Aurora

David Koepp · Chapitre 7 sur 38

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Aurora

4. Aurora

 

 

Tout à coup, Aubrey s’avisa qu’elle n’avait strictement rien appris du Covid. Ou plutôt non. Elle avait réappris que des événements totalement inattendus pouvaient se produire et que ça pouvait durer bien plus longtemps que prévu, avec des conséquences à beaucoup plus long terme. Le bon sens aurait donc voulu qu’elle fasse des stocks, en espérant ne jamais avoir à s’en servir. Elle avait à charge un petit merdeux qui faisait tout le temps la gueule, maintenant, et l’obligation morale d’assurer pour deux. On ne sait pas ce qui peut arriver. Tiens-toi prête.

Sa première initiative, un an et demi plus tôt, avait été de déterminer ce qu’on devait mettre en réserve si ça recommençait. Elle avait donc googlé « kit de crise » et trouvé des centaines de sites. Les premiers, évidemment sponsorisés, proposaient des sacs de voyage hors de prix bourrés d’articles redondants et inadaptés, mais en descendant un peu dans la page de liens elle était tombée sur un site gouvernemental. La check-list d’articles de première nécessité semblait parer à toutes les éventualités : nouveau virus mortel, tremblements de terre, incendies, coupures de courant et même explosions de « bombes sales ». Elle avait docilement imprimé les deux pages et les avait collées sur ses étagères de rangement peintes en noir antirouille, achetées deux cents dollars sur Amazon et assemblées par un après-midi pluvieux dans la cave, au pied de l’escalier.

Aubrey se planta devant sa liste de crise, qu’elle était allée jusqu’à plastifier avant de la scotcher sur un montant. Bien. C’était un bon début. La plastification, surtout, démontrait un excellent degré de préparation. Aubrey avait bien proprement barré le premier article (Télécharger la liste d’articles recommandés) d’un trait ferme exprimant l’orgueilleuse assurance de celle qui a su se montrer prévoyante. Une bonne chose de faite.

Le reste de la liste, en revanche, était vierge de ratures. Sur les étagères se trouvait exactement… un des articles recommandés – ou onze, ça dépendait comment on comptait –, à savoir un carton contenant à l’origine douze boîtes de haricots noirs. Il en manquait une. Aubrey se rappela le jour où elle les avait servis en accompagnement. Finalement elle s’était aperçue qu’elle détestait ça, et Scott aussi. Elle les avait achetés parce que ça se gardait, mais on pouvait aussi bien les garder dix ans sans les manger.

À part ça, les étagères ne croulaient pas vraiment sous les articles utiles à la survie. Ni eau minérale, ni talkie-walkie à pile ou à manivelle, ni radio préréglée sur la fréquence d’urgence avec alerte sonore. Pas de lampe électrique, pas de trousse de premiers secours, pas de piles de rechange. Ni sifflet, ni masque filtrant, ni bâche, ni chatterton, ni lingettes humidifiées. Pas de sacs-poubelles, de clé à molette, de pince, de carte de la région, de téléphone portable de secours avec chargeur et batterie supplémentaire. Ni médicaments sur ordonnance, ni sac de couchage, ni allumettes en emballage étanche.

Bref, aucun des articles de la liste.

Aubrey contempla ses étagères avec désespoir.

« Lamentable. »

Derrière elle, Scott se tenait en bas de l’escalier. Elle se retourna, puis fit à nouveau face au spectacle de sa désastreuse impréparation. Elle n’était pas d’humeur à se faire houspiller. « Je sais, merci.

— Tu n’as rien stocké ?

— Eh non. Et toi ?

— Moi j’ai quinze ans, c’est pas mon job. » Elle ne répondit pas. Sentant qu’il avait touché un point sensible, il revint à la charge. « Et tu avais besoin de descendre regarder les étagères pour te rendre compte qu’il n’y a rien dessus ?

— Non. Je le savais, merci. J’étais venue chercher ça. » Elle détacha la liste plastifiée et se retourna vers l’escalier en frôlant Scott au passage. Il ne bougea pas, les yeux rivés sur les étagères vides.

« Saloperies de fayots. J’ai horreur de ça.

— Et moi donc. Bon, tu viens ?

— Où ça ?

— Au supermarché, évidemment. »

Il pivota. Elle était en haut de l’escalier, lui en bas. « Ce truc va nous tomber dessus dans quatre heures, visiblement. Tu t’imagines le nombre de gens qu’il va y avoir là-bas ? Tu crois vraiment qu’il va rester quelque chose en rayon ? »

Elle s’efforça de refouler la colère qu’elle sentait monter en elle au même rythme que la panique. « Ça ne va pas s’arranger si on attend encore. Allez, on se retrouve à la voiture. »

Elle monta chercher son sac. Son portefeuille contenait cent onze dollars, nettement plus que d’habitude ; c’était déjà ça. Ils s’arrêteraient à la banque. Elle retirerait le maximum hebdomadaire autorisé sur sa Visa et ils dépenseraient tout tant que les machines fonctionnaient encore. Même en double exemplaire, les articles de la liste ne leur dureraient qu’une quinzaine de jours, mais à quoi bon voir si loin…

Elle ramassa ses clés et se dirigea vers la porte d’entrée, sac à l’épaule. En remontant de la cave, Scott fit mine de se poster de nouveau devant le téléviseur, toujours branché sur le direct d’une chaîne d’info en continu au ton de plus en plus frénétique. Le gamin ouvrait de grands yeux, l’inquiétude croissante prenant le pas sur le flegme adolescent.

Aubrey revint sur ses pas, prit la télécommande et coupa la parole au présentateur au beau milieu d’une spéculation haletante sur la durée de la panne de courant mondiale, désormais imminente. Scott lui fit face. « Tu ne crois pas qu’on a plutôt intérêt à savoir ce qui se prépare ? »

Elle fit un pas vers lui. Il y avait plus d’un an qu’il la dépassait en taille, et elle n’avait pas encore l’habitude. Au moins, ça l’obligeait à se tenir bien droite. Elle plongea son regard dans les yeux bleu glace de Scott – les mêmes que son père.

« Non. Ce qu’on a intérêt à faire, c’est partir tout de suite faire les courses. »

Il soutint son regard. S’il continuait comme ça à se mâchonner l’intérieur de la joue il allait finir par y faire un trou. Peur ? Colère ? Sans doute les deux.

Aubrey se radoucit. « Tu sais, j’ai lu qu’être triste, c’est vivre dans le passé, et que vivre anxieux, c’est vivre dans l’avenir ; si on est serein, on vit dans le présent.

— Et si t’es mal barré, c’est que tu vis avec Aubrey. »

L’envie de lui balancer une torgnole était plus forte que tout. Aubrey imagina la suite : cédant au pic d’adrénaline, elle repliait son bras droit, la main au niveau du biceps gauche, et le giflait de toutes ses forces. Elle voyait la tête du gamin pivoter sous le choc ; une tache rouge apparaissait sur sa joue et la surprise se lisait dans ses yeux. Il portait le bout de ses doigts à sa joue cramoisie, l’air de dire : Hé, je l’avais sous-estimée, cette bonne femme. À partir de maintenant j’ai intérêt à faire gaffe. Bizarrement, visualiser la scène lui suffit. Elle n’avait plus besoin de la vivre pour de vrai.

Elle répondit calmement : « Je suis désolée que tes parents t’aient largué, Scott. Il te reste moi. Alors en voiture. »

Sur ce, elle tourna les talons et sortit.

Une fois au volant, elle claqua la portière, mit le contact et attendit. Elle avait joué un atout maître mais violent pour reprendre le contrôle de la situation. Restait à espérer qu’elle s’était fait respecter et serait tranquille quelques heures. Surprenant un mouvement dans le rétroviseur, elle vit qu’ils n’étaient pas les seuls habitants du quartier à avoir regardé les infos ; tout le monde sortait parer au plus pressé tant qu’il était encore possible de faire quoi que ce soit.

Norman Levy, l’ex-prof de fac octogénaire qui habitait au bout de l’impasse, était sorti de chez lui. Il tenait devant ses yeux une espèce de boîte à travers laquelle il regardait le soleil. Aubrey esquissa son premier sourire de la journée. Évidemment, Norman était au courant, et ça l’intéressait. Elle n’en attendait pas moins de lui.

Impatiente, elle pressa longuement sa paume sur le klaxon. Presque aussitôt, Scott apparut sur le seuil. Il claqua la porte tout en fourrant un objet assez volumineux dans sa poche avant. Bon sang, je suis bien partie, moi, avec ce guignol. Il monta à côté d’elle et regarda droit devant lui sans un mot. Aubrey fit marche arrière puis s’engagea sur la chaussée plus vite que prévu – si vite que le pare-chocs avant racla le rebord inégal du trottoir.

La banque était fermée depuis une heure et la queue pour le distributeur intérieur s’étirait sur des dizaines de mètres. Scott et Aubrey contemplèrent un moment le spectacle sans même descendre de voiture.

« Il y en a au moins pour une demi-heure, estima-t-elle. Autant de temps de perdu pour les courses. Qu’est-ce que tu en dis, on tente ou pas ? »

Scott tapotait sur son smartphone. Aubrey leva les yeux au ciel. « Tu crois que c’est le moment d’envoyer des textos à je ne sais qui alors que…

— Ça dit qu’un distributeur peut contenir jusqu’à deux cent mille dollars, coupa-t-il, mais que c’est rare. Aux heures creuses, c’est plutôt dix mille. »

Aubrey balaya du regard la file d’attente. « Il doit bien y avoir trente personnes. Peut-être quarante.

— Quel est le maximum qu’on peut retirer ?

— Six cents dollars.

— Alors, calcula-t-il en secouant la tête d’un air décidé, c’est pas la peine ; quand ce sera notre tour, il sera vide.

— J’ai cent onze dollars sur moi, c’est tout.

— Et moi deux cent vingt.

— Hein ? »

Fuyant son regard, il fixa obstinément le pare-brise. « Ouais. Là, dans ma poche.

— On peut savoir d’où ils sortent ? demanda-t-elle, incrédule.

— Mais démarre, merde ! Allez, roule ! »

Elle obtempéra, puis changea brusquement d’avis et s’arrêta. Elle se retourna d’un bloc vers Scott, l’air de dire Vas-y, crache le morceau, j’ai tout mon temps.

« T’es folle ou quoi ? Démarre ! Sinon il ne va rien rester du tout au supermarché ! Magne-toi espèce de c… » Il s’interrompit juste à temps et attendit, muet. Aubrey fit de même. Mais visiblement, il n’avait pas l’intention d’en dire plus. Alors elle céda, encore une fois. Sans un mot, elle se remit en route.

Au supermarché, la file d’attente était encore plus longue. Devant, deux hommes en gilet jaune fluo armés l’un d’un fusil à pompe et l’autre d’un fusil semi-automatique type AR-15. Les clients étaient calmes, à part quelques resquilleurs et, çà et là, des protestations à voix basse quant à la nécessité de respecter la « distanciation sociale ». Dans l’ensemble, les gens étaient disciplinés, ne serait-ce qu’à cause des vigiles, mais Aubrey s’étonna de leur silence. Aucun bavardage. Au milieu des allées et venues de voitures et de piétons, ça créait une ambiance étrange, un peu irréelle. Ils étaient tous sur le qui-vive, mais sans faire de bruit. On n’entendait que le crissement des pneus sur le goudron et le frottement des semelles. À mesure que les gens avançaient pas à pas, on sentait dans la queue de la lassitude et de l’effroi. Rien de tout ça n’était nouveau pour eux. Ils étaient mus par l’éternel réflexe, déprimant et muet, qui se déclenchait en cas de crise.

Aubrey attrapa sur la banquette arrière les deux grands sacs en plastique qu’elle avait récupérés sous l’évier et lança : « Bon, tu viens ? »

Elle remarqua alors qu’il était au bord des larmes. Il répondit dans un souffle : « Je ne me sens pas capable de revivre la même chose. »

Tout à coup, il avait de nouveau l’air d’un gosse. Elle posa la main sur son épaule et le regarda dans les yeux. « Ce ne sera pas la même chose.

— Non, ça va être bien pire.

— On n’en sait rien.

— J’ai quinze ans, merde ! Dont deux en confinement. Et je vais encore me retrouver bouclé dans la petite maison dans la prairie, bordel !

— Attends, tu veux dire que tu l’as lu ?

— Non, juste les premières pages, c’était nul. Comment tu as pu croire que ça me plairait ?

— J’ai adoré ce bouquin, quand j’étais petite.

— Je vends de la weed. » Interloquée, elle essaya de comprendre le coq-à-l’âne. « C’est pour ça que j’ai du fric », enchaîna-t-il.

Tout s’expliquait. « OK.

— C’est tout ? » s’étonna-t-il.

Elle contempla la file d’attente qui ne cessait de s’allonger. « Il me semble qu’on n’a pas tellement le temps de s’attarder.

— J’ai deux cent vingt dollars en poche parce que je vends de l’herbe, mais t’as pas le temps d’en parler ?

— D’accord, parlons-en. Il ne faut plus faire ça, Scott. C’est mal.

— C’est ça, ton idée de l’éducation ?

— Arrête avec ça, maintenant. Bon, d’accord, je m’excuse d’avoir dit que tes parents t’avaient largué.

— C’est juste la vérité, fit-il en haussant les épaules.

— Possible, mais ce n’est pas une raison pour te le balancer à la figure, donc, pardon. Je suis sûre qu’ils t’aiment, tu sais. Malheureusement, ils ont aussi la cervelle complètement cramée. »

Scott essaya de rire mais le résultat fut pitoyable. Il essuya son nez qui coulait.

Aubrey reporta son attention sur la file, qui n’avait pas du tout avancé. On avait l’impression qu’elle n’avancerait plus jamais. La jeune femme pensa aux étagères vides de sa cave. Et à l’obscurité qui allait s’abattre sur eux dans moins de trois heures, ou cinq, ou une, ou jamais, selon la chaîne d’info qu’on préférait, et chercha aux tréfonds d’elle-même la force et la patience de conclure la discussion avec ce gamin-même-pas-le-mien sans lui jeter Mouche ton nez et descends de là, petit merdeux.

Elle tenta un autre angle. « Un jour j’ai lu dans une bande dessinée l’histoire d’un môme de cinq ans à qui on dit qu’il doit aller à l’école, et qui répond : “Mais je n’ai que cinq ans.” Puis on lui dit qu’il doit aller faire la guerre, on lui colle un casque sur la tête et on le pousse vers le champ de bataille. Il répond encore : “Mais je n’ai que cinq ans.” Au retour de la guerre, on lui dit qu’il doit se marier ; il se retrouve devant l’autel avec une femme deux fois plus grande que lui et dit : “Mais je n’ai que cinq ans.” Ensuite on lui montre un lit d’hôpital avec au-dessus une grande feuille de soins où est écrit le mot « CANCER » en grosses lettres. Alors il dit “Mais je n’ai que cinq ans.” Tu vois où je veux en venir ? »

Scott dévisagea cette femme intransigeante aux côtés de qui il n’avait jamais demandé à vivre, Aubrey, trente-huit ans, qui n’en avait que vingt-deux quand il était né et moins de trente quand elle avait épousé son père, cette victime innocente de la situation que Dieu, dans son infinie cruauté, avait mise sur son chemin. Il aurait préféré être avec n’importe qui sauf elle.

Et non, il ne voyait pas du tout où elle voulait en venir avec sa petite histoire.

« J’improvise au fur et à mesure, Scott. Je n’ai que cinq ans », conclut-elle.

Son téléphone se mit à sonner. Tous deux fixèrent le petit écran, où s’affichait une vieille photo de Rusty torse nu au soleil dans le jardin, tout souriant, à l’époque où ils vivaient encore tous ensemble. Aubrey regretta de ne pas l’avoir enlevée ; mais comme il appelait rarement et la mettait chaque fois dans tous ses états, au moment de raccrocher elle avait déjà oublié. Résultat, la photo restait là et l’énervait prodigieusement les rares fois où il lui téléphonait encore.

Elle voulut répondre, mais Scott la prit de vitesse et appuya sur le bouton latéral pour refuser l’appel. Il regarda Aubrey.

« J’ai pas envie de vivre la panne avec toi.

— Eh bien moi non plus, figure-toi. »

Sur cette mise au point de leurs sentiments respectifs, Scott empoigna les sacs de courses et descendit de voiture. Aubrey suivit.

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