Aurora
28. Désert de Jericho
Parvenu à une quinzaine de kilomètres du Sanctuaire, Thom se sentait prêt à faire demi-tour pour aller dire leurs quatre vérités à certaines personnes. Mais à ce moment-là le téléphone-satellite vibra dans sa poche. Il regarda le nom qui s’affichait.
Brady ?
Brady choisissait ce moment précis pour refaire surface ? Au bout de quatre mois ? Avec des explications foireuses sur sa disparition et le sort des deux cent cinquante mille dollars d’Aubrey ? Ben voyons. Il choisit bien son jour celui-là. Rajoutons donc Brady à ma montagne d’emmerdes et mettons-y le feu, tant qu’on y est.
Il porta l’appareil à son oreille. « J’ai tellement hâte d’entendre ce que vous avez à me dire.
— Tom-my », fit son correspondant d’une voix chantante.
Cette voix, Thom ne l’avait pas entendue depuis cinq ans, mais il l’aurait reconnue entre mille. C’était l’ex de sa sœur. Rusty lui parlait toujours sur ce ton légèrement moqueur, condescendant, teinté d’un fort accent du Midwest.
« Allô ? » dit Thom, histoire de gagner du temps. Pourquoi son ex-beau-frère l’appelait-il avec le téléphone de Brady ?
« Ouais, salut mon pote, c’est Rusty.
— Il est arrivé quelque chose à Aubrey ?
— Oui, je vais bien, merci, fit l’autre avec un soupir. C’est gentil de t’inquiéter pour moi.
— Oui, bon, OK. Tu vas me dire ce qui se passe, à la fin ? Pourquoi tu m’appelles ? Où as-tu eu ce téléphone ? Comment va Aubrey ?
— Ça fait beaucoup de questions, tout ça. Par laquelle on commence ? »
Thom se retint. Il sentait que Rusty parlait d’une voix mal assurée. Il reprit calmement : « Il est arrivé quelque chose à Aubrey ?
— Alors, c’est justement de ça que je voulais te parler.
— Mais de quoi ? Tu vas me le dire, oui ?
— Hé, on se calme, frère.
— Je ne suis pas ton frère. On a été parents par alliance, mais c’est fini.
— Dis donc, on sait toujours aussi bien parler aux manants, chez les ultra-riches », ironisa Rusty.
Thom ferma les yeux et prit sur lui. Rusty avait toujours aimé l’emmerder mais d’habitude, Thom avait l’avantage. Sauf que là, il détenait une information de grande valeur pour Thom et faisait sciemment durer le suspense. Toutefois, il y avait autre chose, Thom le sentait. Mais quoi ?
« Pardon. J’espère que tout va bien pour toi, Rusty.
— Il y a de l’électricité chez vous ?
— Non. Personne n’a d’électricité.
— Ben voyons. Même toi ? Le maître de l’univers ? »
Thom sentit qu’il se détendait un peu. Puis il entendit un clapotis et comprit : l’autre était en train de boire. Il enchaîna d’un ton mesuré : « On a un générateur dans le complexe, c’est vrai. Je croyais que tu parlais de la région en général. Mais dis-moi ce qui se passe, Rusty. Je n’ai pas parlé à Aubrey depuis des mois. Je me fais du souci. Dis-moi comment ça va pour elle, s’il te plaît. »
Rusty exhala longuement. « En fait, je comptais un peu sur toi pour en savoir plus. Mais tu dis que tu ne lui as pas parlé depuis longtemps ?
— La dernière fois remonte à avril.
— Mais tu sais comment la joindre ?
— Je lui avais offert un téléphone-satellite, mais il est déconnecté. Merde, Rusty, dis-moi ce qui se passe, plaida-t-il sur un ton presque plaintif.
— Elle a des ennuis, mon vieux. De gros ennuis.
— C’est-à-dire ?
— C’est long à expliquer. Va falloir être patient.
— Vas-y.
— Elle sort d’ici. Je l’ai déjà vue dans un sale état, si tu vois ce que je veux dire. Un cachet ou un verre de trop… Mais jamais comme ça. Carrément à cran. Elle avait une trouille pas possible. Au début elle n’a pas voulu me dire pourquoi. Juste qu’elle avait absolument besoin de fric. »
Thom réfléchit, méfiant. Qu’est-ce que ça cachait ? « Aubrey vient te trouver, toi, parce qu’elle a besoin d’argent ? répondit-il en se retenant de trop accentuer les pronoms.
— Ouais, moi aussi j’ai trouvé ça bizarre, répondit Rusty, à qui sa surprise n’avait pas échappé. Elle a des emmerdes, Tommy. Et désolé de te le dire, mais c’est un peu de ta faute.
— Comment ça ?
— C’est le type pas net que tu lui as envoyé, là… » Nouveau clapotis dans la bouteille. Puis Rusty reprit en s’animant, comme s’il éprouvait subitement un regain d’intérêt pour la discussion. « Tu sais, le type à qui tu as filé un tas de fric pour elle.
— Comment tu sais ça, toi ?
— Par Aubrey, évidemment. Donc, le type se pointe en avril et il lui fout la trouille. Je dînais justement chez elle ce soir-là et j’ai vu tout de suite qu’il était bizarre. Bref, il lui montre le fric et là, d’un coup, il change d’avis. Finalement, il va le garder. Et si elle t’en parle il revient la descendre.
— Ça m’étonne de Brady.
— Écoute, moi je ne le connaissais pas, ce type, mais on vit une drôle d’époque. Les gens sont capables de tout maintenant. Tu as eu de ses nouvelles depuis qu’il est parti avec le fric ?
— Non. Pas un mot.
— C’est mauvais signe, non ? Bref, Aubrey l’a laissé partir, qu’est-ce que tu voulais qu’elle fasse ? Mais voilà que l’autre jour, il revient, défonce la porte d’entrée, étrangle à moitié ta sœur et lui dit qu’il veut plus de blé. Genre, il a déjà tout claqué. Elle lui dit qu’elle n’en a pas, mais rien à foutre, il lui balance : “Tu sais aussi bien que moi où en trouver, et si tu m’en files pas, un de ces quatre tu vas te réveiller avec un couteau planté dans le cou.”
— C’est dingue, répondit Thom, qui n’en croyait pas un mot. Et comment as-tu hérité de son téléphone ?
— Hein ?
— Son téléphone, Rusty. Tu m’appelles du téléphone de Brady, là.
— Ah ouais. C’est à cause de Scott, ça. » Rusty gloussa et but une dernière gorgée d’alcool. Thom l’entendait presque inventer la suite dans sa tête : « Mon gamin et lui se sont bagarrés ; ils ont roulé par terre et ce con a perdu son téléphone. Et puis il a foutu le camp. Ce Scotty… c’est bien le fils de son père, tiens !
— Je vois.
— Je t’ai toujours dit de pas faire ce genre de connerie, Thom. Ton fric ne peut pas tout résoudre. Des fois, ça fout encore plus le bordel.
— Je ne me rappelle pas que tu m’aies jamais donné ce conseil, Rusty.
— Bref, voilà la situation, vieux. Le fumier que t’as envoyé, là – Brady –, il veut encore deux cent cinquante mille, sinon lui ou un de ses potes a revenir et y aura du sang sur les murs, je cite. Mot pour mot, Tommy. Donc, Aubrey est dans la panade, frère. Je ne vois pas d’autre solution que de raquer. Tu peux envoyer le fric ? »
Thom prit son élan. La réponse allait exiger un certain talent d’acteur. « OK. Oui, bien sûr. D’accord. Je peux ; c’est bon, je vais le faire. Vraiment, merci de m’avoir appelé, Rusty.
— C’est le moins que je puisse faire, vieux. On se connaît quand même depuis un bail, toi et moi.
— Aubrey est encore là ou pas ? Je peux lui parler ?
— Non, elle est rentrée chez elle. Drôlement secouée.
— Je peux te demander d’aller lui donner le téléphone, que je puisse lui parler ?
— Elle m’a bien fait comprendre qu’elle ne voulait pas, justement. Je ne sais pas à quel sujet vous vous êtes engueulés cette fois, mais…
— Évidemment. Oui, je comprends très bien. Bon, laisse-moi le temps de trouver l’argent. Je peux être là dans vingt-quatre heures. »
Rusty laissa échapper un soupir de soulagement. « Je suis vraiment content d’entendre ça, Thom. Tu ne peux pas savoir à quel point. Parce que tu sais quoi ? En fait, je suis toujours amoureux d’elle. Mais je sais que ça a toujours été difficile entre vous, Aub’ et toi, alors je me demandais comment tu allais réagir. »
Pour deviner la vérité, Thom n’aurait même pas besoin d’une sieste visionnaire. Brady était mort. Rusty avait commis une erreur en parlant de lui au passé (« je ne le connaissais pas »). Ce n’était pas Brady qui lui avait volé son argent, mais Rusty. Ce n’était pas non plus Brady qui était revenu réclamer une rallonge mais lui. Aubrey avait effectivement de gros ennuis…
« Je serai là le plus tôt possible, promit Thom. Il faut d’abord que je réunisse la somme.
— Apporte le maximum. Qu’on en finisse avec ce type. Pardon de te le dire, Thom, mais c’est toi qui l’as envoyé, à l’origine ; donc, c’est à toi d’en débarrasser Aubrey.
— Ne t’inquiète pas, je comprends tout à fait. Laisse ce téléphone allumé. »
Thom coupa la communication et s’absorba un instant dans ses réflexions. Puis il vérifia la jauge d’essence. Le réservoir était plein. Ensuite, il compta l’argent qu’il avait sur lui : huit cents dollars. Avec les vêtements qu’il avait sur le dos, c’était toute sa fortune.
Au diable tout le reste. Aubrey avait besoin de lui.
Il passa la première, fit un large demi-tour sur la grande route traversant le désert et prit le chemin d’Aurora.
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