Aurora

David Koepp · Chapitre 37 sur 38

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Aurora

34. Cayuga Lane

 

Les deux SUV garés nez à nez à l’entrée de la rue éveillèrent ses craintes. La précaution pouvait se comprendre vu l’état de certaines des zones qu’il avait traversées en venant, mais ce n’était quand même pas rassurant. Pas très rassurant non plus, les chaises de jardin installées à l’arrière des pick-up n’étaient pas occupées. Si c’étaient des postes de guet, la garde n’était pas assurée. Il continua à pied.

Ses inquiétudes se dissipèrent un peu face au spectacle paradisiaque offert par le quartier, qu’on aurait dit tout droit sorti d’un avenir utopique. Le crépuscule ternissait les couleurs des potagers, mais Thom découvrit malgré la lumière déclinante les foisonnantes plantations qui verdoyaient des deux côtés de la rue, soigneusement semées, désherbées et récoltées depuis plusieurs mois. Il se morigéna. Pourquoi n’avait-il pas pensé à ça, malgré tous les brainstormings, think tanks et autres comités de planification stratégique qu’il avait organisés ces dix dernières années ?

Tout à coup, il ne comprenait plus pourquoi il avait choisi le désert. Vivre dans le désert, manger des aliments surgelés… Subitement, tout cela lui paraissait absurde. Au contraire, il fallait manger ce qu’on pouvait faire pousser et faire pousser tout ce qu’on pouvait. C’était la seule chose susceptible de marcher. Comment ne l’avait-il pas compris ? En fait, il était tellement soucieux de conserver son mode de vie qu’il n’avait même pas imaginé autre chose.

Le calme régnait dans la rue. Thom n’était venu qu’une fois chez Aubrey, mais il se souvenait de la maison, car c’était la plus ancienne et sur le moment il avait songé que c’était une folie de l’acheter. Elle se dressait au bout de la rue sur la gauche. À l’époque, il lui avait trouvé quelque chose de sinistre, à l’image du gouffre financier qu’elle représentait. Il n’y avait pas de lumière, naturellement, mais on distinguait la lueur palpitante d’une bougie entre les rideaux du rez-de-chaussée.

Au moment de poser le pied sur la première marche, il remarqua une bizarrerie.

Un gâteau.

En tout cas ça y ressemblait : c’était rond, épais, marron, et ça reposait sur une grille au sommet des marches. Thom alla y regarder de plus près. C’était bien ça – une génoise au chocolat maison, sans glaçage. Déposée devant la porte.

Thom scruta les environs. Personne.

Il posa un doigt sur le côté du gâteau : encore tiède. Il le déplaça avec précaution et ouvrit la porte-moustiquaire. Croyant surprendre un mouvement furtif entre les rideaux entrouverts, il tourna vivement la tête. On voyait à peine vaciller la flamme de la bougie.

Thom fit jouer ses muscles et tira sur son blouson. Trop chaud pour la touffeur de ce début de soirée, il servait à dissimuler le Glock passé à sa ceinture, au creux de ses reins. Il avait dû la resserrer d’un cran pour maintenir l’arme en place, et c’était très inconfortable. Avec un peu de chance, il n’en aurait pas besoin et jugerait bientôt cette précaution excessive.

Il frappa à la porte.

Un long moment s’écoula. Il crut déceler un bruit à l’intérieur, mais personne ne répondit. Comme il s’apprêtait à frapper une nouvelle fois, le battant s’ouvrit. Il resta la main en l’air.

Aubrey le considéra longuement, puis eut un sourire contraint. « Salut Thom.

— Salut Aub’.

— Merci d’être venu », enchaîna-t-elle.

Mais elle ne l’invita pas à entrer. Elle resta là, dans l’entrebâillement de la porte – trente centimètres au plus – à faire barrage de son corps.

« C’était le moins que je puisse faire », répondit-il.

Il essaya de jeter un coup d’œil dans la maison par-dessus l’épaule de sa sœur, mais celle-ci ne broncha pas.

« Rusty t’a appelé, je suis au courant. Il n’était pas obligé, mais je m’en réjouis. »

Il la dévisagea d’un air interrogateur. Il s’était bien douté que quelque chose clochait, mais là, il en était sûr, et pas seulement parce que ça manquait de naturel. Elle était contente que Rusty l’ait appelé ? Elle se réjouissait d’une initiative de son ex, maintenant ? C’était nouveau, ça.

Thom crut entendre quelqu’un marcher à l’intérieur. Il s’efforça de voir ce qui se passait dans le salon, mais pas moyen.

« C’est Todd ? s’enquit-il.

— Qui ça ?

— Je voulais dire Scott. Je plaisante. Tu sais bien que je me trompe toujours sur son prénom.

— Ah, d’accord. Oui, Scott est là.

— Je peux lui dire bonjour ?

— Pas pour le moment. Il est de mauvaise humeur.

— Ah, les ados, acquiesça Thom. C’est des ennuis à n’en plus finir.

— Tout juste. Des tas d’ennuis, répéta-t-elle en le regardant droit dans les yeux.

— Il paraît que Brady est revenu te menacer ? reprit-il.

— C’est ça. Il y a trois ou quatre jours.

— Tu m’en vois désolé. »

Il tourna les yeux vers le salon et inclina imperceptiblement la tête, comme pour demander s’il y avait d’autres personnes.

Aubrey confirma d’un hochement de tête, mais répondit à voix haute : « Je suis super en colère contre toi, Thom. Tu n’aurais pas dû lui dire de venir. De fait, tu n’aurais même pas dû m’envoyer autant d’argent.

— Je te demande pardon.

— Tu as apporté l’argent que t’a demandé Rusty ?

— Oui. »

En même temps, il dressa l’index en articulant silencieusement « Une ? »

Elle secoua la tête. Il dressa deux doigts, mais elle le détrompa une nouvelle fois. « Où est l’argent ? demanda-t-elle.

— J’ai dû le laisser en lieu sûr. Pas loin. »

Il leva trois doigts, et cette fois Aubrey fit muettement signe que oui.

« Il faudrait que tu ailles le chercher, reprit-elle. Rusty peut revenir d’un moment à l’autre.

— D’accord. Je serai de retour d’ici deux heures.

— Dépêche-toi s’il te plaît », conclut Aubrey en reculant d’un pas. Elle rabattit la porte, mais en soutenant fixement le regard de son frère le plus longtemps possible.

Il l’entendit tourner le verrou.

Il hésita, l’oreille tendue, mais plus aucun bruit ne lui parvint de l’intérieur de la maison. Il tourna les talons et redescendit les marches.

En tournant au coin de la rue il songea que rien ne l’avait préparé à ce qu’il allait faire ensuite. Vraiment rien.

Trois quarts d’heure plus tard, il faisait nuit. Malgré le croissant de lune on n’y voyait pratiquement rien. Thom revint en tapinois vers la maison en évitant la chaussée et en se félicitant de l’absence d’éclairage public. Collant le plus possible aux maisons, il avançait trop loin pour être vu par une fenêtre, mais suffisamment près pour se mêler aux ombres.

La nuit avait mis une éternité à tomber. Pendant tout ce temps il était resté assis dans sa voiture à dévider un tas de scénarios dans sa tête en les rejetant un par un. Il avait d’abord pensé à la police, mais même s’il avait pu la joindre par téléphone, il y avait peu de chances qu’elle vienne. Trop de chaos partout, trop de carnages pour qu’on s’occupe de ses soupçons, même fondés. Et si des policiers avaient accepté de se déplacer, à en croire ce qui se disait depuis ces derniers mois, ils étaient plus dangereux qu’autre chose. Que la rumeur soit vraie ou pas, c’était un risque qu’il ne pouvait pas se permettre de courir. Quant aux agents de sécurité privée, en admettant qu’il en trouve, on ne pouvait pas s’y fier non plus. Avec ces gars-là il serait en terrain inconnu, et la promesse d’une récompense substantielle pouvait leur donner de mauvaises idées.

Donc, pour une fois, il avait un problème qu’il ne pouvait externaliser. Il fallait qu’il trouve la solution par lui-même.

Avant de quitter le parking aérien, il s’était arrêté au premier étage le temps de s’entraîner à tirer ; il avait séché les cours de tir organisés par Brady… C’était assez facile, une fois qu’on avait compris qu’il fallait d’abord engager une balle dans le barillet. Ensuite, on pouvait presser la détente autant qu’on voulait. Et s’il y avait trois intrus chez Aubrey, il faudrait peut-être tirer un grand nombre de fois. Ou alors, à la vue d’une arme à feu surgissant tout à coup là où ils ne s’y attendaient pas, Rusty et ses copains truands n’insisteraient peut-être pas. Il aurait l’avantage de la surprise.

En arrivant à la hauteur de l’allée, il se baissa pour ne pas être vu par la fenêtre de la cuisine et se coula en dessous. La bougie était toujours visible derrière les rideaux du salon.

Arrivé devant la porte anti-tempête donnant accès à la cave, il tâtonna jusqu’à trouver la serrure biométrique qu’il avait fait installer cinq ans plus tôt. Un des points forts de ce modèle était la durée de vie de sa batterie lithium-ion, garantie dix ans à une température moyenne de 21 °C. Vu la rudesse des hivers dans la région, Thom tablait plutôt sur la moitié. Il y avait donc 50 % de chances que ça marche.

En programmant la serrure il avait enregistré ses empreintes ; il en était l’administrateur système. À l’époque il n’avait pas tant redouté les cambrioleurs que Rusty, qui commençait déjà à abuser de diverses substances. Thom devait pouvoir sauter dans son jet et s’introduire dans la maison en cas de besoin. Une motivation qu’il n’avait pas révélée à Aubrey. Entre autres, la caractéristique des anges gardiens était justement d’être invisibles.

Il pressa son pouce sur le pavé d’identification et attendit que l’écran passe au vert. La serrure émit une vibration. Thom souleva la porte inclinée centimètre par centimètre en priant pour qu’elle ne fasse pas de bruit ; malheureusement les charnières grincèrent, et il se figea sur place. Il attendit jusqu’à ce que ses bras lui fassent mal, puis recommença. Quand l’espace fut suffisant, il s’y glissa et tira tout doucement sur le battant pour le remettre en place.

La traversée de la cuisine fut atroce. Ses yeux s’étaient plus ou moins accommodés à l’obscurité de la cave, mais en atteignant le haut de l’escalier il se rendit compte qu’il n’avait pratiquement aucun souvenir du plan de la maison. Il regrettait amèrement de ne pas avoir plus souvent rendu visite à sa sœur. Avec un peu de chance, il réparerait cette erreur à l’avenir.

Il resta un long moment immobile en s’imprégnant des quelques sources lumineuses qu’il percevait. La flamme de la bougie éclairait légèrement l’encadrement de la porte style saloon entre cuisine et salon. Thom s’avança vers les battants fermés.

Il transpirait profusément. Ça avait commencé avant même qu’il descende de voiture, mais maintenant qu’il se déplaçait dans le noir quasi complet à travers la cuisine, tous les muscles contractés, il dégoulinait franchement. La sueur coulait sur sa nuque, sous ses aisselles, le long de ses flancs, derrière ses genoux, partout. Il fit une pause au niveau de l’évier. Pouvait-il se permettre d’enlever son blouson ? Le grand risque, c’étaient ses mains ; si elles glissaient à cause de la transpiration, il craignait de lâcher le Glock ou, pire, de faire feu involontairement. Mais il aurait fallu qu’il pose le pistolet et ça, c’était hors de question. Il devait tenir, malgré la transpiration.

Il continua à progresser vers les portes battantes. Pourquoi ce genre de problème n’était-il jamais évoqué en comité de planification ? Au lieu de passer son temps à choisir des profs de yoga, il aurait mieux fait de louer les services d’anciens agents du FBI qui lui auraient appris l’art de l’infiltration.

Une voix dans le salon. Thom revint brutalement à lui. Une voix d’homme, grave et contenue. Puis un bruit de pas. Thom se raidit, le pistolet pointé vers la porte, prêt à la voir s’ouvrir. Aurait-il le courage de tirer si nécessaire ? Mais la voix se tut, les pas s’interrompirent et le silence retomba.

Thom se remit en marche. Plus qu’un mètre jusqu’à la porte. Il s’arrêta, l’oreille aux aguets. Pas un son. Il plia le bras droit en L en pointant le pistolet vers le plafond. Puis, de la main gauche, il imprima une légère poussée à un des deux battants de manière à l’ouvrir de deux centimètres.

Il tourna légèrement la tête et positionna son œil gauche dans l’intervalle pour glisser un regard dans le salon en ayant la quasi-certitude de ne pas être vu puisque la cuisine était dans le noir complet. Il vit qu’il se trouvait un peu moins de deux mètres derrière le canapé.

Il compta les têtes. Trois sur le canapé. À gauche, il vit Aubrey de profil, éclairée par la bougie posée sur la table. Une. À l’autre bout du canapé, un ado qui devait être Scott, le fils de Rusty. Sa joue gauche, à peine décelable, semblait meurtrie par des coups récents. Il y avait une personne entre eux, soit plus petite que le garçon, soit tassée dans le canapé. Thom ne put l’identifier.

Au bout de la pièce, deux autres individus. Rusty, adossé au manteau de la cheminée, semblait avoir vieilli de dix ans depuis la dernière fois. Dans un fauteuil devant la cheminée, face au canapé, un inconnu chauve et trapu, en chemise tachée. Le chef, à en juger par son attitude.

Personne ne parlait. Ils attendaient. Ou plutôt, ils l’attendaient, lui, présuma Thom.

Cinq personnes, donc. Aubrey avait laissé entendre qu’il y avait trois intrus. À part elle, Scott, Rusty et le chauve, il ne restait que le mystérieux individu au centre du canapé, qui devait surveiller ses deux voisins.

Tout le monde était là.

La seule arme en vue était un couteau de cuisine sur une petite table à côté du chauve dans le fauteuil.

Thom inspira profondément. Dans sa tête, il avait eu le temps de répéter cent fois son entrée. Il y avait trois mouvements à enchaîner avant, en une ou deux secondes, pas plus. Il les passa en revue une dernière fois. Il n’y avait plus qu’à agir.

Vas-y.

De la main gauche, il actionna la glissière de l’arme et ouvrit la porte d’un coup d’épaule.

Toutes les têtes se tournèrent.

« Personne ne bouge », fit-il d’une voix qui tremblait à peine.

Jusqu’ici, tout s’était super bien passé. Il avait traversé la moitié du pays en voiture, su tout seul trouver à manger et remettre de l’essence, dégotté une arme, flairé le danger en parlant à Aubrey et pris tout le monde par surprise. Vraiment l’idéal.

Sauf qu’il avait mal compté. Il en prit conscience dès que les trois têtes du canapé se tournèrent vers lui. La personne assise entre Aubrey et Scott, loin d’être le cerveau de l’opération, le roi des truands – bref un des trois intrus –… était une gamine. Elle aussi avait été frappée au visage, et la peur se lisait dans ses yeux ; sa main droite reposait sur un coussin et ses doigts et ceux de Scott étaient entrelacés. Il comprit instantanément que :

1. La fille n’était pas parmi les agresseurs, mais parmi les captifs.

2. C’était la petite amie de Scott venue habiter chez Aubrey, qui le lui avait d’ailleurs dit. Merde, il fallait vraiment qu’il écoute mieux ce qu’on lui disait.

3. Ça signifiait qu’il manquait quelqu’un.

4. Ce qui expliquait la voix grave et le bruit de pas qu’il avait entendus quelques minutes plus tôt se déplacer dans le salon.

5. La porte qu’il avait poussée l’empêchait de voir le fond de la pièce où, il s’en souvenait maintenant, se trouvaient les toilettes. Et…

6. Cette porte se refermait à la volée sur lui.

Le battant le percuta violemment sur le flanc gauche, et il perdit l’équilibre. Espinoza, qui était effectivement allé se soulager, reprit rageusement le contrôle de la situation en envoyant valser la porte battante contre le mur de la cuisine.

Mais il ne s’arrêta pas là. Il rattrapa Thom au moment où celui-ci rebondissait contre le mur. D’un revers de main il lui fit lâcher le Glock, puis referma autour de son cou une paluche grosse comme un gant de base-ball, le souleva du sol et le projeta à travers la pièce.

Thom atterrit sur le côté droit, le bras coincé sur le poids de son corps ; sa clavicule céda sous le choc et une cruelle douleur explosa dans son épaule. Il sut alors qu’il avait échoué. Il ne s’était pas assuré le contrôle de la situation, il n’avait pas dicté le cours des événements. Au contraire il n’avait su que semer le chaos. Et garderait à jamais sur la conscience les quarante-cinq secondes suivantes.

À supposer qu’il survive, et les autres aussi.

Céleste cria, Zielinski bondit sur ses pieds. Scott jaillit du canapé, traversa la pièce en trombe et s’élança dans l’escalier du premier étage.

Espinoza porta la main à la ceinture et brandit un 9 mm tandis que Zielinski lui hurlait : « Descends-le, cet enfoiré ! Descends-le ! »

Aubrey se pencha brusquement, glissa ses bras sous le plateau de la table basse et la renversa sur les genoux de Zielinski. Celui-ci ne fut pas sérieusement touché, mais il poussa un cri de surprise, et la jeune femme en profita pour plonger vers le Glock, resté sur le sol entre le canapé et le passage menant à la porte d’entrée.

De son côté Céleste réagit aussi. Elle se rua sur le couteau de cuisine, toujours posé sur la petite table près de Zielinski. Mais son père la rattrapa par le poignet, la fit pivoter, la plaqua violemment contre lui et l’immobilisa en lui hurlant à l’oreille.

Rusty, jusque-là resté spectateur, vit Aubrey tendre la main vers le Glock. Il bondit, l’empoigna par les cheveux et la remit debout. Il voulut la catapulter à travers la pièce, mais elle résista, se débattit en puisant dans ses jambes et ses abdos une force qui n’existait pas quatre mois plus tôt, avant les travaux agricoles. Elle rejeta la tête en arrière, échappa à l’étreinte assez molle de Rusty, fit volte-face et s’en prit directement à lui. Elle était plus forte et surtout plus intelligente que lui, il le lut dans ses yeux. Il se figea sous le coup de la surprise, et elle lui imprima une puissante poussée en pleine poitrine. Il partit en arrière et heurta le manteau de la cheminée. Il en eut le souffle coupé.

Malgré la douleur fulgurante dans son épaule, Thom rampait vers le pistolet.

Zielinski se remit à crier à l’intention d’Espinoza : « Mais descends-le, putain ! Qu’est-ce que tu f… ? »

Il s’interrompit. Céleste venait de lui écraser le pied de toutes ses forces. Il poussa un hurlement de douleur et la lâcha. Elle se retourna, lui remonta un genou dans les parties et, comme il se pliait en deux, lui décocha un coup de poing à la gorge.

« Tiens, prends ça, naruszyciel prawa. »

Malgré la douleur, Zielinski, livide, leva une main charnue pour lui retourner une gifle, mais Céleste ne recula pas d’un pouce, prête à encaisser le coup.

Au bas de l’escalier retentit un coup de feu qui fit trembler les murs de la maison. Aubrey et Céleste grimacèrent. Thom broncha, Rusty se boucha les oreilles et battit en retraite.

L’arrière de la tête de Zielinski éclata, éclaboussant le mur derrière lui.

Scott était pétrifié. Le M&P Scandium au canon fumant parut tout à coup peser trop lourd dans sa main, qu’il laissa retomber le long de son corps. Sous le choc, il regarda le cadavre, estomaqué par ce qu’il venait de faire. Derrière lui Espinoza lui dit à voix basse : « Ne bouge plus le bras, petit. Laisse-le exactement où il est. »

Tous se tournèrent vers lui, trop terrifiés pour réagir. Espinoza, qu’ils avaient tous oublié, plaqué qu’il était contre le mur, les tenait en joue. Il leur fit signe de ne pas bouger puis se tourna vers Thom, toujours à terre. « Vous avez le fric ?

— Non.

— Il ment ! brailla Rusty.

— Ta gueule, Rusty, fit Espinoza sans même le regarder. Vous avez quand même de l’argent sur vous ?

— Non, répondit Thom.

— Ça ne m’étonne pas. J’aurais fait pareil à votre place.

— Il dit n’importe quoi ! » cria à nouveau Rusty en faisant un pas en avant, l’air menaçant.

Cette fois Espinoza tourna vers lui un visage où se lisait une intense irritation. L’autre était rouge de colère. « Il l’a, ce putain de fric ! Il l’a, j’en suis sûr, il l’a, il l’a… »

Espinoza tira à trois reprises sur Rusty. La première balle le cueillit à l’épaule droite. Il pivota sous le choc, mais retrouva son équilibre, recula en vacillant et franchit la porte du jardin, cherchant visiblement à s’enfuir. Les deux dernières balles l’atteignirent au milieu du dos et le propulsèrent contre un des piliers de la terrasse arrière. Il rebondit, se retourna, regarda les autres d’un air incrédule.

Puis s’écroula sur le seuil.

Espinoza le contempla un instant, puis releva les yeux sur les autres.

« Il ne nous aurait jamais foutu la paix. Ni à vous ni à moi. » Il parcourut la pièce des yeux, s’arrêtant sur les cadavres et le sang sur les murs. « Si vous voulez savoir, j’ai horreur de toutes ces conneries. »

Personne ne répondit.

Il recula vers le jardin sans quitter des yeux ni son pistolet ni les autres survivants. Il poussa la porte-moustiquaire et disparut dans la nuit.

Thom se releva péniblement et regarda Scott, qui restait planté là, pistolet à la main, trop sonné pour parler ou faire le moindre geste.

Puis il tourna les yeux vers Aubrey qui haletait, maculée du sang de Zielinski. « Quelqu’un est blessé ? » reprit Thom.

Ils bredouillèrent quelques dénégations.

Thom revint à Scott, qui n’avait toujours pas lâché le pistolet avec lequel il s’était entraîné à tirer des mois plus tôt avec Céleste, puis baissa les yeux sur le cadavre de Zielinski. À ce moment-là se firent entendre des voix et des cris dans la rue. On venait.

Certaines décisions prenaient une éternité. D’autres étaient instantanées. Thom prit celle-ci sans même en avoir conscience. Il récupéra doucement le pistolet dans la main de Scott, dont il tourna le visage vers le sien. « Écoute-moi bien. Fais exactement ce que je te dis. Va te laver les mains. Méticuleusement. Ne me demande pas pourquoi. Fais-le. »

Scott le regarda sans comprendre, mais Thom n’avait pas le temps de s’expliquer. Dehors, les cris se rapprochaient. « Vas-y », dit-il au jeune garçon en le poussant vers la salle de bains.

Quand il fut parti, Thom regarda l’arme encore tiède. « Bouchez-vous les oreilles », dit-il aux autres. Il pointa l’arme vers la porte du jardin, par où avait disparu Espinoza, et fit feu à trois reprises. Aubrey et Céleste se tournèrent vers lui, perplexes.

« C’est moi qui les ai tués, déclara Thom. Tous les deux. Compris ? »

Aubrey posa sur lui un regard interrogateur. Il s’adressa ensuite à Céleste. « Va le dire à Scott. Assure-toi qu’il a bien compris. Ne le laisse pas sortir tant que tu n’en as pas la certitude. C’est moi qui les ai abattus. Moi. Pas lui. »

Céleste hocha la tête et partit rattraper le jeune garçon. Aubrey dit à son frère : « Tu n’es pas obligé. On n’a fait que se défendre.

— Il y a deux morts, Aubrey. Et l’arme qui en a tué un des deux vient de partir avec son propriétaire. Ce n’est pas si simple.

— On s’expliquera.

— Laisse-moi assumer les conséquences. Scott n’a que quinze ans. »

Les cris étaient tout proches, à présent. On frappa à la porte. Thom regarda sa sœur, les yeux pleins de larmes.

« Quinze ans. »

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