire ce que l’humanité a toujours fait : attendre et espérer. »
Perry sourit. C’était ce que disait toujours Norman. Et ça lui faisait invariablement du bien.
« On gèle, dans cette baraque, reprit le vieux monsieur. Il faut que j’allume le groupe électrogène une petite heure. Faites attention à vous, petit. Terminé.
— Terminé. »
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