Bons baisers d’Ibiza

Iris Visser · Chapitre 8 sur 29

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Bons baisers d’Ibiza

Chapitre 7

 

— N’ai-je même pas le droit de me fâcher un tout petit peu ? demande Mia en faisant la moue tandis que nous roulons en direction de la ville d’Ibiza.

Je ris en voyant sa déception, mais je secoue énergiquement la tête.

Mia laisse tomber ses épaules de dépit.

— Dommage, j’aurais bien voulu expliquer en détail à monsieur Castillo ce que je pense de lui.

À cause de la conduite sportive de ma cousine, quelques mèches s’échappent de ma coiffure façonnée avec soin. J’ai relevé mes cheveux en un élégant chignon, et je porte l’une de mes plus belles robes. Je veux donner l’image d’une femme soignée et sobre. Les affaires sont les affaires, mais en se mettant en colère, on ferait le jeu de ces gros bras de l’immobilier. Mia a tenu à m’accompagner pour assister aux négociations, sinon j’y serais allée toute seule.

Je réponds en souriant :

— Je sais, mais le démolir verbalement ne serait pas le signe d’un grand professionnalisme.

De plus, bien remontée, elle serait capable, juste avec des mots, de réduire les Castillo à une version 2D.

— Argh ! grogne-t-elle, agacée. Parfois, je me demande si on est vraiment de la même famille. Tu ne possèdes pas une once de tempérament espagnol. Ce côté rationnel et pragmatique vient de tes racines néerlandaises.

Je réplique, puis nous continuons à nous chamailler sur l’intérêt de traiter ou non notre créancier de salopard jusqu’à ce qu’on arrive à destination.

Je contemple, bouche bée, l’immense complexe de bureaux qui se dresse devant moi dans la vieille ville d’Ibiza. Les maisons alentour avec leurs murs couleur sable et leurs volets en bois sont à l’opposé de ce bâtiment au style moderne et épuré. L’architecte a utilisé des poutres métalliques et du verre. L’immeuble comporte un grand nombre de fenêtres. Des palmiers bordent le chemin dallé menant aux larges portes à tambour. Sur l’immense enseigne au-dessus de l’entrée, il est inscrit : « Los Castillos ». Le logo de l’entreprise – un château dessiné d’un fin trait de pinceau – transparaît derrière les lettres joliment calligraphiées. Un instant, je sens le courage me quitter. Bon sang ! Comment vais-je pouvoir, du haut de mes cinq ans d’expérience en tant que travailleuse indépendante, me mesurer à une entreprise de grande envergure aussi florissante et animée d’un tel désir de colonisation ? Et puis, qu’est-ce qu’on s’imagine ? S’ils en ont envie, ils peuvent nous rayer de la carte d’un claquement de doigts en utilisant la fameuse clause. D’ailleurs, pourquoi ne l’ont-ils pas déjà fait ? Éprouveraient-ils un malin plaisir à voir les gens du « bas peuple » se tortiller devant eux ? Ou sont-ils conscients du fait que – si papy et mamy décident de porter l’affaire devant un tribunal – leur clause ne tiendrait pas la route, ainsi que je le suppose ?

— Ça va, Eva ? demande Mia, inquiète.

Sa question me ramène à la réalité.

Je déglutis plusieurs fois, puis je hoche la tête.

— Je suis super fière de toi ! murmure-t-elle quand nous entrons dans le bâtiment.

Tout en me serrant la main d’un geste d’encouragement, elle ajoute :

— Je sais que je t’ai provoquée, tout à l’heure, en évoquant ton attitude calme et posée, mais j’admire la façon dont tu relèves à bras-le-corps les défis les plus difficiles en t’y cramponnant sans jamais rien lâcher. Tu es trop forte !

Les commissures de mes lèvres remontent, et je lui lance un regard reconnaissant. C’étaient les phrases que j’avais besoin d’entendre. Je marmonne un remerciement, et bombe le torse pour tenter d’avoir l’air plus déterminé.

Nous pénétrons dans l’immense hall d’entrée. Au milieu trône une fontaine en métal. L’eau rebondit bruyamment sur le fer forgé. Des canapés lounge et des fauteuils sont installés aux quatre coins du hall. Je respire à fond, et me dirige vers le comptoir où se tient une femme tirée à quatre épingles. Ses cheveux décolorés sont relevés en un élégant chignon à la Grace Kelly, et son maquillage est impeccable. En nous voyant arriver, elle nous dévisage de la tête aux pieds.

— Bonjour, en quoi puis-je vous être utile ? demande-t-elle d’un ton glacial.

— Bonjour, nous venons voir monsieur Castillo.

Je m’efforce de ne pas avoir la voix qui tremble. Je suis intimidée par l’endroit et par l’attitude méfiante de la réceptionniste.

Ses yeux d’un gris polaire s’attardent quelques instants sur mon visage, puis elle demande :

— Avez-vous rendez-vous ?

J’acquiesce d’un hochement de tête, et je donne mon nom. Elle nous prie de nous asseoir sur l’un des canapés. Presque aussitôt, une secrétaire – un genre de clone de l’hôtesse d’accueil – vient nous chercher. Elle nous précède en direction de l’ascenseur. Les boutons avec les numéros indiquant les différents niveaux s’allument et s’éteignent au fur et à mesure que nous montons jusqu’à ce que nous arrivions au dernier étage. Les portes s’ouvrent avec un léger ping .

Le style de l’espace dans lequel nous pénétrons est conforme à celui de l’ensemble de l’immeuble : froid, sobre et impersonnel. Un mur est orné d’une grande carte d’Ibiza où figurent plusieurs bâtiments, appartenant sans doute aux Castillo. Le sol est gris. Des bureaux sont alignés les uns à côté des autres. Quelques employés sont au téléphone. Vu leurs gestes agités, ils répondent sans doute à des interlocuteurs furieux. De part et d’autre se trouvent des bureaux privés, pourvus de grandes baies vitrées. Probablement pour que les supérieurs hiérarchiques puissent surveiller leur personnel. Dans l’une des pièces, un homme en costume chic marche de long en large en parlant à un autre individu assis dans un fauteuil, qui l’écoute en silence.

La secrétaire nous emmène vers un endroit situé loin de ce tumulte et bénéficiant vraisemblablement de la plus belle vue de tout l’immeuble. Ses hanches se balancent doucement tandis qu’elle avance sur ses talons hauts. Elle frappe à une porte. Bien que ce bureau dispose aussi d’une paroi de verre, il est impossible de voir qui se trouve à l’intérieur, car les stores sont baissés. Après avoir frappé trois fois de suite, la secrétaire ouvre le battant.

— Mesdames Martens et Peréz sont là, monsieur Castillo, annonce-t-elle.

Je n’entends pas de réponse, mais la secrétaire s’efface pour nous laisser la place. Mia entre la première. Lorsque j’aperçois l’homme assis derrière le bureau en chêne foncé, je me fige, le souffle coupé.

Mon cœur s’emballe alors que mon regard s’accroche aux yeux noisette d’Elias. C’est comme si je voyais un autre homme. Contrairement au week-end précédent, il est à présent vêtu d’un costume sur mesure. Ses cheveux, qui tombaient auparavant en mèches rebelles sur le front, sont maintenant lissés en arrière. Le tatouage sur son avant-bras droit est recouvert par le tissu coûteux de sa chemise et de sa veste, et il porte des chaussures en cuir brillant. Ses yeux s’écarquillent. Comme si lui aussi avait du mal à me reconnaître. Je ne me souviens plus de tout ce que j’ai déblatéré dans la nuit de samedi à dimanche quand j’étais ivre morte, mais à en croire son regard ébahi, les malheurs du restaurant n’en faisaient pas partie. Elias continue à me fixer. J’ai la bouche sèche. Je ressens une grosse déception en me rendant compte que notre rendez-vous de samedi prochain tombe à l’eau. Perplexe, Mia nous observe à tour de rôle. Je finis par fermer la bouche qui était restée grande ouverte et détourne le regard.

La secrétaire fronce les sourcils, se racle la gorge et propose :

— Désirez-vous boire quelque chose ?

N’obtenant aucune réponse de ma part ni de celle d’Elias, elle adresse un regard interrogateur à Mia.

— Un cappuccino, s’il vous plaît, répond ma cousine.

Comme je ne réagis toujours pas, Mia ajoute :

— Pour Eva aussi. Avec deux morceaux de sucre, s’il vous plaît.

Cela semble faire sortir de sa torpeur Elias, qui déclare :

— Pour moi, ce sera un café noir, s’il vous plaît.

Du café noir ! Pas étonnant que ce roi du Monopoly préfère l’amertume au sucré !

En m’observant toujours d’un air consterné, Elias nous indique les sièges devant son bureau.

— Prenez place, s’il vous plaît.

Je réussis enfin à me remettre en mouvement, me dirige vers son bureau, et m’assois en croisant les jambes. Nerveuse, je bouge le pied, et le talon aiguille de mon escarpin tape sur la moquette. Le regard de Mia me brûle la joue, mais je ne me tourne pas vers elle. En revanche, je continue à fixer le bel homme devant moi d’un air courroucé.

Il déglutit et passe la main dans ses cheveux en reprenant sa respiration.

— Eh bien, quel has…, commence-t-il, mais je l’interromps aussitôt.

— Je croyais que tu avais une école de plongée ! dis-je d’un ton sec.

L’accusation se reflète clairement dans ma voix.

Il se cale dans son fauteuil de cuir, tout en triturant son bouton de manchette en argent. Ses yeux passent de Mia à moi et vice versa . La colère que j’ai réprimée de toutes mes forces ces dernières semaines remonte à la surface. Je me sens flouée. Heureusement que je n’ai pas réussi à lui sauter dessus le week-end dernier, sinon la situation actuelle aurait été cent fois pire.

— Je n’ai jamais dit ça…, commence-t-il, mais il est interrompu par sa secrétaire qui apporte le café. Merci, Catalina, dit-il courtoisement tandis que la femme distribue les tasses.

Après qu’elle a refermé la porte, Elias me lance un regard insondable.

— Je n’ai pas pu dire que j’avais une école de plongée, pour la bonne et simple raison que je n’en ai pas. En tout cas, pas encore, déclare-t-il avec un petit sourire arrogant.

Je me mordille la lèvre en repensant au moment où Elias m’a dit qu’il aimait faire de la plongée. En y réfléchissant bien, les mots « école de plongée » n’ont effectivement pas franchi ses lèvres. Maintenant, je comprends mieux aussi cette immense villa avec vue sur son humble royaume. Je secoue la tête, incrédule. Si la carte que j’ai vue en arrivant chez lui est une quelconque indication sur les biens que les Castillo détiennent, la seule explication de ce qu’ils font endurer à papy et mamy serait l’avidité et un besoin impérieux de posséder toujours plus.

Je fais glisser les morceaux de sucre dans mon café et j’en avale une petite gorgée en sondant Elias du regard. Un instant, il me semble voir passer un éclair de déception dans ses yeux pendant qu’il digère mon attitude hostile, mais soudain, il change du tout au tout. L’émotion qui se lisait sur son visage disparaît et est remplacée par un air réservé. Les mains croisées, il se penche en avant et nous examine pensivement.

— Mais je suppose qu’une enquête concernant l’existence supposée de mon école de plongée n’est pas la raison de votre présence ici, déclare-t-il avec pertinence.

Je prends une grande inspiration et frappe un coup sec sur la table. Du coin de l’œil, je vois Mia sursauter sur son siège. Je dois reconnaître que ce geste me fait paraître beaucoup plus agressive que je le suis en réalité. Je suis en colère parce que les Castillo rédigent des contrats aussi peu éthiques et qu’Elias a fait en sorte que je me réjouisse de notre prochain rendez-vous. À cause de son charme débile, de ses cils démesurés et de ses pectoraux surdimensionnés, j’ai pensé à lui beaucoup trop souvent ces derniers jours. Imbécile ! Je regarde la main avec laquelle j’ai tapé sur le bureau, débordée par mes émotions, et je décide alors que mon ton doit être aussi ferme que mon geste.

— C’est exact, dis-je. On est ici pour demander un report de paiement. Comment pouvez-vous vous croire habilités à changer chaque année le montant des intérêts ?

Surpris, Elias remonte les sourcils, mais ne riposte pas.

Je hausse davantage le ton en poursuivant :

— Je suis quasiment sûre que ce n’est même pas légal. Si vous ne nous octroyez pas un délai de paiement, je vous poursuivrai en justice. Vous ne nous laissez même pas la possibilité de faire tourner de nouveau correctement le restaurant.

Je me redresse et me penche en avant. Le collier que je porte quotidiennement se balance à mon cou. Un instant, Elias est distrait par la brillance de l’argent. Hors de moi, je frappe de nouveau la table.

Elias me dévisage, les yeux écarquillés.

— Mon grand-père, ma grand-mère et ma cousine travaillent d’arrache-pied dans cet établissement, et je ne vais pas laisser deux salauds d’agents immobiliers avec des chaussures à bout pointu hors de prix le leur voler, dis-je.

Je lance un rapide coup d’œil à Mia, qui affiche un air ravi. La seule chose qui lui manque en ce moment, c’est un cornet de pop-corn dans lequel elle pourrait picorer en écoutant ma tirade.

Elias, resté assez calme jusqu’à présent, se redresse également. Un instant, j’ai le souffle coupé quand je vois son regard. Je présume que le fait de l’avoir traité de « salaud d’agent immobilier » n’augmentera pas le facteur sympathie dont j’aurais pourtant besoin pour mener à bien cette conversation.

— Alors, que proposes-tu, Eva ?

Il prononce mon prénom sur un ton de dénigrement. Sa voix s’élève aussi, et ses yeux crachent du feu. Les poils de ma nuque se dressent. Shit. Je n’aurais jamais dû le traiter de salaud.

— Combien d’argent comptes-tu encore balancer dans ce gouffre avant d’accepter que c’est une cause perdue ?

Combative, je plante les mains sur les hanches et réplique :

— Cela demande juste quelques aménagements, mais j’ai un plan.

Ses narines s’élargissent, et il lève les bras au ciel dans un geste du genre « toujours la même rengaine ».

— Comme si on ne me l’avait encore jamais sortie, celle-là ! s’exclame-t-il avec dédain.

— Tu l’as sans doute déjà entendue, mais dans ce cas, c’est la vérité, dis-je, les mâchoires crispées. Pourquoi ne pourrais-tu pas pour une fois passer l’éponge, ou en tout cas, laisser la possibilité à quelqu’un d’autre de redresser l’affaire ? Es-tu tellement avide de pouvoir que l’idée que ce restaurant pourrait retrouver un second souffle t’effraie ? As-tu tant besoin de tout posséder ?

Elias passe frénétiquement les mains dans ses cheveux. Maintenant, il semble réellement en colère et frappe, lui aussi, du poing sur la table.

— Tu veux essayer, c’est ça ? me provoque-t-il. Je peux m’imaginer de meilleurs placements pour ton argent, mais si tu tiens à le jeter par la fenêtre, je ne te retiens pas.

Il me regarde d’un air qui balance entre la rage folle et une émotion que je ne réussis pas à décrypter. Puis il prend une profonde inspiration et semble retrouver ses esprits.

— Assois-toi, ordonne-t-il.

Quand j’ouvre la bouche pour riposter, il me lance un regard sévère.

— Si tu veux un délai de paiement, tu t’assois immédiatement !

Il clique pour allumer l’écran de son ordinateur et commence à taper sur le clavier.

Lors des dix minutes tendues qui suivent, Mia et moi voyons ses yeux balayer l’écran à toute vitesse, puis nous entendons l’imprimante se mettre en route. Elias se lève, prend les documents imprimés et les pose devant moi.

— Voilà le délai de paiement, annonce-t-il en posant, d’un geste légèrement agressif, un stylo à côté du papier.

Puis il se penche en avant. Il est maintenant si près de moi que je peux sentir son après-rasage. Un instant, je ferme les yeux pour laisser entrer cette subtile odeur de musc dans mes narines. Il saisit le stylo et appose une signature gracieuse sur la ligne sous laquelle il est écrit : « E. P. Castillo ».

— Tu peux signer là, dit-il en désignant l’endroit avec son stylo.

Je lui jette un regard incrédule.

— Ai-je au moins le droit de le lire avant ?

Il hoche la tête avec une certaine raideur et se dirige vers la fenêtre. Les bras croisés, il regarde dehors. Les muscles de ses mâchoires se crispent sans cesse.

Le report de paiement se résume au fait que le prochain règlement devra avoir lieu dans six mois, mais il n’y a pas un mot à propos de l’échéance de remboursement. Lorsque je ne découvre ni petits caractères ni autres clauses frauduleuses, je signe de ma plus belle plume au-dessus de l’endroit où il est marqué : E. Martens, pour ordre P. Peréz et C. Peréz-Santos. Je fais la même chose sur le double du document, et le glisse en direction d’Elias avant de ranger mon exemplaire dans mon sac à main.

— Merci, dis-je.

Elias regarde par-dessus son épaule et hoche brièvement la tête en montrant la porte pour nous signifier que nous pouvons partir.

Quand nous nous retrouvons dehors et que le soleil inonde notre visage, Mia me lance un regard empreint de fierté.

— Eh bien ! Quel tempérament ! Je n’aurais pas fait mieux ! s’exclame-t-elle, ravie.

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