Aurora

David Koepp · Chapitre 27 sur 38

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Aurora

Troisième partie - Les origines

TROISIÈME PARTIE

 

LES ORIGINES

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24.

 

Voici :

Le lendemain du meurtre de Brady, lorsque, croisant fugitivement le regard de Scott, Aubrey fut tentée de révéler ce qu’elle avait tu toute sa vie, voici ce qu’elle envisagea de raconter :

« Au lycée, Kyle Luedtke était le meilleur ami de Thom, et l’être le plus beau que j’aie vu de ma vie. Quand j’avais quinze ans et demi – je m’en souviens bien parce que j’avais passé l’épreuve écrite du code de la route quelques jours plus tôt –, je sautais sur toutes les occasions de leur coller aux basques. Kyle avait dix-sept ans, Thom venait d’en avoir dix-huit, ils allaient passer leur diplôme d’études secondaires tandis que moi, je n’étais qu’une vulgaire élève de seconde. N’empêche, j’étais mignonne et je plaisais aux garçons. J’avais des formes depuis le collège, j’attirais l’attention, mais j’avais l’habitude, je savais faire face. La première année de lycée j’en ai un peu bavé parce que les garçons étaient plus âgés que moi ; il m’a fallu un moment pour interpréter leurs regards, mais en fin de compte ça m’a aidée ; les années suivantes, j’étais mieux armée pour les affronter. Certaines filles ne s’y font jamais, moi j’ai survécu.

» Je ne sais plus où j’en étais. Ah oui. Kyle Luedtke était beau, tu ne peux pas savoir… Un être humain parfait à tous points de vue. Un mètre quatre-vingts, un hâle de rêve, une masse de beaux cheveux ondulés, des dents éclatantes. Jamais vu ça. Je ne sais pas pourquoi, j’étais obsédée par ses dents. J’aime les dents, que veux-tu que je te dise.

» Ce que tout le monde savait, évidemment, c’était que Kyle était un sale con. Mes parents ne pouvaient pas le sentir, comme la plupart des adultes, parce qu’il mentait comme il respirait, un hypocrite de première ; les seules fois où Thom a eu des ennuis, c’était à cause de lui. Le plus souvent il suffit d’attendre que ça passe ; les ados finissent par échapper à l’influence de ces beaux gosses qui les mènent en bateau. Mais dans le cas de Thom, Kyle représentait un réel danger pour le grand projet familial.

» Parce que Thom était un génie. Ce n’était un secret pour personne. Aussi loin que remontent mes souvenirs, je me revois assise sur le canapé entre mes parents pendant qu’il nous faisait des “exposés” sur la météorologie, la chimie, la cornemuse, bref, tout et n’importe quoi – ce qui l’obnubilait sur le moment. Et il y avait beaucoup de choses qui l’obnubilaient, crois-moi. Dans tous les cas mes parents l’encourageaient, même si ça impliquait de lui faire manquer l’école pour l’emmener quelque part à grands frais et au prix de chamboulements à n’en plus finir. Les Galápagos ? Aucun problème. Un cours spécial à Stanford, en Californie, pendant les vacances de printemps alors qu’on habitait ici, près de Chicago ? Mais comment donc. Rétrospectivement, je suis sûre que ça a mis à rude épreuve leurs finances et leur énergie, mais ils n’hésitaient pas. Les établissements scolaires étaient d’accord : il était évident pour tout le monde que Thom était un gamin exceptionnellement brillant et qu’un jour, son génie rejaillirait sur nous.

» Logiquement j’aurais dû être jalouse, lui en vouloir à mort – et ça a bien dû arriver, mais j’étais petite, et la singularité de Thom prenait tellement de place chez nous que je l’ai acceptée bon gré mal gré. Il y a des choses qu’on sait quand on est gosse, et qui ne sont jamais remises en question : on est fan de telle ou telle équipe, papi est un alcoolo et Tommy un génie. Il n’y a pas de discussion possible, et rien – absolument rien – ne doit déranger l’ordre établi.

» Kyle Luedtke était donc un gros problème, et ça explique sûrement que je sois tombée éperdument amoureuse de lui – raide dingue ! Non seulement il était beau, mais il menaçait l’avenir tout tracé de Thom, les grandes choses qu’il allait forcément réaliser. Forcément, c’était irrésistible.

» Le 2 juin de cette année-là, première journée vraiment chaude de l’été qui s’annonçait, une fois le soleil couché il faisait moite, tiède comme l’eau du bain, une de ces soirées typiques du Midwest où on a l’impression de s’enivrer rien qu’en respirant. Kyle et Thom étaient censés aller au cinéma, mais moi, je savais que c’était bidon. En fait, ils voulaient juste se balader toute la soirée en ville au volant de la vieille Chevy Caprice Classic de mon père. Dans un bled comme Aurora où les ados s’ennuient à crever, une voiture et un plein d’essence, c’est la recette assurée du désastre, je ne t’apprends rien. Alcool, dope, sexe… tout devient possible quand on roule les soirs d’été. Et ne te méprends pas sur mes propos. Je ne recommande pas ce genre de virée. Je te dis juste comment c’était à l’époque. Mais tu ne dois pas être dépaysé, c’est toujours comme ça de nos jours. Seulement, ce soir-là, il est arrivé un truc très moche, alors n’idéalise pas. Ne va pas te faire des idées. Je ne fais que mon devoir de belle-mère.

» Bref. J’avais passé une journée de merde – pleine de petits emmerdements qu’on oublie normalement au bout de quelques jours, sauf que vu les événements, je m’en souviens jusque dans les moindres détails. Aucun intérêt, en fait : untel ou unetelle avait raconté n’importe quoi sur moi à je ne sais plus qui, des conneries de ce genre. Mais j’avais le moral à zéro et je m’étais enfermée dans ma chambre. Là-dessus, je vois Thom et Kyle se diriger vers la voiture et je leur crie par la fenêtre que ce serait sympa de m’emmener. Thom ne me répond même pas, mais Kyle s’arrête, lève la tête, lui dit je ne sais pas quoi, et ça me donne de l’espoir.

» Kyle et moi, on s’était déjà roulé des pelles. Deux fois. On s’était même frottés l’un contre l’autre, si tu vois ce que je veux dire. Comment ça, ça te dégoûte ? Bref, on s’était bécotés, mais il n’avait pas essayé de me caresser les seins ni rien. Oui, Scott, j’ai compris, tu ne veux pas savoir. Mais c’est comme ça, et après tout, c’est toi qui as voulu savoir ce qui s’est passé. Je continue ou pas ? Ce que je veux dire, c’est qu’il avait dix-sept ans et moi quinze, il avait toujours été gentil et doux avec moi, sans insister. Naturellement, ça me rendait encore plus folle de lui. Je me souviens, la deuxième fois qu’on s’était pelotés, c’est moi qui avais voulu aller plus loin. Et il s’est tout à coup rappelé qu’il avait un truc à faire. Il m’a plantée là ! Ce type était peut-être un menteur et un fauteur de troubles, mais avec une fille plus jeune, il savait où s’arrêter. OK, OK, j’étais amoureuse de lui. Ou alors, c’est juste le souvenir que j’en garde. La mémoire, ça te joue de sacrés tours, parfois.

» Quoi qu’il en soit, ils me laissent venir avec eux, on picole, les garçons fument un peu d’herbe, et à un moment – il était minuit passé – un de nous trois a la brillante idée de bombarder des boîtes aux lettres. Une ancienne coutume locale dont tu n’as peut-être jamais entendu parler. Mais ton expression me dit que si… Donc, tu connais. On ramasse un gros caillou – pas trop gros quand même, pour pouvoir le manipuler –, on repère une boîte aux lettres au bout de son allée, sur le trottoir, dans une longue rue toute droite, on fonce à soixante à l’heure au moins et on largue le caillou dessus au passage.

» En fait, ça demande plus d’adresse qu’il n’y paraît, surtout si on a un peu bu ; et les garçons en étaient à sept ou huit bières. Moi, tout au plus deux ; à cet âge je n’encaissais pas encore bien l’alcool. Ça s’apprend, comme on dit, et de toute façon, pour planer je préfère les produits pharmaceutiques, tu le sais. L’alcool, ça me donne mal à la tête.

» Donc, on bombarde des boîtes aux lettres. On avait constaté que si on balançait le caillou depuis le siège avant, il avait une fâcheuse tendance à rebondir sur la portière ou sur l’aile arrière, alors Kyle et moi, on le lançait chacun à notre tour depuis la banquette arrière : un des deux se penchait par la vitre, l’autre le ou la retenait par la taille. On faisait gaffe parce qu’il fallait se pencher assez loin pour trouver le bon angle et on ne voulait pas se faire mal, évidemment.

» Je passe sur la suite parce que je vois bien que tu es mal à l’aise avec le sexe, l’effet des hormones chez les ados, tout ça ; disons que je me comportais comme une vilaine fille, et que Kyle tentait de résister aux avances que la petite sœur de son meilleur copain lui faisait juste sous son nez, le tout en pleine expédition vandalisme. Reste que c’est la réalité et que je ne peux pas raconter mon histoire sans y faire au moins allusion. Disons que j’avais les mains où il ne fallait pas…

» Kyle m’a demandé d’arrêter, mais je ne savais pas à quel point il était sincère, et comme je te l’ai dit, j’avais bu deux bières. Pour moi c’était beaucoup. Je me souviens que Kyle a écarté ma main et m’a repoussée sur la banquette. Moi, je trouvais ça marrant, comme une gamine qui joue et ne sait pas à quel moment s’arrêter ; d’ailleurs, c’était exactement ça. Alors je suis aussitôt revenue à la charge. Et il m’a à nouveau repoussée.

» Thom nous disait je ne sais quoi, mais je riais tellement que je n’ai pas compris. Je me suis avancée vers le dossier du siège conducteur – on n’avait pas mis nos ceintures de sécurité, évidemment – en lui criant de s’occuper de ses affaires. Il m’a répondu sur le même ton, je lui ai balancé une insulte immonde, et on s’est engueulés un moment. Nos disputes étaient terribles, à l’époque. Pour finir, je me suis reculée, bien décidée à reprendre mon petit jeu où je l’avais laissé – tu me repousses, je me rapproche, etc. Je trouvais ça de plus en plus hilarant, et ça me plaisait car je savais que je ne risquais rien, tu comprends ? C’était grisant : je pouvais tenter des choses, tester les limites, aller trop loin, il me rattraperait toujours avant que je bascule dans le vide du haut de la falaise, pour prendre une image, et je le savais. L’idéal, quand on est ado.

» Sauf que quand je me suis retournée, Kyle n’était plus là.

» Oui, tu as bien entendu : il n’était plus dans la voiture. J’étais toute seule sur la banquette, on roulait à soixante-quinze à l’heure et le gars que j’allumais avait disparu.

» J’étais tellement stupéfaite que sur le moment, je n’ai même pas crié. Une minute plus tôt j’étais là à l’embrasser, le tripoter, le pousser, et tout à coup, plus personne. Les vitres arrière étaient ouvertes et l’air tiède de l’été s’engouffrait dans la voiture.

» J’ai voulu le dire à Thom, mais ça ne devait pas être très clair. J’ai dû crier : “Kyle est plus là ! Kyle est plus là !” Thom a enfin compris. Et là, j’ai vu quelque chose. Je me suis remise à hurler en montrant le pare-brise et Thom, les yeux exorbités, l’a vu aussi.

» C’était le visage de Kyle qui nous regardait à l’envers. Il était à plat ventre sur le toit et hurlait comme un forcené, mais c’était pour rire et il trouvait ça hilarant. Ce malade – cet irrésistible cinglé – était sorti par la vitre arrière et monté sur le toit en s’accrochant au porte-skis. À la vitesse où on allait !

» Je n’ai pas vu le chevreuil sur la route devant nous. Je regardais Kyle. Mais Thom, si. Il a pilé sans réfléchir, par pur réflexe. Un automatisme.

» Il a freiné, la voiture a fait une embardée, et tout à coup, Kyle n’était plus là. Je revois son visage inversé disparaître d’un coup, comme effacé. Il y a eu un vague mouvement – son corps éjecté du toit qui atterrissait devant la voiture. Puis un affreux bruit mat quand on l’a écrasé.

» Et voilà. On l’a tué.

» Merde, excuse-moi, c’est juste que je ne l’avais encore jamais dit à voix haute. À personne.

» Attends, ça va passer.

» Bon. La suite, maintenant. J’ai beaucoup réfléchi à ce que j’ai fait et je me suis demandé cent fois pourquoi. On a essayé d’en parler, Thom et moi, mais pas longtemps ; à quoi bon ? De toute façon, je n’aurais pas su m’expliquer.

» Si j’ai dit à la police que c’était moi qui conduisais, est-ce pour le protéger parce qu’il était majeur et saoul, et que sa vie aurait été foutue ? Possible. Une fois qu’on a eu affaire à la justice, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Et à quinze ans je risquais beaucoup moins que lui, officiellement adulte et autorisé à boire.

» Ou alors j’ai dit que c’était moi qui tenais le volant parce que je me sentais coupable. Si je n’avais pas déconné avec Kyle sur la banquette arrière, il n’aurait jamais cherché à m’échapper en ayant l’idée de passer par la vitre, peut-être, même pour rigoler.

» Ou bien ai-je menti pour sauver mon frère au nom de la mythologie familiale ? Parce que Thom était un génie promis à un brillant avenir, et moi juste une jolie fille vouée à se marier et basta, et que rien ne devait se mettre en travers de nos destinées respectives ?

» Si je devais répondre à ces questions aujourd’hui, je crois que je répondrais simplement : “Oui.”

» Tu avais raison, Scott. Mon père est mort le cœur brisé. Mais on peut dire que ma mère aussi car finalement, qu’est-ce que le cancer sinon le corps qui renonce, qui lâche prise parce qu’il ne peut plus encaisser ? Ni l’un ni l’autre ne s’est remis de l’accident ; je crois qu’ils avaient deviné. Thom n’a jamais su mentir. Mais ils ont laissé faire. Ils ont laissé une gamine de quinze ans foutre sa vie en l’air pour que son frère puisse créer des applis dans la Silicon Valley.

» Ils m’ont quand même trouvé un très bon avocat. J’ai écopé de cinq ans de mise à l’épreuve pour mise en danger de la vie d’autrui et conduite sans permis. Je suis restée à Aurora et j’ai essayé de vivre tant bien que mal. Pendant les dix années suivantes, j’ai accompagné mes parents vers l’autre monde et très mal choisi mes amoureux, pour finir par épouser ton père. On sera d’accord pour dire, toi et moi, que c’était vraiment la pire chose à faire.

» Mon grand frère, lui, est parti. Et il est devenu quatre fois milliardaire. C’est complètement dingue, mais ces milliards, quelque part, il croit qu’il me les doit. Et je n’ai jamais rien fait pour le détromper, j’avoue.

» Oui, tu as raison, Scott. Thom et moi, c’est vraiment n’importe quoi. »

Voilà ce qu’Aubrey songea à déballer ce matin-là. Mais elle n’en fit rien. Elle n’avait, effectivement, jamais raconté cette histoire à personne. Et elle en resterait là.

Aubrey passait toujours après tout le monde.

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