Bons baisers d’Ibiza

Iris Visser · Chapitre 9 sur 29

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Bons baisers d’Ibiza

Chapitre 8

 

Sur le chemin du retour, Mia allume la radio à fond. « We Are the Champions » des Queen résonne dans les haut-parleurs. Ma cousine se balance joyeusement au rythme de la musique. Même si juste après l’altercation avec Elias, j’ai surtout ressenti de la colère, je me sens à présent vidée et un peu triste. Je n’aurais pas cru être aussi déçue après avoir découvert que l’homme, que je n’ai pourtant vu qu’une fois, est un vrai crétin. Bien qu’il n’ait peut-être pas dit mot pour mot qu’il avait une école de plongée, il n’a pas non plus expliqué ce qu’il faisait en dehors de cette activité. Ou peut-être a-t-il juste voulu dire qu’il ne plonge pas dans l’eau, mais qu’il a le même passe-temps favori que l’oncle Picsou. Cela me paraît plus vraisemblable.

Après l’interrogatoire auquel Mia m’a soumise pour connaître l’origine de ma véhémence dans le bureau d’Elias, j’ai appris un nouveau juron en espagnol : polla en vinagre , ce qui veut dire : « bite au vinaigre ». En outre, elle est désolée que ma distraction estivale, soit environ quatre-vingts kilos de beauté masculine, me passe sous le nez. Cependant, ma cousine trouve vite une solution : parmi ses amis qui viendront nous aider pour rénover la terrasse se trouve un paquet de muscles très attirant, paraît-il. Je découvre rapidement qu’elle n’a nullement exagéré.

— Où dois-je mettre ce tronc d’arbre ? me demande Juan en soulevant une grosse planche comme si elle pesait à peine quelques grammes.

Son biceps tendu est strié de veines bleues. Je frotte mon dos douloureux. Je sais d’expérience qu’il faut avoir l’habitude de soulever des haltères olympiques avant de pouvoir s’attaquer à une tonne de bois. OK, il ne s’agit pas de mille kilos, mais il y a suffisamment d’objets lourds à déplacer pour laisser ce travail à des gens qui passent un peu plus de temps que moi dans les salles de sport.

Je désigne le restaurant, où l’un des autres copains de Mia – Félix – est en train de poncer et de lasurer les planches que nous avons achetées. Sofia – une amie de Mia – dévisse les pieds de table. Elle a déjà entassé une bonne partie des montants métalliques. De temps à autre, elle s’essuie le front.

Je regarde Juan déplacer le tronc d’arbre. Il a enlevé son tee-shirt. Ses muscles dorsaux se tendent sous sa peau dorée par le soleil. Son jean usé repose nonchalamment sur ses hanches. Son postérieur semble avoir été soumis à de nombreuses sessions de squat. Mia n’a pas exagéré en disant qu’il était bel homme. Avec ses cheveux châtains en bataille et ses yeux bleu clair, il doit sans doute faire battre plus vite le cœur de bon nombre de femmes. OK, ce n’est pas Elias, mais tout de même… Oups ! Je me sermonne mentalement. Interdiction de fantasmer plus longtemps sur ce pickpocket XXL.

Mes pensées sont interrompues par Beatriz, qui transmet les nouvelles commandes à Mia d’une voix agacée :

— Trois That’s Bananas, cinq Going Coconuts et quatre Mango N° 5.

D’excellente humeur, Mia jette les fruits dans les différents blenders pendant que Beatriz se plaint du fait que son plateau devient trop lourd.

— Avez-vous au moins consulté le Code du travail ? demande-t-elle en remuant exagérément les épaules avant d’étirer les bras. À force de porter des poids pareils, je risque de me retrouver avec une hernie discale.

Mia fixe le blender sans sourciller, mais je sens qu’elle commence à s’énerver. Beatriz s’en fiche et s’assoit sur un tabouret de bar.

— Je veux dire… onze smoothies… ça doit peser au moins sept kilos ! déclare-t-elle en levant sept doigts.

Mia pose violemment un verre plein sur le zinc : la substance orangée clapote contre les bords.

— Alors, tu n’as qu’à multiplier les allers-retours ! s’exclame-t-elle. Si tu refuses de faire ce pour quoi tu as été engagée, rien ne t’empêche de partir.

Elle décore les boissons d’un petit parasol et accroche une tranche de mangue avec la peau sur le bord des N° 5.

Beatriz marmonne une réponse presque inaudible, puis se tait.

Un sourire sexy sur les lèvres, Juan me gratifie d’un clin d’œil quand il s’aperçoit que je suis en train de le reluquer. Bizarrement, mes joues ne s’empourprent pas spontanément, et je réussis même à lui rendre son sourire comme un être humain normal ayant une circulation sanguine ordinaire.

Hier, Félix a repeint les boiseries du restaurant, ce qui, vu de la route, donne à l’établissement un air plus soigné. Les murs nécessiteraient aussi un rafraîchissement, mais en ce moment, nous n’en avons ni le temps ni l’argent.

Le plancher en bois de la terrasse a été passé au Kärcher, décapé et lasuré. L’escalier menant de la plage à la terrasse a également été retapé. Les planches en bois semblent comme neuves, et le toit de chaume ajoute une touche tropicale à l’ensemble.

Aux quatre coins de la terrasse, les hommes ont installé des bancs fabriqués avec les palettes. Manifestement un jeu d’enfant pour les menuisiers expérimentés, qui ont rapidement pris les choses en main après qu’au bout de pas mal de tours de passe-passe, j’ai failli visser mon pouce à une palette.

Comme je suis persuadée qu’il vaut mieux déployer les talents que l’on possède plutôt que dépenser de l’énergie dans des choses que l’on ne maîtrise pas, je suis allée avec mamy chez Ikea , où nous avons choisi des coussins. Je suis, de toute évidence, plus douée pour la décoration intérieure que pour le bricolage. Les galettes de siège sont de couleur crème et contrastent joliment avec le bois verni foncé. Ici et là, nous avons ajouté quelques coussins décoratifs et déposé des plaids bleu pétrole sur le dossier des chaises. Bien qu’il règne une chaleur estivale, les soirées au bord de l’eau peuvent être fraîches. Aux quatre coins du restaurant se trouvent les tables basses qui ont déjà été fabriquées. Nous y avons posé des petites bougies colorées. Des bougeoirs ont été suspendus aux poutres de la pergola. Les bananiers que nous avons achetés donnent, avec leurs grosses feuilles vertes, un air frais et exotique à l’ensemble.

L’endroit est fleuri, joyeux, et pourtant stylé. De plus, la vue sur l’immense plage de sable blanc et sur la mer cristalline est magnifique. J’imagine déjà les bancs bondés de vacanciers portant un toast à plusieurs semaines de détente insouciante.

Les nouvelles tables de la terrasse gagnent du terrain. Les chaises qui étaient auparavant de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ont été repeintes en blanc. Sur chacune d’elles trône un joli petit coussin. Les cartes sont presque terminées, et aux murs, nous avons accroché de grands tableaux noirs sur lesquels nous pourrons écrire le menu du jour.

Papy et mamy sont de plus en plus enthousiastes en découvrant tous les changements. À vrai dire, il y a bien longtemps que je ne les ai pas vus sourire ainsi. Quand je pense au travail abattu en si peu de temps, un sentiment sans doute prématuré mais euphorique se répand en moi. Lorsque Beatriz remonte sur la terrasse en se lamentant de nouveau et en apportant une commande de vingt-huit boissons, je décide d’attraper un tablier pour lui donner un coup de main. Une occasion de ressortir du placard mes anciennes compétences de serveuse, en vue de la fête d’ouverture du restaurant rénové.

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