Aurora

David Koepp · Chapitre 28 sur 38

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Aurora

Quatrième partie - L'effondrement

QUATRIÈME PARTIE

 

 

L’EFFONDREMENT

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25. Aurora

 

Quatre mois plus tard

 

Les chèvres étaient de retour. Pas trop tôt ! Mme Chen les avait vues vagabonder dans Stratton Lane et était allée les récupérer avec ses fils pour les escorter jusqu’à Cayuga Lane, où on avait besoin d’elles. Les pelouses avaient toutes été retournées quelques mois plus tôt et les jardins transformés en potagers communautaires, mais les mauvaises herbes avaient envahi les allées et le rebord des trottoirs. Elles surgissaient dans les fissures du goudron, dégringolaient des arbres… bref, elles proliféraient partout où la nature tentait de reprendre ses droits.

Et puis il y avait les poubelles. Le volume des emballages avait spectaculairement décru, mais pas les ordures ménagères ; il y en avait partout. Les habitants du quartier n’apportaient pas tous leurs déchets au tas de compost collectif. Quant aux chèvres, au nombre d’une dizaine, elles s’étaient échappées d’une ferme pédagogique non loin de là ; depuis, elles se promenaient librement dans le quartier. Les habitants n’étant pas tentés de les manger, elles avaient peu à peu trouvé leur utilité en nettoyant les rues, fonction qu’elles remplissaient à merveille.

Il fallait juste les empêcher de dévorer la récolte locale de Cayuga Lane qui, en cette fin de mois d’août, arrivait à sa pleine maturité. Les voisins se relayant par équipes pour ramasser fruits et légumes, il y avait toujours quelqu’un pour les tenir à distance, mais c’étaient des animaux vifs et obstinés. Il suffisait qu’on détourne les yeux un instant et elles revenaient à la charge. Les surveiller était un job à plein temps.

Et même si ces quatre mois l’avaient visiblement ralenti et fragilisé, Norman Levy s’était découvert une vocation de chevrier.

Il s’y était mis en se renseignant, comme d’habitude, à l’aide de son équipement de radioamateur et avait notamment recueilli les précieux conseils d’un éleveur soudanais ; au bout de trois ou quatre séances, les chèvres lui obéissaient au doigt et à l’œil. Une méthode éprouvée consistait à corriger leur trajectoire en leur lançant de petits cailloux, mais d’après le Soudanais ça les rendait nerveuses et moins performantes. Il valait mieux s’armer d’un bâton, mais jamais pour leur taper dessus, ce qui risquait de les énerver encore plus. Seulement pour en donner de petits coups par terre pour les éloigner des plantes destinées à la consommation humaine. Fin juin, les bêtes étaient si bien habituées à lui qu’il lui suffisait de tenir son bâton en évidence. Norman aimait beaucoup son nouveau métier et accueillait le retour des chèvres avec un enthousiasme non feint.

Scott avait cessé de l’éviter ; au contraire, il lui donnait un coup de main dans les aspects les plus physiques de sa mission, tout en apprenant parallèlement à utiliser son émetteur radio – seule source d’information quant au reste du monde. Toutefois, Aubrey le sentait sur ses gardes, désireux de ne pas passer trop de temps avec Norman. Elle croyait savoir pourquoi : un jour – pas très lointain – le vieux monsieur allait mourir, et Scott allait encore souffrir de la perte d’un proche. Alors il n’était pas très communicatif.

« Dis-moi ce que tu penses, l’implorait Norman. Il faut parler aux gens, tu sais.

— Et pourquoi ça ?

— Parce qu’il n’y a rien de plus précieux. »

Mais Scott s’était borné à hausser les épaules en disant qu’il allait y réfléchir ; pour le moment, il prenait simplement plaisir à travailler sans rien dire aux côtés du chevrier improvisé. Résultat, les terres cultivées étaient impeccablement tenues.

L’impasse était radicalement transformée. Les jardins de rocaille, les plantes vivaces, les massifs et autres ornements horticoles avaient été déblayés, une maison après l’autre, durant les deuxième et troisième semaines du black-out. Après avoir vainement recherché un consensus parmi les gens du quartier, Phil et Aubrey avaient simplement retourné leurs terrains respectifs et s’étaient mis à planter. Curieux, les voisins n’avaient pas tardé à pointer leur nez ; petit à petit, à mesure que les provisions s’épuisaient et que la fréquentation des points de distribution alimentaire devenait dangereuse et infructueuse, tout le monde s’y était mis.

Désormais, le principal problème n’était plus les chèvres vagabondes (on avait mis des clôtures), mais les chapardeurs nocturnes. Tout de suite on leur avait volé leurs tomates, qui avaient mûri en premier et en abondance. Phil avait très justement suggéré qu’on en plante en excès pour tenir compte de ces pillages. D’après lui, on les repérait tout de suite quand elles étaient mûres (à cause de la couleur), et elles étaient certes faciles à cueillir, mais un individu seul ne pouvait pas en transporter des quantités, surtout s’il voulait passer inaperçu. Le surplus passerait en profits et pertes. Ils avaient bien fait de l’écouter.

En temps normal, à la mi-août, les gens tentaient de refiler à leurs voisins l’excédent de production de leur jardin, et à la fin de l’été il n’y avait plus moyen de refourguer un seul concombre. Mais maintenant tout ce qui voulait bien pousser était ramassé ou cueilli, tout était mangé, mis en conserve ou donné aux affamés qui débarquaient de plus en plus nombreux dans le coin, les gens d’autres secteurs qui avaient été moins prévoyants. Il n’y avait pas le moindre gaspillage ; c’était inconcevable, tous le savaient tacitement.

Il ne restait que trois mois avant l’hiver.

Le 26 août, Aubrey sortit de chez elle déjà épuisée à 10 heures. C’était le cent trentième jour depuis l’« événement », pour ceux qui tenaient encore le compte. Elle-même avait cessé depuis longtemps. Il était beaucoup plus important de savoir qu’on était jeudi. Avec le lundi, c’était jour de distribution d’eau. La municipalité mettait les pompes en marche au lever du soleil pendant environ deux heures qu’Aubrey passait à faire l’aller et retour entre l’évier de la cuisine, la salle de bains du bas et la cave.

Dans les deux premières pièces, elle reliait un bout de tuyau d’arrosage aux robinets, qu’elle laissait ouverts tant que l’eau coulait en s’assurant que l’autre extrémité restait bien plongée dans les bonbonnes de vingt litres posées par terre. Au début, le rationnement en eau avait été très dur pour les habitants de Cayuga Lane. Ils avaient improvisé au mieux, recueillant l’eau dans des centaines de bocaux à confiture, des saladiers, ou dans leur baignoire, le tout ayant tendance à déborder, à éclabousser les alentours. Et de toute façon c’était insuffisant. Et puis un jour, lors d’une virée dans le voisinage, Scott et Céleste avaient trouvé un camion de transport de bouteilles d’eau. Vides, naturellement, mais c’était en tant que récipients qu’elles les intéressaient. Aubrey, déléguée à l’eau pour son bout de rue, détenait à présent soixante-deux bonbonnes de cinq litres qui, une fois remplies, suffisaient aux besoins de l’impasse pendant cinq jours.

Elle revint dans sa cuisine, reboucha la grosse bouteille presque pleine et la descendit à la cave après avoir inséré le tuyau dans la bonbonne suivante. Elle la posa à sa place à côté des autres le long du mur extérieur, le plus frais, et remonta en chercher une autre, dans la salle de bains cette fois. En décalant les durées de remplissage et en calculant bien, elle arrivait à tirer le maximum de ses deux heures d’eau courante, sans faire de pause ni rien renverser. Le gros problème, c’étaient ses bras.

Soixante-deux bonbonnes, ça faisait plus de mille deux cents litres à trimballer dans les escaliers, et ses biceps lui faisaient souffrir le martyre quand venait son tour d’assurer la corvée d’eau. D’ailleurs, ses bras avaient déjà changé, mais ce n’étaient pas ceux de Madonna ou de Michelle Obama, avec le genre de muscles nerveux et bien dessinés qu’elle était censée appeler de ses vœux à l’adolescence. Non, ses nouveaux bras avaient de la force. En fait, en quatre mois tout son corps s’était transformé. Il n’était plus taillé pour faire joli en maillot de bain, mais pour tendre vers un but unique : abattre les tâches nécessaires. Elle avait aussi perdu du poids, évidemment ; combien, elle l’ignorait et s’en moquait. Le fait est qu’elle ne s’était jamais sentie aussi en forme – physiquement et mentalement.

L’épuisement de son stock de médicaments n’y était pas étranger. Scott et elle avaient fini tous les opiacés les premiers jours du black-out ; après ça, elle avait alterné somnifères et tranquillisants pendant deux ou trois semaines. Mais là aussi les réserves baissaient et pas moyen de faire renouveler ses ordonnances. Les pharmacies, gardées par des vigiles armés, n’étaient ouvertes que quelques heures par jour et ne délivraient que les médicaments essentiels. Alors un soir elle avait décidé de mettre fin au suspense et au compte à rebours en jetant tout ce qui lui restait dans les toilettes. Oubliant évidemment que l’eau était coupée à cette heure-là… En s’humiliant à tenter de récupérer les comprimés détrempés dans l’eau souillée, à genoux devant la cuvette, elle avait décrété que, pharmaceutiquement parlant, elle ne voulait pas tomber plus bas. Elle avait laissé les médicaments se dissoudre et n’y avait plus jamais repensé depuis.

Ce matin-là, l’eau coula pendant près de trois heures ; à court de récipients en plastique, Aubrey dut courir dans toute la maison comme aux premiers jours du black-out en remplissant tout ce qui lui tombait sous la main. Elle laissa même les deux baignoires se remplir à ras bord. Pas pour revivre les soirées pathétiques du début, quand Scott, Céleste et elle-même y remplissaient leur verre en échangeant des regards sinistres dans la lumière déclinante, mais cette fois pour se faire couler de vrais bains. Froids, car la chaudière ne tournait plus depuis le mois d’avril, mais il allait faire encore 30 °C, et si elle laissait les stores ouverts et la porte fermée, avec un peu de chance, en fin d’après-midi l’eau atteindrait plus ou moins 20 °C. Donc, l’un dans l’autre, la journée commençait plutôt bien.

Une fois débarrassée de ses corvées matinales, Aubrey ressortit et jeta un œil dans la rue où s’affairaient déjà les voisins de corvée. Mme Chen et ses fils travaillaient dans le carré des courgettes, Derek et Janelle débarrassaient les choux-fleurs de leurs piérides et en repliaient les feuilles pour protéger la partie blanche du soleil, et les Sunderland retournaient ou ramassaient les pastèques orange qui, comme l’avait prédit Phil, étaient extraordinairement sucrées.

Aubrey frotta ses yeux irrités par le voile de fumée âcre qui planait en permanence dans l’air depuis que le feu était devenu le seul moyen de cuire les aliments. Le gaz, coupé depuis fin mai, revenait de temps en temps sans qu’on soit prévenu, contrairement à l’eau. Aucun moyen de savoir quand on pourrait compter dessus. On avait essayé les fosses de cuisson, les fours solaires et ainsi de suite, mais rien ne valait le bon vieux feu de camp. Tous les soirs la ville entière en était piquetée. Dommage, songeait Aubrey, car le ciel d’Aurora n’avait jamais été aussi pur et limpide que pendant le premier mois de black-out. Mais on ne pouvait tout de même pas manger cru à tous les repas.

Elle continua à observer la rue en faisant la grimace et vit Norman approcher au milieu de ses chèvres, tel un Moïse moderne. « Alors, qu’est-ce qui se raconte ? lui demanda-t-elle.

— Les nouvelles de l’arrière-pays sont encourageantes », répondit-il, ce qui ne signifiait nullement qu’il avait réellement capté des nouvelles encourageantes, quelle que soit leur provenance. C’était juste ce qu’il répondait systématiquement. Comment pouvait-on garder un optimisme inaliénable quand on avait commencé par fuir l’Allemagne nazie avec ses parents et qu’au soir de sa vie, à quatre-vingt-huit ans, on se retrouvait plongé dans un black-out mondial ? Mystère. Mais c’était ce qui faisait le charme de Norman.

« Ah bon ? Par exemple ? » insista-t-elle en s’arrêtant pour caresser une chèvre. C’était la noire, sa préférée, celle qui avait toujours l’air de vouloir vous doubler. Elle ignorait totalement où elle devait aller, mais il fallait qu’elle y arrive avant tout le monde.

Norman avait compris depuis longtemps qu’il ne fallait pas répercuter les mauvaises nouvelles. Les premiers temps, il avait beaucoup évoqué le nombre de morts et les émeutes de la faim dans les grandes villes de l’Est, mais s’était vite rendu compte qu’il donnait le cafard à tout le voisinage. De toute manière, ça n’avait plus aucune importance, sauf si les nouvelles étaient bonnes ou concernaient les environs immédiats. Le reste n’avait aucune utilité et n’était pas bien accueilli.

« Vous vous souvenez de mon ancien étudiant, celui qui a fait carrière à la NOAA après ses études à Bethesda ?

— Oui, Perry quelque chose, c’est ça ?

— Excellente mémoire, bravo. Je vous mets une bonne note. » Il fit une pause le temps de reprendre son souffle. Il avait encore plus de mal à respirer depuis quelque temps, et dans ces cas-là, il fallait attendre que ça passe. « Il est dans les environs d’Iowa City depuis quatre mois, reprit enfin Norman. Chez ses parents. Et il a un 32G à manivelle. Un petit émetteur-récepteur à ondes courtes qui marche sacrément bien.

— Et qu’est-ce qu’il dit ?

— Qu’hier soir à deux reprises ils ont eu de l’électricité.

— C’est une blague ? lâcha Aubrey, ébahie.

— Je ne plaisante que sur les sujets drôles, ce qui n’est pas le cas ici.

— Pendant combien de temps ?

— Moins d’une minute. Maximum. Comme un bébé de six mois qui se met debout, se rend compte que c’est trop tôt et retombe sur son derrière. Pour citer sa comparaison. Mais ce sont les faits.

— Ne me donnez pas de faux espoirs, dit Aubrey en poursuivant son chemin vers chez Phil.

— Jamais compris cette expression, lança Norman. Qu’est-ce qu’on a d’autre que l’espoir et la patience ? C’est même la seule chose qui nous distingue des chèvres.

— Quelle lucidité.

— C’est Alexandre Dumas qui l’a dit, pas moi. “Attendre. Toute la sagesse humaine est dans ce seul mot.” »

Aubrey se retourna le temps de lui sourire puis s’engagea dans l’étroite allée devant la maison de Phil, entre les rangées de soja, de fèves, de haricots de Lima et de haricots tout court. Elle entra sans frapper.

Les stores étaient fermés car les fenêtres donnaient au sud. Les rayons du soleil filtrant entre les lattes faisaient chatoyer des grains de poussière dans la grande pièce. Phil n’était pas très doué pour le ménage, mais personne ne lui en tenait rigueur car plus personne ne le faisait. Il y avait trop de travail par ailleurs.

« Phil ? » appela-t-elle.

Pas de réponse, mais on entendait des bruits métalliques dans la cave. Aubrey alla se poster en haut de l’escalier, devant la porte ouverte. Il s’activait à la conserverie que les gens du quartier avaient installée à la place de ses anciens bacs hydroponiques. Absorbé par sa tâche, il ne l’avait pas entendue arriver. Pour ne pas lui faire peur (Phil était très froussard), elle prit soin de moduler sa voix et dit sur le ton de la plaisanterie : « Dis donc, j’ai pas toute la journée, moi ! »

Il se retourna et lui sourit. Les mains sur les hanches, elle feignit de s’impatienter.

« Je ne vois pas du tout de quoi tu veux parler », répliqua-t-il. Il n’était pas très bon comédien, et savait très bien de quoi il s’agissait… Aubrey tourna les talons. Phil remonta de la cave et vint vite la rejoindre, comme elle n’en avait pas douté un seul instant.

Il y avait un poster de Yoda au-dessus de son lit. Au début elle n’avait pas trouvé ça très excitant ; mais finalement, c’était logique. Yoda collait parfaitement avec la personnalité de Phil. Elle avait bien tenté de lui dire que la citation (« N’essaie pas ! Fais-le ou ne le fais pas ») n’était pas idéale et pouvait avoir certaines connotations – évoquer subtilement une dysfonction érectile, par exemple –, mais ça n’avait fait qu’augmenter l’affection de Phil pour son poster.

Elle enleva son tee-shirt aussitôt entrée dans la chambre, l’expédia sur un dossier de chaise et dégrafa son soutien-gorge. Debout sur le seuil, Phil la regarda dégrafer son short et s’en débarrasser d’un même mouvement. Elle s’approcha du lit dans le plus simple appareil, puis vit qu’il l’observait, immobile. Elle feignit d’en prendre ombrage.

« Monsieur ? Je peux faire quelque chose pour vous ?

— Non mais qu’est-ce que tu crois, rétorqua-t-il en secouant la tête, que je suis une machine ? Que tu peux débarquer à n’importe quel moment avec des exigences sexuelles ?

— Exactement. » Elle défit les couvertures et s’allongea dans le lit.

« Et pourquoi pas, après tout. » Il se déshabilla à son tour et se coucha à côté d’elle. Aubrey n’était pas la seule à avoir maigri. Phil n’avait qu’à déboucler sa ceinture pour que son pantalon tombe tout seul par terre.

« Je te préviens, j’ai rempli des bonbonnes d’eau toute la matinée, je ne sens pas très bon, déclara-t-elle.

— Tu es d’un romantisme irrésistible », dit-il en l’embrassant dans le cou.

Elle se tourna vers lui et alla droit au but. Si Phil avait eu un jour des problèmes au lit, ils appartenaient au passé. Pour autant qu’elle sache, il n’avait plus touché à l’herbe depuis l’épuisement de son stock personnel fin juin, et ça se voyait.

Elle l’enfourcha.

Aubrey ressortit une heure plus tard. Comme d’habitude, Scott et Céleste avaient passé la matinée à fureter dans les environs. C’était le jour du bois, et on déchargeait le pick-up mis à la disposition de la collectivité par Buddy Lomax. Il était garé au milieu de la rue. Les quelques parcelles forestières des environs d’Aurora avaient déjà donné tout ce qu’elles avaient, et Phil avait fait remarquer que les incursions dans les parcs étaient difficiles et infructueuses car les arbres y étaient sains, bien verts et pleins de sève. Les abattre représenterait un travail énorme, même avec des tronçonneuses, et ils brûleraient mal.

C’était Céleste qui avait pris l’initiative de récupérer tout ce qui pouvait l’être dans la maison abandonnée de Sycamore Lane. Les propriétaires avaient cessé de rembourser leur emprunt, et après le krach immobilier de 2008 la banque n’avait pas réussi à la vendre pour récupérer sa mise. Il y avait donc plus de dix ans qu’elle tombait en ruine sur son terrain trop petit. Elle était en si mauvais état que même avec le boom des achats post-Covid, personne n’en avait voulu. À terme, raisonnait Céleste, elle serait démolie. Autant accélérer le processus ; il suffisait de la démanteler petit bout par petit bout jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de bon à brûler. Le stratagème avait admirablement fonctionné, et quand le squelette restant n’avait plus rien eu à donner en matière de combustible, vers la fin du mois de juillet, les deux tourtereaux avaient élargi le périmètre de leurs explorations jusqu’à trouver une autre baraque dans le même état.

Ce n’était pas la seule bonne idée que Céleste avait eue. Au premier abord Aubrey s’était laissé avoir par son petit air de chien battu – soit feint, soit dû à une mauvaise habitude, soit les deux –, mais depuis, la jeune fille avait bien changé. Elle faisait preuve d’une ingéniosité, d’une astuce et d’une résistance à l’effort qui lui faisaient presque peur, parfois. Qu’avait-elle donc subi dans sa famille pour avoir autant de force ? Aubrey se gardait bien de poser des questions, mais Céleste était douée pour la survie et savait prendre des décisions dans des circonstances délicates. Démantibuler les maisons des autres n’avait été qu’une de ses multiples inspirations, et dans les réunions stratégiques entre voisins, c’était le plus souvent elle qui prenait l’initiative quand personne d’autre n’osait. Par exemple, elle avait suggéré qu’on pille le magasin d’électronique et de bureautique du coin, dont la marchandise ne servait plus à rien, justement parce qu’elle était inutile : personne ne viendrait les chercher là et ils n’auraient qu’à faire des stocks en prévision du jour où le courant reviendrait. À ce moment-là, ils n’auraient plus qu’à encaisser. Les gens ne l’avaient pas suivie, et elle avait laissé tomber. Elle n’était pas à court d’idées de ce genre et ne manquait pas de patience.

Ce jour-là, en s’approchant du camion en sortant de chez Phil, Aubrey trouva Céleste dans tous ses états ; on aurait dit la frêle gamine qui avait débarqué chez elle en avril. Un bras passé autour de ses épaules, Scott la serrait contre lui.

« Qu’est-ce qui se passe ? » s’enquit Aubrey.

Céleste se détourna. Elle aurait visiblement préféré que son trouble passe inaperçu. Aubrey la vit essuyer quelques larmes, de contrariété plus que de chagrin, sans doute.

« Ça va aller, intervint Scott. Une petite altercation, c’est tout.

— Avec qui ?

— Ça n’a pas d’importance. Céleste a… »

Aubrey passa outre et alla regarder Céleste dans les yeux. « Dis-moi ce qui ne va pas.

— Rien, ça va.

— Où a-t-elle eu lieu, cette dispute ? À la maison où vous piquez du bois de chauffage ?

— Oui. Il y avait d’autres gens sur place. Ce n’est pas la première fois. D’habitude on se met d’accord pour se partager la baraque et on n’en parle plus. Mais là j’ai senti que quelqu’un me regardait et… »

Elle s’interrompit et secoua la tête. Scott ne put se contenir plus longtemps. « C’était Rusty.

— Hein ?

— Il a voulu l’attraper. J’étais derrière la maison, je l’ai entendue crier. J’ai foncé. Ce connard la tenait par la nuque ! Il essayait de l’entraîner vers sa voiture !

— Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui s’est passé ? » Sorti à son tour dans la rue, Phil avait entendu la dernière phrase de Scott. Quelques autres personnes, dont Norman, se mêlèrent à la conversation. Tout juste ce que Céleste voulait éviter.

« Rusty a tenté de t’enlever ? » reprit Aubrey.

En colère, la jeune fille se redressa de toute sa hauteur. « Arrêtez, maintenant, tous ! Ça va, je n’ai rien. Il a juste parlé de mon père et il a dit qu’il allait me ramener chez moi.

— Je vais le tuer, plaça Scott. Je vous jure : j’y retourne et je le tue. »

Aubrey fit un geste apaisant. « Céleste, qu’est-ce que ça peut lui faire, à Rusty, que tu rentres ou non chez toi ?

— Il s’en fout, intervint Scott, il veut juste se faire bien voir du père de Céleste. Ils ont des relations super malsaines, tous les deux – ils dealent, ils arnaquent les gens, ce genre de conneries, et Rusty n’arrête pas de lui lécher les bottes.

— Mon père est un connard et un criminel. Il ne supporte pas que je sois partie, il ne supporte pas que les gens lui échappent, quels qu’ils soient ; il doit être furax depuis le jour où j’ai fichu le camp.

— Comment as-tu fait pour te débarrasser de Rusty ? s’enquit Aubrey.

— Je lui ai écrasé le pied et foutu un coup de coude dans les couilles. Ensuite je me suis retournée et je lui ai filé un coup de poing dans la gorge. »

Il y eut un silence le temps que les autres digèrent la nouvelle.

« Où as-tu appris à te défendre comme ça ? reprit Aubrey.

— Sur YouTube. Ben quoi ? fit-elle en voyant la réaction des quelques personnes présentes. C’est pas comme ça qu’il faut faire ?

— Si, répondit Aubrey. C’est exactement ça.

— Alors si vous pouviez arrêter de me dévisager… »

Tous obéirent et Aubrey se retourna vers Scott. « Et toi ? Qu’est-ce que tu as fait ?

— Je l’ai regardée faire, scotché.

— Il y a de quoi. On vous a suivis jusqu’ici ?

— Non, l’informa Scott. Rusty était à quatre pattes en train de dégueuler ses tripes. Ça m’étonnerait qu’il ait suivi qui que ce soit.

— Parfait. » Aubrey reporta le regard vers le carrefour. Les deux SUV que les résidents laissaient garés capot contre capot en travers de Cayuga Lane avaient repris leur place après le passage de Scott et Céleste à bord du pick-up transportant le bois chapardé. Les frères Witzky montaient la garde à l’arrière de chaque véhicule, assis sur des chaises de jardin. « Il faut placer plus de voitures pour barrer la rue et demander aux Witzky de rester quelques heures de plus ce soir, quand il fera nuit. Par mesure de sécurité.

— Il ne viendra pas ici. Mon père, je veux dire », commenta Céleste. Elle secoua fermement la tête, mais on sentait qu’elle cherchait à s’en convaincre.

Au coucher du soleil, après s’être assurée que Frank et Johnny Witzky étaient à leur poste à l’entrée de l’impasse, calibre 12 sur les genoux, Aubrey se hâta de rentrer chez elle. Elle voulait se glisser dans la baignoire avant que la salle de bains du haut ne soit plus ni éclairée ni chauffée par les rayons du soleil.

Heureusement, la pièce avait gardé la chaleur de l’après-midi. Fenêtre et porte fermées, c’était un véritable sauna, et en passant sa main dans l’eau Aubrey estima la température de la baignoire à 25 °C.

Elle se dévêtit non sans éprouver un tiraillement au mollet droit – elle s’était cognée sur une marche en descendant une bonbonne à la cave. Si elle trouvait quelque part un sac congélation en bon état, elle le recyclerait en gel pack avec de l’alcool à friction et de l’eau. En général ça lui réussissait bien.

Elle entra dans l’eau, cala son dos contre le bout de la baignoire et ferma les yeux. En bas, elle entendait Scott esquisser au piano un air de comédie musicale, chantant mais pas très gai. Elle ne l’avait encore jamais entendu jouer cette mélodie qu’il avait entendue chez les voisins de l’avenue où il allait parfois. Pendant des années, Aubrey avait vainement essayé de lui faire travailler son piano ; pour finir, l’ennui l’avait emporté. Au mois de juin il avait fait du porte-à-porte dans le quartier en demandant si quelqu’un voulait lui donner des leçons. Mme Papadopoulos, qui vivait seule, avait accepté avec joie malgré ses quatre-vingts ans.

En écoutant la musique, Aubrey se mit à respirer lentement, pleine de lassitude et de contentement. Elle avait quand même recueilli mille cent trente litres d’eau en tout. Et sa petite séance avec Phil l’avait comblée (Phil qui, ces derniers mois, s’était révélé bien moins superficiel qu’elle ne croyait). Grâce à Norman, elle avait entrevu une lueur d’espoir, sans oser trop y croire. Et les voisins s’étaient mobilisés pour protéger Céleste, qui n’avait nullement besoin de protection, d’ailleurs.

Dire que cette petite avait balancé un coup de poing dans la gorge de son ex-mari…

En somme, une journée presque parfaite.

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