Aurora

David Koepp · Chapitre 35 sur 38

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Aurora

32. Centre-ville d'Aurora

 

Thom avait une nouvelle devise : « Si un inconnu t’offre du pain et te conseille de te procurer une arme, mange son pain et trouve une arme. »

La première partie s’était révélée plus facile à mettre en pratique que la seconde. La surveillance radiotéléphonique de Lisa, pour rigoureuse qu’elle soit, n’avait pu lui fournir d’infos fiables pour acheter une arme à feu en plein marasme mondial. Mais ça n’avait guère d’importance, car Thom n’avait plus que quelques centaines de dollars en liquide, ce qui n’aurait pas suffi.

S’il ne s’était pas fait couper la route par une BMW série 7 en quittant l’autoroute, il ne se serait jamais souvenu de la voiture avec laquelle Brady était parti. Le crétin d’automobiliste agressif qui le doubla à 150 kilomètres-heure sur la bretelle de sortie réveilla brusquement son lobe frontal. Sa bagnole fétiche, celle sur laquelle Brady avait jeté son dévolu ! Elle contenait non pas un, mais deux pistolets cachés. Il y avait très peu de chances pour qu’il les ait abandonnés, mais ça restait une possibilité, et de toute façon il n’avait pas d’autre idée. En plus, il savait exactement où elle était garée.

La première chose que Thom avait faite quand Brady avait disparu des radars avait été de repérer la position de sa balise GPS autonome. Elle avait signalé la présence de la BMW dans le parking de l’hôpital d’Aurora, quelque part entre le deuxième et le sixième étage, d’après les indications d’altitude fournies par le signal. Elle n’en avait pas bougé depuis avril. À l’origine, Thom en avait conclu que Brady l’avait larguée après s’être enfui avec l’argent, justement à cause des multiples dispositifs de traçage dont elle était équipée et dont il connaissait naturellement l’existence. Logique : il n’allait pas se balader au volant d’une voiture volée dont le propriétaire furibond disposait d’une fortune et d’un pouvoir incommensurables. Thom aurait fait de même à sa place.

Mais depuis le coup de téléphone de Rusty, il avait la certitude qu’il était arrivé quelque chose de moche à son homme de confiance. Auquel cas la voiture n’était peut-être pas… hem, disons vide. Car on y avait peut-être abandonné Brady.

Il s’engagea dans le parking un peu avant 18 heures, épuisé mais poussé par l’adrénaline. On se serait cru un jour d’affluence normale tant il y avait de voitures garées, mais en y regardant de plus près on voyait que sur toutes ou presque la trappe du réservoir d’essence avait été forcée ou carrément arrachée pour faciliter le siphonnage. Thom sillonna lentement le parking en montant progressivement dans les étages. Son image mentale de ce qui l’attendait peut-être dans la BMW était de plus en plus précise.

Ce fut bien pire. Il la trouva au cinquième, garée en marche arrière à la place que Rusty avait choisie des mois plus tôt. Comme la plupart des autres véhicules de l’étage, elle était intacte. Trop d’escaliers pour les voleurs d’essence, apparemment… Thom la reconnut à sa calandre sans avoir besoin de vérifier la plaque d’immatriculation. Elle avait fait partie de sa flottille pendant un an, il était passé cent fois devant et l’avait même conduite en cinq ou six occasions. Obsédé par la capacité de sa batterie et de son réservoir, il avait aussi supervisé l’aménagement des deux compartiments secrets destinés à contenir chacun une arme à feu. C’était bien sa BMW, aucun doute là-dessus.

Ses vitres étaient bizarrement embuées, mais ça ne ressemblait pas à de la condensation normale ; plutôt à de la moisissure verdâtre. Au volant de la Volvo, Thom observa un moment le pare-brise de la BMW en s’interrogeant, mais en réalité, il savait pertinemment que c’était Brady. Qui n’avait pas pris la tangente (malheureusement pour lui) et n’était pas non plus tassé dans la malle. Il était resté dans la voiture. Pourvu que ce ne soit pas sur le siège avant…

Les portières étaient fermées, et même de près Thom ne distingua pas l’intérieur. Il essaya bien de donner des coups de pied dans la vitre côté conducteur, mais en vain. Il retourna chercher le démonte-pneu de la Volvo, fit deux ou trois tentatives un peu timorées puis y alla franchement ; le verre finit par s’étoiler et il réussit à l’arracher.

La puanteur qui fusa de l’habitacle faillit le faire tomber à la renverse. Il battit en retraite, enfouit sa bouche et son nez au creux de son bras, mais la pestilence parut s’emparer de toute sa personne et lui enfoncer ses doigts immondes dans les narines. Thom chut à quatre pattes en s’étranglant à demi mais l’odeur tomba en même temps que lui jusqu’au ciment du sol. Il finit par se relever tant bien que mal et s’empressa de mettre au moins dix mètres entre la BMW et lui en réprimant sa nausée.

Il attendit, haletant, que les effluves toxiques s’évacuent dans le parking aérien. Ses yeux irrités s’emplissaient de larmes ; les émanations fétides en provenance de la voiture étaient si fortes qu’elles en semblaient presque visibles, et la BMW lui parut osciller, comme soulagée d’expulser enfin les miasmes.

Lorsqu’il eut vaincu son envie de vomir, Thom alla ouvrir la boîte à gants de la Volvo, prit un masque FFP2 dans la boîte qui y était rangée et regagna la BMW. Il passa la main par la vitre avant en détournant la tête et ouvrit la portière de l’intérieur. Là encore il recula pour laisser s’évacuer le plus possible de relents. Puis, comprenant que ce ne serait jamais suffisant, il prit son courage à deux mains.

Une forme sombre se dessinait peu à peu sur la banquette arrière. Ses cours de sciences nat’ au collège lui revinrent en mémoire, et il nota avec intérêt que le cadavre avait au moins échappé aux asticots, le métal et le verre l’ayant protégé des mouches. C’était déjà ça. Au moins il n’avait pas l’air de grouiller. Mais ça ne faisait que laisser le champ libre aux bactéries, et quatre mois, c’était long…

Évitant de poser les yeux sur le cadavre, Thom s’assit au volant et ne perdit pas de temps. Il passa ses mains sur les côtés de l’accoudoir et appuya à deux endroits précis, comme le lui avait montré Brady, l’un sous le rebord avant et l’autre sur la face visible. Sa plus grande crainte était d’avoir mal mémorisé la procédure. Cela dit, si nécessaire, il pourrait toujours ouvrir la boîte à malice au pied-de-biche. Mais en fin de compte, ce ne fut pas nécessaire. Le mini-coffrage émit un déclic et le mécanisme libéra le rabat du premier coup.

Il était vide. Ce qui était son autre crainte. Le Scandium s’était envolé. Dommage, c’était celui qu’il avait le mieux en main. Peut-être Brady l’avait-il sur lui… Thom pria pour ne pas être obligé d’en venir là. Il lui restait une chance.

Il se tourna vers la console centrale, entre les sièges avant, en évitant soigneusement de regarder dans le rétroviseur, souleva l’accoudoir et fit glisser vers l’arrière le petit panneau qu’il dissimulait. Les molettes du système de verrouillage apparurent. Il les fit tourner plusieurs fois, satisfait de constater qu’elles glissaient bien : elles étaient toujours en bon état.

Il les contempla longuement. Il ne connaissait pas la combinaison. Si seulement il avait fait plus attention quand Brady l’avait briefé… Ou alors ce dernier en avait choisi une sans l’en informer ? Sacré vice de forme dans son scénario catastrophe censément à toute épreuve. Non, impossible ; il n’aurait jamais fait une chose pareille. Il avait dû choisir la combinaison lui-même, sinon ça n’aurait eu aucun sens.

Il essaya son anniversaire sous forme abrégée (1-1-8). Échec.

Celui d’Aubrey (2-2-3). Ce n’était pas ça non plus.

Celui de ses parents. Chou blanc. Celui d’Ann-Sophie, celui des enfants, rien à faire.

Et là, comme il allait céder à la panique, une question surgit de nulle part dans sa tête – « Est-ce que j’ai de la chance ou pas ? » Et tout à coup cela lui revint. Il l’avait même sélectionnée avec soin, cette combinaison, et avait inventé un procédé mnémotechnique justement pour ce genre de situation. Dirty Harry était un de ses films préférés, surtout la scène souvent citée du monologue de Clint Eastwood, quand il regardait le « minable » en faisant l’apologie de son .44 Magnum – vide ou pas, c’était toute la question –, avant de prononcer sa célèbre réplique. La phrase qui venait de s’imposer à Thom. « Est-ce que j’ai de la chance ou pas ? »

La réponse était oui. Il fit tourner les molettes, forma la combinaison 0-4-4, actionna la poignée du mini-coffre-fort portatif spécialement conçu pour contenir une arme à feu, qui s’ouvrit. Le Glock était toujours là.

Thom poussa un soupir de soulagement, sortit le pistolet et en éjecta le chargeur comme le lui avait appris Brady. Il contenait trente-deux balles. Il le remit en place et voulut descendre de voiture mais, au dernier moment, surprit un reflet métallique. Il leva les yeux vers le rétroviseur – sans regarder dans le miroir proprement dit – et vit qu’un petit objet brillant y était suspendu.

C’était une médaille de saint Christophe. Thom l’avait déjà vue ; il l’avait même eue dans son champ de vision pendant quatre ans depuis la banquette arrière de la Suburban. Brady avait enroulé la chaîne autour du support, en serrant bien pour que la médaille dépasse à peine, croyant que son patron ne s’apercevrait de rien. Peine perdue. Thom avait souvent failli lui demander de garder ses convictions religieuses pour lui, mais mieux valait d’abord consulter les RH. Aucune envie qu’on lui colle un procès pour entrave à la liberté de croyance. Il passerait pour un sale con dans la presse. Alors que c’était sa voiture, merde !

Mais tout ça c’était du passé. Il regarda la médaille accrochée sans complexe par cet homme qui, désormais, ne se souciait plus de l’avis de son patron. Il avait donc craint pour sa vie en s’embarquant comme ça sur les routes pour s’acquitter d’une mission qu’il n’aurait jamais dû lui confier. Il sentit le rouge lui monter aux joues.

Il posa le Glock sur le siège, décrocha la médaille et l’observa de plus près. Un saint Christophe en relief avançait sur un terrain accidenté, sa canne à la main, un minuscule Enfant Jésus suspendu dans les airs au-dessus de sa tête. Le saint tournait vers lui un visage implorant. Son nom était gravé le long du rebord supérieur, avec en bas la mention « PROTÉGEZ-NOUS ».

Il alla ouvrir la portière arrière et affronter enfin les restes de Brady. La tête de son fidèle employé avait été repoussée contre le dossier et bloquée dans une attitude peu naturelle que la rigidité cadavérique avait achevé de figer.

Personne n’avait protégé Brady, finalement.

Thom défit la chaînette, se pencha dans l’habitacle et la passa soigneusement autour du cou du mort.

« Pardon, Brady. Je me suis comporté comme un con. Merci pour tout. »

Il referma la portière, récupéra le Glock sur le siège avant et reprit la route en direction de chez Aubrey.

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