Bons baisers d’Ibiza
Chapitre 19
Si je m’étais attendue à ce que, en plus de sa grande villa dans la montagne, Elias possède un yacht de luxe, je me trompais.
Depuis le ponton, je contemple un petit hors-bord. Il est tout mignon à côté des immenses yachts et voiliers qui flottent dans la baie. L’arrière est plat, avec une échelle en métal qui permet de descendre dans l’eau et de remonter facilement. Je dois reconnaître que je le trouve plus assorti à l’homme qui me plaît : une embarcation sans prétention, plutôt qu’un de ces luxueux bateaux de nababs. Sur l’aluminium peint en blanc brille son nom en lettres bleu marine : Usain Boat . Je lance à Elias un regard interrogateur avec un immense sourire, tout en hochant la tête en direction de ces mots. Il émet un petit rire.
— Il est plus rapide qu’il en a l’air, explique-t-il avec un haussement d’épaules.
Il lance dans le bateau le sac contenant l’équipement de plongée, et pose un pied sur le pont. Puis il me tend la main.
— Tu viens ?
Je jette un coup d’œil à la distance séparant le ponton de l’embarcation, et décide que je dois pouvoir y arriver.
Je glisse la main dans la sienne et monte prudemment sur le bateau, qui tangue un peu sous mon poids. Elias suit mon exemple : le hors-bord se balance encore plus, et je perds presque l’équilibre. Craignant de passer par-dessus bord, je sens brièvement une lancée dans le ventre. Elias m’attrape rapidement par les coudes et me stabilise. Il y a vingt ans que je n’ai plus peur de la mer. Pourtant, l’idée de chuter dans cette énorme masse d’eau et de ne plus sentir la terre ferme sous mes pieds m’oppresse. Que se passerait-il si le courant était trop fort ? Ou si j’avais soudain une crampe et si je ne pouvais plus nager ?
— Ça va ? me demande-t-il en me dévisageant. Tu es toute blanche.
Je respire à fond et le lâche prudemment. Un peu tremblante, je lui lance un petit sourire, et lui fais un signe de la tête tout en tripotant le collier autour de mon cou.
Elias suit tous mes gestes et fronce les sourcils en se grattant le menton.
Il ne peut rien m’arriver. Je sais nager. Elias est avec moi. Nous avons un bateau.
Je lui réponds d’une voix ferme tout en tapotant son bras :
— Tout va bien.
Il m’examine d’un air soucieux.
— J’ai juste eu un peu peur, ajouté-je.
Je m’installe sur la banquette, au milieu des coussins. Elias a toujours un air soupçonneux. Il prend place derrière le gouvernail, à un mètre à peine de moi. Le moteur démarre dans un fort vrombissement, puis se met à ronronner quand Elias enclenche une vitesse.
Le bateau glisse sur l’eau, qui saute parfois par-dessus bord et m’éclabousse. Le torse d’Elias surplombe le pare-brise. Plus il accélère, plus le vent joue avec nos cheveux. Les siens sont rapidement ébouriffés. Je ne parviens pas à détacher mes yeux de lui. Il est dans son élément. Conduisant le bateau à travers les vagues, il est véritablement rayonnant. Il accélère encore et jette un regard en arrière pendant que je m’accroche au bord du bateau.
— Viens, dit-il en me tendant la main. D’ici, tu auras la meilleure vue.
Mes yeux passent de sa main à son bras tatoué, puis finalement à son expression enthousiaste. Comme s’il voulait me montrer la voiture de course flambant neuve qui lui a été offerte pour son dixième anniversaire.
Je sens des papillons dans mon ventre. Cette version plus jeune et passionnée d’Elias me plaît. Elle me plaît même beaucoup. Je mets la main dans la sienne et un frisson me parcourt. Elias sourit. Il me tire prudemment jusqu’à lui. Son torse musclé est appuyé contre mon dos lorsqu’il m’entoure de ses bras et me donne un baiser sur la joue. Je dois me retenir pour ne pas écarter les bras et crier : « Je suis la reine du monde ! » Cette bouée de sauvetage faite homme me donne un sentiment de sécurité.
Et elle m’excite.
Je sens des picotements dans tout mon corps, plus particulièrement aux endroits où celui d’Elias touche le mien.
Les maisons blanches perchées sur les rochers d’Ibiza disparaissent à l’horizon. Les plages immaculées de l’île forment des lignes de plus en plus fines à la lisière des collines boisées et des roches couleur sable.
Je ferme les yeux pour profiter davantage de la brise tiède sur mon visage. Je sens le souffle chaud d’Elias tout près de mon oreille. Il me tient toujours. Ses bras sont croisés sur mon ventre, les bouts de ses doigts appuyés à hauteur des hanches. J’ouvre les yeux et vois deux énormes rochers se rapprocher.
— C’est magnifique.
Les mots roulent si doucement sur mes lèvres que je me demande s’il les a entendus. Toutefois, il acquiesce :
— Je suis entièrement d’accord avec toi.
Lorsque nous arrivons à proximité des rochers, Elias jette l’ancre. Le bateau parcourt encore quelques mètres, puis s’arrête net.
L’énorme roche grise et biscornue est couverte de plantes. De loin, on dirait de la mousse, mais en nous approchant, nous voyons qu’il s’agit de toutes sortes de végétaux. Le vert se pare ici et là d’une fleur colorée.
Je retire ma robe et garde mon collier. Elias étudie sans gêne mon anatomie. Son regard s’arrête quelques instants sur le haut de mon maillot deux-pièces. Aucun doute : il a un penchant pour les seins. Il cligne plusieurs fois des paupières, puis passe une main bronzée dans ses mèches noires.
— Il est joli, ton bikini ! me complimente-t-il finalement.
Il se retourne, ouvre le sac de matériel de plongée, et me tend un masque et un tuba qui doit me pourvoir en oxygène.
— Tu as déjà fait du snorkeling ?
Il me lance un regard interrogateur. Je me mords la lèvre.
— Euh… oui. Il y a très longtemps.
Il y a vingt et un ans, pour être précise.
Elias penche la tête.
— Tu te rappelles comment on s’y prend ?
— Hum… oui. Il faut veiller à ce que le tuba reste au-dessus de l’eau, non ?
Il prend un air amusé.
— Pas forcément. Tu peux aussi plonger avec ton tuba, mais gardons ça pour la prochaine fois. En revanche, veille à rester à proximité du rocher. C’est un endroit touristique, donc des bateaux passent ici régulièrement.
Je prends le masque et passe le tuba dans la lanière prévue à cet effet, puis je mets le tout sur ma tête. Le plastique que j’ai devant les yeux me fait voir Elias en version XL. J’étudie son visage, son torse et son maillot de bain. Hum, intéressant …
Il rit.
— Il est difficile d’être belle avec ce machin, mais je dois dire que tu y parviens à merveille.
Flattée, je cille plusieurs fois des yeux. Lorsqu’il me donne un rapide baiser sur la bouche et met à son tour son masque, le sol me semble beaucoup moins stable qu’un instant auparavant.
Elias descend l’échelle et plonge. Des éclaboussures giclent sur le pont. Il se tourne vers moi.
— Tu viens ? L’eau est délicieuse.
Encouragée par ces mots, je suis son exemple et descends à mon tour. Même si l’eau est un peu plus fraîche qu’en bord de plage, sa température est toujours agréable. Je me tiens un moment aux barreaux en métal avant d’oser lâcher totalement prise.
Je dois m’habituer à ne rien sentir sous mes orteils, qui cherchent un sol sablonneux. La dernière fois que je suis allée si loin en mer, cela s’est terminé avec des infirmiers qui ont dû pratiquer un massage cardiaque pour me faire régurgiter une grande quantité d’eau – et mon déjeuner par la même occasion.
Je ne vois pas bien l’expression du visage d’Elias derrière son masque de plongée, mais les commissures de ses lèvres s’abaissent.
— Ça va ?
Je hoche la tête. Je le rassure :
— Pas de problème.
Je mets vite le tuba dans ma bouche. Nom d’un chien, je suis une adulte, et je nage régulièrement dans la mer. Le bateau et Elias sont tout proches. Que pourrait-il bien m’arriver ?
Lorsque je mets mon visage sous l’eau, j’admire les poissons de différentes couleurs qui évoluent dans la grande mer bleue, infinie, vivante et claire. Je contemple des bancs de dorades argentées, la queue ourlée d’un liseré noir, que j’ai déjà vus dans l’eau peu profonde près de la plage, ainsi que de plus petits poissons que les rayons du soleil de l’été diffractés parent d’éclats arc-en-ciel. Des anémones de mer collées aux rochers oscillent au gré du courant. Ici et là, je découvre un oursin. Quelques méduses, que je surveille de loin, se meuvent avec grâce. Derrière elles, leurs tentacules ressemblent à un ruban de dentelle rose. Rien à voir avec les spécimens échoués sur la plage, semblables à un pudding acheté en promo qu’on range au fond du frigo avant de l’oublier pendant trois mois.
Je me retourne vers Elias. Ses cheveux noirs flottent comme des algues. Sa poitrine se soulève tranquillement. Il bat lentement des pieds pour se maintenir en place.
Il lève le pouce, et je hoche la tête. Si mes lèvres, avec le tuba, ne me faisaient pas ressembler à Donald Duck, je lui sourirais joyeusement pour le remercier de m’avoir emmenée.
De la main, il m’indique un énorme banc de poissons argentés rayés de jaune qui barbotent paisiblement. Il se retourne, et ses jambes musclées battent l’eau souplement tandis qu’il se dirige vers eux.
Je suis son exemple, portée par l’énorme masse d’eau. Une sensation délicieuse. Je me sens en apesanteur et libre.
Soudain, des vagues se forment. Je perds le contrôle de la direction que je prends. Ma respiration s’accélère et quand une nouvelle vague roule à la surface, mon tuba se remplit d’eau qui rentre dans ma bouche.
Mon cœur bat à tout rompre lorsque je sens le sel sur ma langue. Je me mets à tousser, mais l’eau n’a nulle part où aller. Je dois retirer le tuba de ma bouche. Maintenant ! Cependant, submergée par la panique qui me paralyse, je ne parviens pas à l’attraper.
Mes mains me picotent et deviennent de plus en plus lourdes. J’essaie de battre l’eau avec mes bras et mes jambes, mais je reste figée. Je n’ai plus le contrôle de mes membres. Cette angoisse dans la poitrine, que j’ai déjà connue une fois, est de plus en plus forte, et tout se brouille autour de moi.
C’est alors qu’une grosse main entoure mon bras et me tire vers le haut. Mon tuba est arraché de ma bouche, et je me mets à tousser comme une folle. De l’air frais remplit mes poumons. Ma cage thoracique se soulève à toute vitesse.
Elias me fixe d’un air épouvanté. Son visage a blêmi, et ses mains enserrent fermement mes bras. La vedette responsable des vagues est déjà loin.
— Ça… Ça va ? demande-t-il d’une voix tremblante, les yeux rivés sur moi, à la recherche d’un autre signe de vie que ma quinte de toux digne d’un vieillard fumant trois paquets de cigarettes par jour.
Ma gorge brûle, mais je hoche la tête. Le visage d’Elias se détend un peu. Nous nageons lentement vers le bateau. Avant même que j’essaie de monter à l’échelle, il m’attrape par la taille et me pose sur le pont.
Les jambes tremblantes, je marche vers la banquette et m’assois. Je commence à prendre conscience de ce qui aurait pu m’arriver. J’étais proche de la réanimation ou pire…
Mes poumons se remplissent à toute vitesse d’oxygène. J’essaie d’expirer le plus lentement possible pour calmer les battements de mon cœur.
Elias grimpe sur le bateau. Toujours blanc comme un linge, il s’assoit en face de moi sur la banquette. Ses mains tremblent, et il déglutit sans cesse. Pendant le silence qui s’installe, il me fixe et passe la main dans ses cheveux. Puis son regard glisse vers le bas et… Reluque-t-il de nouveau mes seins ?
— Où as-tu trouvé ce collier ? demande-t-il finalement, la voix rauque.
Il désigne ma poitrine.
Je cligne des yeux, ébahie. De toutes les remarques qu’il aurait pu faire, c’était bien la dernière à laquelle je m’attendais.
— Je… Euh… Quoi ? dis-je d’une voix râpeuse.
Ma gorge est toujours douloureuse à cause de l’eau salée.
Elias m’observe d’un air soucieux en entendant ma voix. Il me tend une bouteille d’eau. J’avale quelques bonnes gorgées, qui adoucissent ma gorge.
— Où as-tu trouvé ce collier ? répète-t-il.
Comme je ne réponds pas parce que je suis toujours en train de boire, il poursuit :
— Est-ce que par hasard ce serait un garçon qui t’aurait donné la pierre, il y a une vingtaine d’années de cela, après que son frère avait détruit ton château de sable ?
Je le fixe, éberluée.
— Comment le sais-tu ?
Elias passe plusieurs fois la main dans ses cheveux, pendant qu’il me fixe avec une émotion indéfinie sur le visage.
— J’ai donné cette pierre à une fille qui avait peur de la mer.
Ma respiration, qui était depuis peu sous contrôle, s’accélère de nouveau. C’était lui qui m’avait aidée à reconstruire mon château, qui m’avait aidée à vaincre mes peurs. Elias est la personne qui m’a donné le talisman que – même après quelques sessions fructueuses d’EMDR chez un psychologue – je voulais tant garder avec moi que ma mère a fini par le faire monter en collier.
— Je l’avais trouvée sur la plage, ajoute-t-il.
Il sourit, et le sentiment d’oppression qui avait envahi ma poitrine se transforme en douce chaleur sous son regard affectueux. Je suis suspendue à ses lèvres.
— Je croyais avoir fait la découverte du siècle parce que c’était le même genre de pierre que celles qui ornaient les bijoux de ma mère. Elle m’avait convaincu qu’elles possédaient des pouvoirs magiques.
Il rit un peu, sûrement en repensant à la crédulité qui caractérise cet âge.
— Après coup, il s’est avéré qu’elle était tombée de sa boucle d’oreille. Elle a cherché dans le sable autour de nos serviettes de plage, en vain. Je n’ai pas osé avouer que je l’avais donnée à quelqu’un, donc je l’ai aidée à chercher.
Il sourit en y songeant.
Je voudrais dire quelque chose, mais je ne sais pas quoi. Je reste sans voix. J’ai souvent repensé à celui qui m’avait généreusement aidée. Chaque fois que j’étais chez papy et mamy et que je voyais marcher sur la plage un garçon aux cheveux désordonnés, je souhaitais qu’il se retourne. Et que ce soit lui. Mais cela ne s’était jamais produit.
Elias fronce les sourcils et prend un air sérieux.
— Ne crois-tu pas que tu aurais dû me dire avant que nous plongions que tu avais failli te noyer par le passé, et que cela t’avait traumatisée ? Si je l’avais su, je ne t’aurais jamais emmenée ici, mais plutôt dans un endroit où l’eau est peu profonde.
— Je… je…
Je me mordille la lèvre et fixe mes mains, croisées sur mes genoux.
— Désolée. Je croyais que ça m’avait passé.
L’expression d’Elias s’adoucit. Il s’assoit à côté de moi et pince mon genou.
— Ce n’est pas la peine de t’excuser. C’est seulement que… que…
Il secoue la tête et passe les mains sur son visage.
— J’ai eu une peur bleue.
OceanofPDF.com