Bons baisers d’Ibiza
Chapitre 24
Les jours suivants passent comme dans un brouillard. Je me consacre entièrement à mon travail et cours de tous les côtés à la fois. Même si le nombre de clients diminue en fin de saison, la terrasse est toujours passablement pleine. Nous avons constitué une petite réserve en prévision de jours moins fastes. Il y a longtemps que je n’ai vu papy et mamy aussi joyeux.
Moi, en revanche, j’ai l’air d’avoir effectué un marathon de cinéma, avec à l’affiche Une étoile est née, Titanic et P.S. – Je t’aime. Mia me jette de temps en temps un regard soucieux, me fait un gros câlin, et essaie de me remonter le moral avec des paroles apaisantes. C’est mieux comme ça. Tu vas retourner aux Pays-Bas, et votre relation n’y aurait jamais résisté.
Je savais que ça allait arriver, mais seulement dans six jours. Il me serait resté presque une semaine en compagnie d’Elias. Mais j’ai tout gâché.
Supportant de moins en moins les insinuations de Juan, je le menace de fourrer un morceau de poulet dans son tee-shirt et d’appeler Purrito. Ça a au moins le mérite de le réduire au silence pour le reste du temps.
Lorsque je me retrouve dans mon lit après une journée épuisante, je ne parviens pas à trouver le sommeil. Les événements de ces derniers jours tournent en boucle dans ma tête. Malheureusement, mon esprit fatigué se fait un malin plaisir à me torturer avec des questions commençant par : que serait-il arrivé si… ? Et pourquoi… ? En outre, comme je prends l’avion dans deux jours, une réconciliation miraculeuse entre Elias et moi est de plus en plus improbable.
J’attrape mon téléphone sur ma table de nuit, et je fais défiler mes messages. Ceux avec Elias figurent toujours en haut de la liste. Je lis le dernier SMS qu’il m’a envoyé avant notre dîner au restaurant. À tout de suite ! suivi d’un cœur.
Mon pouce reste suspendu au-dessus. Dois-je l’effacer ? À côté de tous les SMS gentils, il y a aussi le discours extrêmement gênant que j’ai tenu à Elias sous l’influence du cannabis, y compris les raisons pour lesquelles son cul mériterait une place sur le Walk of Fame.
Je repense à notre dispute sur la terrasse, à nos baisers sous la pluie. Je roule sur le ventre, laisse tomber mon téléphone, et j’enfonce ma tête dans l’oreiller, avant de crier aussi fort que je peux.
En fin d’après-midi, lorsque j’entre dans le restaurant pour prendre mon service du soir, tout est étonnamment calme dans la cuisine. Aucune trace de Karel préparant une salade sous l’œil attentif de mamy. Ni d’Emilia allant et venant entre la cuisine et le restaurant. Ni de Mia, non plus, me posant mille questions sur les raisons pour lesquelles j’ai des cernes sous les yeux. Ni de papy, enfin, qui reste habituellement un peu à l’écart, mais qui est prêt à venir en aide si nécessaire.
— Euh… il y a quelqu’un ?
Est-ce un jour férié en Espagne, et l’aurais-je oublié ? Je me creuse les méninges, mais je n’en vois aucun en septembre. Je rentre dans le restaurant par la porte battante, et aussitôt retentit :
— Surprise !
Des guirlandes et des ballons sont suspendus partout, et sur presque toutes les tables trônent des plats remplis de tapas et autres mets délicieux. Tout le monde porte un chapeau de fête. Celui de Mia est bleu avec des pois dorés. Agacé, Juan tire sur le sien, qui est rose vif et décoré d’écureuils et de paillettes. Félix, qui se trouve à côté de lui, fait de son mieux pour ne pas éclater de rire.
Au fond, ils ont tendu une immense banderole où il est écrit en grosses lettres bleu pétrole : « Merci, Eva ! » Papy et mamy me regardent, rayonnants.
Pour la énième fois cette semaine, je sens les larmes me monter aux yeux, et j’essaie tant bien que mal de les refouler.
Je suis émue.
— Mais ce n’était pas la peine de faire tout ça !
Mamy s’avance vers moi et me fait un gros câlin.
— C’est la moindre des choses. Merci, ma chérie. Si tu n’avais pas été là…
Elle m’embrasse sur la joue et me pince le bras, puis me regarde d’un air sérieux.
— Merci.
Je sèche mes larmes. Le fait que je me sois de nouveau transformée en fontaine ambulante vient probablement de ma rupture avec Elias, combinée à la perspective de devoir tous les quitter samedi.
Papy et Mia suivent l’exemple de mamy. Juan tente de me voler un baiser sur la bouche, mais sans y parvenir. Pour la énième fois cet été, Mia le réprimande.
— Nous avons un petit cadeau pour toi, déclare Mia en me tendant un gros paquet rectangulaire emballé dans du papier vert métallisé avec un gros nœud fuchsia. Quelques souvenirs que tu pourras feuilleter les jours de pluie aux Pays-Bas, précise-t-elle.
C’est un album de photos comme seule Mia en a le secret. La couverture est parsemée d’images multicolores représentant des cocktails, des smoothies, le soleil, la mer, la plage et des palmiers.
— Nous avons tous écrit quelque chose dedans, explique-t-elle fièrement.
J’ouvre l’album, et je découvre des photos du restaurant, de papy, mamy, Mia et moi-même. Des photos de la promenade avec Juan et Félix, de Purrito. Flûte. Je sens mes yeux se remplir à nouveau de larmes en regardant toutes ces personnes qui, ces derniers mois, ont occupé une grande partie de ma vie.
— Merci, dis-je d’une voix enrouée.
— C’était la moindre des choses, répète Mia, en allumant la radio.
Des tubes de l’été résonnent dans la pièce. Les invités prennent des verres sur les tables et commencent à danser.
— Il y a aussi du gâteau ! crie Mia par-dessus la musique, en désignant la table.
— Tu en veux ?
Je tente en vain d’avaler la boule qui s’est formée dans ma gorge, mais je hoche tout de même la tête. En ce moment, j’ai bien besoin de nourriture réconfortante. Mia me précède, et je me retrouve devant un énorme gâteau sur lequel figure une photo de moi en tenue de serveuse.
Les sourcils froncés, je regarde Mia puis la pâtisserie et inversement.
— Dis donc, Mia, pourquoi y a-t-il une photo de moi sur un gâteau en forme de cercueil ?
Mia pouffe de rire et secoue la tête.
— Ça devait représenter le restaurant. Mais tu n’es pas la première à le remarquer. Il faut que je révise mes techniques culinaires.
Étonnée, je lui demande :
— C’est toi qui l’as fait ?
Mia hoche la tête avec fierté.
— Oui, mais bon, c’est surtout mamy qu’il faut remercier. Moi, je me suis chargée de la forme et de la photo comestible.
— Waouh, que tu as l’air bonne, Eva ! s’exclame Juan en riant derrière nous.
Mia roule des yeux. Elle saisit un grand couteau, commence à découper le gâteau, puis en distribue des parts à tous les invités.
Dans un coin, Emilia et Ian sont en grande discussion. Ian gesticule, et Emilia acquiesce.
Bien que le gâteau ressemble à quelque chose qui aurait davantage sa place dans un four crématoire, il est délicieux. Juste quand je suis sur le point de faire fi de la politesse et de lécher mon assiette aussi discrètement que possible, Félix me rejoint, suivi de Juan.
— Nous aussi, nous avons un cadeau pour toi.
Félix me tend en riant un petit paquet bien emballé. Je l’ouvre, et découvre une mignonne petite chouette en bois, qui me rappelle vaguement quelque chose.
— C’est la sculpture dont tu as voulu tester les qualités de vol après avoir, euh… avalé une friandise bien particulière…
Ses yeux marron pétillent, et il doit se retenir pour ne pas éclater de rire.
— Tu l’as trouvée tellement jolie que Juan et moi, nous avons voulu te l’offrir.
Je contemple la superbe statuette. Hum, ce jour-là, Elias n’a manifestement pas été le seul à bénéficier de mes compliments.
— Merci, les amis, dis-je en souriant. Je la mettrai en bonne place dans mon salon.
Félix me fait un câlin.
— Tu vas nous manquer, Eva, chuchote-t-il à mon oreille. Tu es la meilleure !
Quand il me lâche, je sens pour la énième fois des larmes picoter mes yeux.
Ce soir, papy et mamy ont fermé la paillote spécialement en mon honneur. La nuit est tombée, mais malgré ça, les portes donnant sur l’extérieur sont ouvertes. On a allumé des bougies. L’ambiance est conviviale. Les tables de la terrasse ont été poussées sur le côté pour laisser place à une piste de danse improvisée. Emilia et Ian effectuent un genre de danse nuptiale. La boisson coule à flots. Karel a invité mamy à danser. C’est adorable de voir ce grand échalas faire virevolter ma petite mamy. Papy est derrière le bar, en train d’ouvrir le courrier. Il jette des coups d’œil vers son épouse, étonnamment souple pour son âge, et son visage est barré d’un large sourire.
Je viens de danser avec Félix, et même si c’était très agréable et que j’ai oublié la situation avec Elias pendant un moment, le sentiment de malaise revient au bout de quatre morceaux. Assise sur une chaise, je sirote mon cinquième verre de vin en regardant Félix tester ses meilleurs pas de danse sur Mia, qui applaudit avec enthousiasme lorsqu’il la surprend en faisant un moonwalk parfait. Je tape du pied au rythme de la musique, tout en lançant de temps en temps des coups d’œil vers papy pour vérifier s’il en a fini avec le courrier et s’il va pouvoir accorder davantage d’attention à son épouse, que Karel lui a subtilisée ce soir.
Toujours derrière le bar, papy a cessé d’ouvrir frénétiquement le courrier. Le visage blême, il fixe la feuille qu’il tient dans ses mains tremblantes. Les sourcils froncés, je me lève et me dirige vers lui.
— Papy ? dis-je quand je suis à portée de voix.
Il ne répond pas et continue à lire la lettre sans ciller.
— Que se passe-t-il, papy ?
Je lui prends le poignet pour qu’il arrête de trembler. Cela semble le sortir de sa torpeur.
Il lève la tête et me tend la lettre tandis que des larmes lui montent aux yeux.
— Ça n’a servi à rien, Eva, murmure-t-il si doucement que je peine à l’entendre. Ils avaient promis de ne pas utiliser cette clause. Tout ça n’a servi à rien.
Je prends la lettre et vois en haut à droite le logo de Los Castillos, la silhouette d’un château en traits fins dorés.
Une énorme boule se forme dans mon estomac, lorsque je lis.
Chère madame Peréz-Santos, cher monsieur Peréz,
Le 15 février 2021, nous vous avons accordé un prêt d’un montant de 73 000 euros. Comme stipulé à l’article 3.1, alinéa B, si vous omettez une échéance de remboursement, le montant total du prêt peut vous être réclamé.
Le 15 avril 2021, vous n’avez pas effectué le paiement requis. C’est pourquoi nous souhaitons faire usage de la clause prévue à l’article 3.1, alinéa B. Si vous n’êtes pas en mesure de rembourser la totalité du prêt, le bien immobilier situé à la Calle d’Es Canar 44 à Ibiza sera saisi, comme prévu à l’article 3.2.
Nous vous prions de bien vouloir répondre à ce courrier avant le 14 septembre 2021. Sans réponse de votre part à cette date, nous nous réservons le droit d’engager une procédure judiciaire.
Nous espérons vous avoir suffisamment informés et attendons votre réponse. N’hésitez pas à nous joindre par téléphone au numéro indiqué ci-dessous si vous désirez de plus amples renseignements. Dans l’attente de votre réponse, nous vous prions de recevoir, Madame, Monsieur, nos salutations distinguées,
A. Castillo et E. P. Castillo
Ma respiration s’accélère, et une colère sans pareille monte en moi. Je réduis la feuille de papier en une grosse boule, puis je m’exclame en tentant de maîtriser ma voix :
— Ils veulent une réponse ? Eh bien, ils vont l’avoir !
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