Bons baisers d’Ibiza

Iris Visser · Chapitre 1 sur 29

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Bons baisers d’Ibiza

Prologue

 

Ibiza, le 11 juillet 2002

Le soleil qui pointe haut dans le ciel sans nuages réchauffe mes épaules. Les vagues déferlent sur la plage. Des enfants s’amusent dans la mer. Ils rient, s’éclaboussent et flottent sur des crocodiles gonflables.

Derrière moi résonne le brouhaha de la terrasse bondée de la paillote où mes grands-parents servent leurs clients à un rythme effréné. Quelques mètres plus loin, deux garçons jouent au football. De temps en temps, je jette un coup d’œil sur la façon dont ils jonglent avec le ballon. J’ai toujours voulu savoir faire ça, comme Zinedine Zidane. La dernière fois que j’ai essayé, la balle a traversé une vitre et a atterri dans le récipient où se trouvait la pâte à tarte que la voisine était en train de confectionner. Cette dernière était si furieuse après moi que je me suis mise à pleurer très fort. Depuis, je n’ai plus jamais touché à un ballon de foot.

Les garçons se ressemblent comme deux gouttes d’eau : grands, la peau mate, des cheveux foncés ébouriffés. L’un des deux, celui qui paraît le plus jeune, regarde de temps à autre d’un air intéressé vers le château sur lequel je travaille depuis plusieurs heures. Toute fière, j’observe l’édifice qui serait presque digne de figurer dans un film de Disney.

J’ajoute un peu de sable et je le modèle pour former une belle tour. Mon œuvre est encore plus grande que ce que j’avais imaginé. Je l’ai entourée d’une douve que j’ai remplie avec des seaux d’eau de mer claire. Il y a même une crevette frustrée qui nage autour du château. Je l’ai baptisée Capitaine Gambas, le terrible monstre de mer qui empêche le prince charmant de libérer la princesse tenue prisonnière dans le donjon que j’ai construit.

— Que c’est beau, Evita !

Je lève la tête. Ma grand-mère se tient devant le soleil, et son ombre tombe sur mon chef-d’œuvre. Elle a un verre de limonade glacée à la main. Ses doux yeux marron examinent le pont que j’ai érigé au-dessus de la douve, mais qui n’est pas encore assez solide pour laisser passer le prince sur son cheval blanc beaucoup trop lourd.

En arrière-plan, on entend des bribes de conversations et les rires des touristes qui profitent à fond de leurs vacances. Mamy se met à genoux et me tend le verre. Reconnaissante, je bois goulûment quelques gorgées. Sa limonade faite maison est la meilleure qui existe. Elle est sucrée, fraîche, et a le goût de l’été.

— Merci, dis-je en léchant mes lèvres après avoir bu la dernière goutte.

Elle reprend le verre vide en souriant.

— Si tu en veux encore, il faudra venir au restaurant, déclare-t-elle en m’embrassant sur la tête. Je dois retourner aider papy. N’oublie pas de me prévenir quand tu auras fini le château. Une telle œuvre mérite bien qu’on la prenne en photo !

Le compliment fait mouche : un immense sourire barre mon visage. Mon torse se bombe de fierté. Mamy me gratifie d’un clin d’œil, puis elle se retourne et se dirige vers la terrasse. Ses boucles foncées entrelacées de quelques cheveux gris brillent sous les rayons du soleil.

Je me concentre à présent sur les toits pointus de mon château de sable et y enfonce plusieurs coquillages que j’ai trouvés sur la plage un peu plus tôt. Je m’applique à composer un joli motif. Lorsque j’ai presque fini de façonner un cœur, un paquet de sable atterrit sur mon visage. Les grains remplissent ma bouche, et mes yeux se mettent à piquer. Quand je les rouvre, le sable n’est pas le seul responsable de mes pleurs. Je sens mes lèvres trembler en découvrant les vestiges de mon château qui a été rasé à même le sol par un ballon de foot rouge et bleu sur lequel il est inscrit : « FC Barcelona ».

— Andrés ! crie une voix à ma droite, sur un ton de reproche.

Je tourne la tête dans cette direction et vois que l’aîné des garçons me fixe avec un sourire diabolique, tandis que le plus jeune lui lance un regard courroucé.

— Tu as vu ce que tu as fait ! s’offusque ce dernier.

— Oups, dit le garçon nommé Andrés.

Il avance lentement vers moi.

Je cligne des paupières et essaie désespérément d’ôter le sable de mes yeux et de ravaler mes larmes. Je m’efforce de ne pas prêter attention au garçon qui s’approche de moi. Il ne doit pas voir que je pleure ! Pas question ! C’est déjà assez horrible comme ça ! Quelques personnes nous observent en fronçant les sourcils. Andrés s’agenouille et extirpe le ballon des ruines. Il m’observe d’un air amusé. Ses yeux verts pétillent de plaisir lorsqu’il ouvre la bouche.

— T’as quel âge ? demande-t-il. Sérieux, un truc comme ça, ça te fait pleurer ?

Mes lèvres tremblent de plus belle.

— Tu l’as fait exprès, prononcé-je d’une voix mal assurée et si doucement que je me demande s’il m’a entendue.

La tête légèrement penchée, Andrés fronce les sourcils.

— Je t’ai juste rendu service. Ton truc était trop moche !

Je déglutis plusieurs fois pour tenter de faire disparaître la boule qui s’est formée dans ma gorge. Quel… quel abruti ! Je laisse échapper un sanglot.

— Andrés, tu es un vrai crétin ! s’exclame le plus jeune des garçons en s’approchant.

Il porte un maillot de bain vert foncé. À son cou pend une chaîne ornée d’une dent de requin. Cool ! La pitié se lit dans ses yeux marron.

— Présente tes excuses, ajoute-t-il.

Andrés renifle d’un air moqueur et secoue la tête. Il se relève en me jetant un dernier coup d’œil.

— Non, merci. J’ai mieux à faire.

Puis il se retourne et se dirige vers la paillote en jonglant avec le ballon, qu’il lance en l’air avant de le laisser rebondir sur son genou.

Dépitée, je fixe les ruines des yeux. Il n’a fallu que deux secondes pour détruire un travail qui m’a demandé quatre heures.

— Ne t’occupe pas de lui, dit le garçon en jetant un regard furibond en direction d’Andrés. Ton château était magnifique. Il est jaloux, c’est tout.

Mes épaules sont toujours secouées par les sanglots. Je ne comprends pas comment quelqu’un peut être aussi méchant, sans aucune raison. Le garçon me dévisage comme s’il ne savait pas trop ce qu’il pourrait faire de plus pour que je cesse de pleurer. Il passe la main dans ses cheveux, tape sur ses cuisses et finit par s’asseoir à côté de moi. Il prend un peu de sable dont il fait un tas. Je fixe le petit monticule, puis lève la tête d’un air interrogateur.

— Si on s’y met à deux, on aura terminé deux fois plus vite, déclare-t-il avec un sourire d’encouragement.

Je remarque qu’il a de beaux yeux noisette et de très longs cils. Sur son menton se trouve une petite plaie qui semble presque guérie. J’hésite, puis j’essuie les dernières larmes de mes joues. Alors, je hoche la tête et suis son exemple.

Ensemble, nous travaillons d’arrache-pied sous un soleil de plomb. Très vite, le garçon se révèle être un maçon hors pair. Il exécute mes ordres à la perfection. Le château est encore plus beau que le premier, mais je ne l’avouerais pour rien au monde. Quelques gouttes de sueur perlent sur son front lorsqu’il pose le dernier coquillage sur le toit en me regardant d’un air plein d’espoir. Le sable me pique toujours les yeux. Pourtant, je sens un immense sourire se former sur mes lèvres.

Capitaine Gambas, qui a survécu à l’attaque du palais, nage de nouveau frénétiquement en rond dans la douve.

— Merci, dis-je en débarrassant mes mains des grains de sable qui y sont restés collés.

Ma peau tire à cause des larmes séchées sur mes joues, et mes yeux brûlent toujours un peu, mais je suis d’humeur beaucoup plus joyeuse que peu auparavant. J’essuie la transpiration de mon front et pousse un grand soupir. J’ai chaud. Très chaud. Après ce travail acharné sous le soleil brûlant d’Ibiza, j’aimerais plus que tout pouvoir me précipiter dans la mer fraîche. Je regarde avec envie l’eau bleue, mais la peur du courant me fait détourner la tête. Un instant, le garçon me dévisage. Puis il se lève et me tend la main.

— Tu viens avec moi ? demande-t-il en désignant la mer. Après tout le boulot qu’on a fait, on mérite un bon plongeon pour se rafraîchir, pas vrai ?

Mes yeux passent de sa main tendue vers les rouleaux qui se brisent sur la plage. Je déglutis et touche ma poitrine en me remémorant la douleur lancinante provoquée par l’eau dans mes poumons, puis je secoue la tête et réponds :

— Non, mais merci quand même.

Le garçon fronce les sourcils et m’interroge du regard. Sentant mes joues rougir, je me concentre de nouveau sur le château et réajuste quelques coquillages sur le toit.

— Pourquoi pas ? s’enquiert-il, étonné. Tu ne me feras pas croire que tu n’as pas chaud. Tu transpires comme un phoque.

Honteuse, je cligne des paupières et éponge la sueur de mon front.

— Je, euh…

Je me mordille la lèvre.

— Je n’ose pas.

Ces derniers mots sortent de ma bouche tellement doucement que j’espère qu’il ne les a pas entendus. Je baisse la tête. Il doit penser que je suis une froussarde. Quelle fille de onze ans n’oserait pas nager ? Il me regarde, interloqué.

— Tu… tu ne sais pas nager ?

Sur la défensive, je réponds :

— Si, bien sûr.

— Mais… tu as peur ? C’est ça ? demande-t-il pour éclaircir la situation.

Un peu gauche, j’enlève quelques grains de sable de mes jambes et acquiesce d’un hochement de tête.

— Pourquoi ? insiste-t-il.

Il me regarde comme s’il n’avait encore jamais entendu quelque chose d’aussi absurde.

— Tu as été piquée par une méduse ou par une autre bestiole ? poursuit-il.

Je laisse échapper un petit grognement de dédain.

— Ce n’est pas à cause d’un truc aussi insignifiant que j’ai peur de la mer, dis-je du ton le plus assuré possible.

Je remonte mes genoux sous mon menton et fixe le ressac. J’hésite à raconter mon histoire à ce garçon. Il m’a aidée à reconstruire mon château éphémère et, d’une manière ou d’une autre, il m’inspire confiance. Alors, je soupire en remuant mes doigts de pied dans le sable chaud.

— L’année dernière, je suis allée à la plage avec ma meilleure amie et sa mère. On est entrées dans l’eau, et je me suis retrouvée dans une…

Il me faut un peu de temps pour trouver le mot espagnol pour « baïne », ce qui est étonnant, car ma mère l’a répété plusieurs fois après que j’ai failli me noyer. Quand elle ressent une grosse émotion, elle s’exprime en espagnol et alors, c’est un vrai moulin à paroles.

Enfin, je trouve le mot et dis :

— … une baïne. Je n’ai pas réussi à revenir en nageant, car le courant était trop fort.

J’observe la réaction du garçon. Il me regarde d’un air inquiet. Ses cheveux foncés collent à ses tempes.

— Je me rappelle juste qu’il y avait une ambulance quand je me suis réveillée, que j’avais très mal à la poitrine et que j’ai vomi.

Je sens sa main chaude recouverte de sable se poser sur ma cuisse. Les yeux chocolat du garçon s’écarquillent d’épouvante. Avec gentillesse, il pince doucement ma peau, ce qui bizarrement m’apaise.

— Ça a dû être terrible, chuchote-t-il.

Je hoche la tête, un peu gênée, et me frotte les mains.

— Voilà, c’est pour ça que je n’ose pas nager.

— Je comprends, acquiesce-t-il en se laissant retomber dans le sable. C’est dommage. La natation, c’est ce que j’aime le plus au monde.

— Avant, moi aussi, j’adorais ça, dis-je en repensant aux fois où je sautais dans les vagues, où je jouais au ballon dans l’eau, et où j’admirais les poissons à travers mes lunettes de plongée.

— J’adorais explorer la mer avec mon tuba. Un jour, j’ai même vu une pieuvre ! expliqué-je fièrement en désignant la Méditerranée d’un hochement de tête.

Les yeux du garçon s’agrandissent.

— Trop cool ! Elles sont très craintives. C’est pour ça qu’on n’en voit pas souvent.

Un silence s’installe. Deux personnes courent en direction de la mer.

— N’es-tu pas triste de ne plus oser ? demande-t-il enfin, prudemment.

— Oser quoi ? Nager ?

— Ben oui. Si avant tu adorais ça… tu n’aimerais pas réessayer un coup ? Sans aller trop loin, bien sûr.

Je regarde l’eau limpide et j’hésite. Mais alors, ma poitrine se gonfle de la même angoisse ressentie un an plus tôt. J’ai l’impression de m’enfoncer de nouveau dans les profondeurs, d’ouvrir les yeux et d’être entourée de l’eau trouble et verte de la mer du Nord. Un frisson parcourt mon corps. Je secoue la tête.

— Non, je suis désolée. Mais vas-y, si tu veux. Je peux m’amuser toute seule.

Le plus nonchalamment possible, je déplace quelques coquillages sur le toit du château.

Le garçon me dévisage, l’air indécis. Puis il se lève et ôte un peu de sable de ses genoux. Ses yeux passent de la mer à ma petite personne et inversement.

— Attends-moi !

Il se retourne et court en direction d’un grand parasol de plage en paille. Les grains de sable volent sous ses pieds. Je le vois fouiller dans un sac à dos, puis il revient vers moi. Ses cheveux foncés brillent sous les rayons du soleil. La dent de requin blanche qu’il porte au cou contraste avec la couleur de sa peau. Je me rends compte que j’aime de plus en plus observer les garçons, et je dois reconnaître que celui-ci est particulièrement beau.

Arrivé devant moi, il s’accroupit, puis ouvre la main. Je découvre alors une petite pierre. Elle n’a pas une couleur ordinaire. Elle se compose de plusieurs teintes de bleu clair veiné de blanc.

Curieuse, je demande :

— C’est quoi ? Elle est super belle !

Il s’assoit en face de moi. Nos genoux se touchent presque.

— Je l’ai trouvée sur la plage. Aujourd’hui, déclare-t-il.

Il penche légèrement la tête. Ses yeux semblent moins foncés quand le soleil les éclaire.

— C’est une pierre de l’Atlantide.

Je le regarde, étonnée.

— « Une pierre de l’Atlantide » ?

Le garçon acquiesce en désignant la mer.

— C’est de là qu’elle vient.

Je suis un peu vexée. J’ai déjà onze ans ! Pense-t-il vraiment que je vais avaler ce genre d’histoire ? Certes, je suis toujours abasourdie par la révélation de la non-existence du Père Noël. L’homme qui jouait son rôle a été agressé par le père de l’un de mes camarades de classe, et sa mère a tenté de les séparer. La barbe blanche a atterri dans une énorme bassine de chocolat chaud que la serveuse de la cantine était en train de verser dans des gobelets.

— Et tu crois que je vais gober ça ? J’ai vu le film de Disney sur l’Atlantide, mais c’est juste un film et c’est tout, dis-je, vexée.

Le garçon sourit.

— En effet, c’est un mythe, admet-il. Mais je me demande quand même… s’il n’y a pas une part de vérité là-dedans. Je veux dire : ça doit bien être basé sur quelque chose, non ?

Il fixe notre château avec attention et ajoute :

— Ce serait trop génial de chercher l’Atlantide. En fait, j’aimerais beaucoup faire de la plongée sous-marine…

Son air réfléchi devient rêveur, comme si, en quelques secondes, il était passé dans un autre monde. Soudain, il semble sortir de ses pensées et me dévisage.

— En tout cas, ce caillou s’appelle pierre de l’Atlantide, continue-t-il. Je trouve que ce nom lui va bien. Si tu la regardes assez longtemps, elle ressemble un peu à la mer.

Il hausse les épaules.

— Ma mère affirme qu’elle possède des pouvoirs particuliers. Qu’elle protège des pires angoisses.

Intimidé, le garçon se balance, puis il prend ma main et y dépose la pierre.

— Je te la donne, déclare-t-il en refermant mes doigts autour de l’objet.

Je le regarde, ébahie.

Ses doigts chauds pleins de sable frottent ma peau, ce qui me donne des chatouilles dans le ventre. Je déglutis et fixe ma main, bouche bée.

— Tu… tu me la donnes ?

Un léger sourire se dessine sur ses lèvres tandis qu’il acquiesce d’un hochement de tête.

— Pourquoi ?

Il hausse les épaules.

— Parce que je crois que tu en as plus besoin que moi. Peut-être qu’elle t’aidera à oser retourner dans la mer.

Il regarde le sol. Le rouge lui monte aux joues quand il ajoute :

— Et parce qu’elle est assortie à tes yeux.

Je rougis à mon tour et baisse la tête. Manifestement, ce garçon ne ressemble en rien à son compagnon de jeu.

J’ouvre la main et examine la pierre. Elle est magnifique. Je me sens soudain beaucoup plus courageuse que dix secondes auparavant. Je referme mes doigts et me lève.

— OK, dis-je enfin. Je veux bien essayer.

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