Bons baisers d’Ibiza
Chapitre 13
Les immenses lettres blanches « MARCHÉ HIPPIE », accrochées au-dessus de l’entrée donnant accès au terrain rempli de stands, sont décorées de fleurs colorées et de symboles de paix. Une odeur d’encens mêlée à une autre, que j’associe aussitôt aux effluves émanant de la chambre qui se trouvait en face de la mienne quand j’étais étudiante, pénètre mes narines et celles de Mia. Mon colocataire était fan de reggae et lors des périodes de partiels, la chanson « Three Little Birds » de Bob Marley résonnait dans l’appartement. « Cause every little thing gonna be all right… » J’ai très vite détesté ce morceau.
Félix et Juan, qui tentent de mettre sur pied une entreprise de sculpture sur bois, ont réservé un emplacement sur le marché. J’écarquille les yeux en découvrant les différents produits qui y sont proposés, ainsi que les toiles colorées tendues au-dessus des étals.
Comme le soleil pointe haut dans le ciel, la lumière qui tombe sur le sol sablonneux est colorée de rose, de bleu et de vert, grâce aux draps qui s’agitent dans le vent au-dessus des bijoux et des sacs exposés.
Un homme aux épais cheveux gris vend des bijoux incrustés de grosses pierres. Il mord dans un brownie qui a l’air délicieux. De derrière ses lunettes rondes à la John Lennon, il me sourit en levant deux doigts. Intriguée, j’avance vers son stand. Je touche délicatement un bracelet orné de perles bleues.
— C’est du larimar, explique le marchand en avalant le dernier bout de son brownie tout en poussant sur le côté une boîte qui en contient d’autres.
Je lance un regard gourmand vers les gâteaux. Mon estomac gargouille.
— Également appelé pierre de l’Atlantide, continue l’homme. Elle n’est pas tout à fait pure. Si cela avait été le cas, le bracelet aurait été hors de prix.
En fixant le bijou, je suis soudain parcourue par un éclair de reconnaissance. Cette douce couleur bleue veinée de blanc m’intrigue toujours autant. À présent que le vendeur a compris qu’il a capté mon attention, son sourire s’élargit, et je découvre qu’il lui manque une molaire. Sa peau est bronzée et tannée, comme s’il avait passé sa vie à se dorer au soleil.
— Croyez-vous à la lithothérapie ? Aux bienfaits des pierres naturelles ? demande-t-il.
Je secoue la tête. Même si, il y a dix-huit ans, ce genre de pierre m’a aidée à surmonter ma plus grande peur, j’ai compris depuis que ce n’était pas grâce à elle. La fillette de onze ans que j’étais à l’époque devait tout simplement projeter sur quelque chose d’autre la confiance en elle qu’elle avait perdue.
— J’en étais sûr, poursuit l’homme. À mon avis, vous êtes le type de femme beaucoup trop cérébrale. Quelqu’un qui réfléchit trop et qui se fie moins à son intuition. Le larimar aide à se libérer de ses angoisses et de ses émotions les plus violentes. Il donne un sentiment de paix intérieure et de satisfaction. Je pense qu’il vous ferait du bien.
Remarquant mon hésitation, le marchand déploie toutes ses techniques de vente.
— Et en plus, je vous offre un brownie spécial fait maison, d’après la recette de ma femme, dit-il en me lançant un clin d’œil. Un pour vous et un pour votre amie. Ça vous détendra un peu.
Il hoche la tête en direction de Mia qui, à la perspective d’un peu de cacao, est tout à coup plus attentive et vient me rejoindre. J’examine l’élégant bracelet en argent avec ses jolies perles. Il est très beau. En outre, notre déjeuner remonte à quatre heures ! Je touche mon collier et décide finalement de sortir mon porte-monnaie de mon sac. L’homme applaudit, puis prend l’argent que je lui tends.
Je mords à pleines dents dans mon brownie tandis que nous poursuivons notre chemin. Il est parfait. Mes incisives brisent le dessus croquant avant d’atteindre le milieu fondant. Je gémis de bonheur quand, en plus du goût intense de chocolat, je découvre un soupçon de noisette.
Le bracelet qui se balance à mon poignet est assorti à la couleur de ma robe. Les sons mélodieux de carillons à vent en bambou et en verre coloré remplissent mes oreilles quand nous passons devant un stand proposant des attrape-rêves et autres objets à suspendre.
— Oh, regarde ces bikinis ! s’exclame Mia, enthousiaste, en désignant un étal de maillots de bain.
Déclinés dans toutes les couleurs possibles, ils sont accrochés à une barre juste en dessous d’une bâche blanche. Les bords et les ficelles à nouer dans le dos sont décorés de perles.
Mia, qui s’habille habituellement comme si elle avait traversé un arc-en-ciel, est visiblement ravie à l’idée de pouvoir arborer le même look pendant ses séances de natation. Lorsqu’elle a fait son choix – un bikini jaune avec des tresses de perles multicolores –, nous continuons à explorer le marché.
Je commence à me sentir de plus en plus bizarre, et j’ai des picotements dans les doigts. Soudain, je perçois le brouhaha des gens autour de nous avec plus d’acuité. J’entends un bourdonnement, sans savoir d’où il vient. Les toiles des stands ne semblent plus flotter dans le vent au gré d’une légère brise, mais elles sont agitées par une tempête force neuf. Étonnée, je fixe mes mains. J’ai dix doigts. En frottant mon pouce contre l’index, je me rends compte pour la première fois de ma vie à quel point ma peau est douce. Waouh !
— Tu devrais vraiment essayer ma crème pour les mains, dis-je à ma cousine. Mes doigts sont super doux !
Mia cligne plusieurs fois des yeux avant de glousser puis d’éclater de rire. Son rire est communicatif et aussitôt, je suis moi aussi pliée en deux.
Quand on arrive devant le stand de Félix et de Juan, j’écarquille les yeux. La quantité de couleurs qu’ils ont utilisées pour peindre leurs sculptures est époustouflante.
— C’est magnifique !
Je complimente Félix, qui me regarde d’un drôle d’air.
Je prends un hibou façonné dans du bois et l’étudie attentivement. Je le roule dans ma main, comme si j’étais en train de faire de la poterie.
— C’est dur… et… et…
— Rugueux ? complète Félix, me venant à l’aide maintenant que mon vocabulaire semble s’être réduit à celui d’une gamine de quatre ans.
— Oui ! Merci ! dis-je en pointant l’oiseau nocturne dans sa direction. Trop fort que tu aies fabriqué tout ça !
Je caresse les aspérités du rapace.
— Il est tellement beau ! Il peut voler ?
Je m’apprête à le lancer en l’air – sous les encouragements de ma cousine, hilare –, mais Félix me l’arrache vite des mains. Il secoue la tête en se frottant le crâne.
La mine déconfite, je m’exclame :
— Rabat-joie !
Félix me lance un regard réprobateur.
— Qu’est-ce qui te prend ? demande-t-il en reposant le hibou sur la table.
— Rien. Je voulais le libérer. Les oiseaux sont faits pour voler.
J’agite les bras pour illustrer mes propos. Félix fronce les sourcils davantage encore.
Alors, son regard tombe sur mon bracelet.
— Qui t’a vendu ça ? s’enquiert-il.
Ses yeux passent du bijou à mon visage, et inversement.
Félix a de beaux yeux. Il est temps que je le lui dise. Il est important de savoir qu’on a de beaux yeux.
— Tu as de beaux yeux, Félix.
Ses joues s’empourprent tandis qu’il hausse les épaules, mal à l’aise.
— Eh bien, euh… merci.
Je lui donne une tape amicale sur le bras et réponds :
— De rien.
— Eva, as-tu par hasard acheté ce bracelet au type installé près de l’entrée du marché ? Celui qui a les cheveux gris et qui porte des lunettes rondes ? T’a-t-il proposé un brownie ? demande Juan, posté derrière moi.
Je hausse les épaules et me retourne vers lui.
— Je ne sais pas.
Mon regard tombe sur les bras de Juan.
— Superbes muscles, dis-je, admirative.
— La réponse est donc oui. Elle est aussi défoncée qu’un junkie, résonne la voix de Félix dans laquelle perce un sourire.
— Hé ! Pourquoi serait-elle nécessairement sous influence, quand elle est enfin en mesure d’apprécier à sa juste valeur les bonnes choses de la vie ? questionne Juan, vexé, en déplaçant une grosse statue en bois qui l’oblige à tendre ses biceps.
Entre-temps, Mia s’est assise derrière le stand. Les yeux fermés, elle se balance doucement en fredonnant une chansonnette.
Impuissant, Félix nous observe à tour de rôle.
— Qu’est-ce qu’on doit faire ? On peut difficilement les laisser arpenter les allées dans l’état où elles se trouvent ! Eva serait bien capable de dévaliser un food-truck !
— On doit plier bagage dans une heure et demie. Elles devraient pouvoir se tenir tranquilles jusque-là, non ? demande Juan.
Il sort de derrière le comptoir et me guide vers la chaise à côté de Mia, tel un enfant qui, malgré des mois d’entraînement de mise sur le pot, a tout de même réussi à faire dans sa culotte.
Les minutes s’égrènent et de temps à autre, quand un client essaie de marchander un objet sculpté par nos baby-sitters, Mia et moi piquons un fou rire. Juan me lance un regard assassin tandis qu’il négocie avec un acheteur. Et pas n’importe lequel, non, un qui tient un hot-dog à la main ! Je me lèche les babines en le regardant avaler son petit pain. J’ai faim ! Plus que jamais ! Je regarde autour de moi en tapant d’impatience sur mes cuisses. L’un de ces stands devrait bien vendre quelque chose à manger, non ?
Comme Félix et Juan sont occupés par ailleurs, j’en profite pour m’éclipser par l’arrière et arpenter le terrain. Des gens me bousculent, d’autres frappent sur des tambours en bois, et des enfants hurlent. Un instant, je crois devenir folle. C’est alors que je découvre un vendeur de hot-dogs véganes et de frites. Tel Moïse, je traverse la foule qui s’ouvre en deux sur mon passage. Mon regard est fixé droit devant moi, et mon estomac gargouille de satisfaction au fur et à mesure que je m’approche du but. Une odeur de pain chaud garni de saucisse, de falafels et de frites chatouille mes narines.
— Qu’est-ce que ce sera ? demande l’homme derrière le comptoir.
Je suis parcourue d’un frisson. Il a les cheveux bruns, un tatouage sur l’avant-bras et des yeux noisette. Je reste bouche bée. Puis je me reprends, me racle la gorge et chuchote :
— Elias ?
L’homme hausse les sourcils d’un air interrogateur. Soudain, ses yeux marron deviennent verts, et je vois que les lignes sur son bras forment une énorme sirène et non pas un enchevêtrement de signes et de navires.
— Que désirez-vous ? répète-t-il, pensant que je n’ai pas entendu sa question la première fois.
— Euh, six.
— Six quoi ?
— Six hot-dogs, dis-je en levant huit doigts.
Perplexe, le vendeur secoue la tête et commence à emballer les petits pains. Enfin, il me tend un sac en papier. Je lui remets un billet de cinquante euros et marmonne :
— Vous pouvez garder la monnaie.
Aussitôt, j’extirpe le premier hot-dog du sachet et l’enfourne.
La sauce dégouline sur mes mains, que je lèche avidement en me frayant un chemin à travers la foule, à la recherche d’un endroit plus tranquille. Mais il n’y en a pas. Les bruits alentour s’intensifient. Impossible d’y échapper.
Lorsque je vois la sortie du marché hippie, je me mets presque à courir. Puis je m’affale sur le trottoir. J’aurais voulu traverser la route pour m’asseoir sur le banc avec vue sur la mer, mais le panneau de signalisation est rouge.
Je sors mon quatrième hot-dog du sachet et fixe le panneau octogonal tandis que j’avale mon sandwich. Mon portable se met à vibrer dans mon sac à main, mais je l’ignore. Le type du food-truck ressemblait à s’y méprendre à Elias… Elias avec ses beaux yeux, ses pectoraux durs comme du béton et ses petits-déjeuners exquis. Elias… Elias…
Finalement, je prends mon portable et ouvre mes messages. Notre dernier échange remonte à un mois, juste après avoir vidé une bouteille de tequila à deux. Agacée, j’efface l’appel en absence de Félix de mon écran et commence à taper. Aujourd’hui, j’ai une terrible envie de faire des compliments.
— Crotte ! dis-je lorsque de la sauce au curry tombe sur mon téléphone.
J’engloutis le hot-dog afin de pouvoir nettoyer l’écran et utiliser mes deux pouces pour doter le derrière d’Elias de toutes les plumes qu’il mérite.
Quand le nom de Félix apparaît pour la énième fois, je pousse un profond soupir et clique sur le téléphone vert.
— Quoi ?
— Dieu soit loué ! s’exclame-t-il de sa voix tonitruante. J’avais peur que tu te sois jetée sous une voiture ou un truc comme ça. Où es-tu ?
— Au bord de la route. J’attends que le panneau passe au vert.
— Tu attends que le panneau passe au vert ? répète-t-il, incrédule.
— Oui. Ça fait au moins une demi-heure qu’il est rouge, alors que je voudrais m’asseoir sur le banc en face.
Énervée, je fixe les lettres blanches formant le mot STOP.
Félix éclate de rire.
— OK, ne bouge pas de là. On vient te chercher.
Lorsque la camionnette de Juan et Félix s’arrête devant moi, j’ai terminé tous mes hot-dogs, et je suis recouverte de sauce au curry, ce qui provoque l’hilarité des deux hommes. Mia ronfle sur la banquette arrière, et tandis que j’attache ma ceinture de sécurité, je sens ma tête s’alourdir et mes paupières se fermer. Juste avant de sombrer dans un profond sommeil, j’entends Félix démarrer le moteur.
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