Bons baisers d’Ibiza
Chapitre 26
Je n’ai pas l’impression d’avoir acheté beaucoup de choses à Ibiza. Pourtant, ma valise rechigne à se fermer. Ce n’est que lorsque je saute dessus avec un cri primal que je parviens à faire glisser la fermeture Éclair. Je veux réunir dans un sac plastique mes sous-vêtements sales, qui ne passent plus dans ma valise, parce que je ne trouve pas très ragoûtant de les mettre en vrac dans mon bagage à main, mais je n’en trouve pas. J’en fais donc une grosse boule que j’emballe dans le papier cadeau qui me reste de ma fête de départ. Comme il n’y a plus de scotch, je ferme le tout avec le ruban qui entourait l’album de photos que Mia m’a offert. Le paquet ressemble à quelque chose que le Grinch placerait sous l’arbre de Noël, mais c’est pratique et ça me permet de garder propre le reste de mes affaires.
J’ai posé mon maillot de bain et ma tenue de voyage sur le lit. Après le dîner, je veux plonger une dernière fois dans la mer, qui s’est délicieusement réchauffée au cours de ce bel été.
J’échange mes sous-vêtements contre mon maillot de bain et j’enfile ma robe par-dessus. Pour demain, j’ai préparé un pantalon et un simple tee-shirt. Et comme d’habitude, la météo prévue aux Pays-Bas est à la pluie.
Même si je suis contente de la situation actuelle du restaurant, je suis toujours inquiète quant au remboursement de l’emprunt, qui nous pend au-dessus de la tête comme une épée de Damoclès. Je veux plus que tout croire qu’Elias tiendra parole, mais il m’est difficile de m’y fier entièrement.
Les nuages noirs de cet après-midi ont disparu, et le soleil projette une douce chaleur. Lorsque je vais sur la plage, il y a toujours beaucoup de monde, mais les familles avec des enfants, qui étaient déjà peu nombreuses pendant les vacances, ont à présent totalement disparu. Les accros aux selfies ne sont pas encore partis, et je découvre ici et là des retraités qui, avec leurs chapeaux colorés, profitent de la basse saison qui commence.
J’étends ma serviette sur le sable fin et je m’assois dessus, profitant du brouhaha qui monte de la paillote, juste derrière moi. Je me sens fière quand je pense au fait qu’en juin, notre terrasse n’ajoutait rien aux bruits conviviaux environnants. J’espère de tout mon cœur que maintenant, elle continuera sur sa lancée et ne sera pas étouffée par le vacarme de l’une de ces énormes discothèques qui sont déjà en bien trop grand nombre.
Une brise chaude joue avec mes boucles. Je hume l’air. Ça va me manquer : la plage, la mer, l’espace, ma famille… À partir de la semaine prochaine, je me rendrai de nouveau au travail dans un métro bondé. À l’heure de pointe. Entourée de personnes grincheuses tentant de noyer leur humeur maussade dans le pipi de chat qu’ils osent toujours vendre sous le nom de café. Pourquoi l’appellation « café » n’est-elle pas protégée, comme celle de « féta » ? Pourquoi tout ce qui est liquide et passe par un filtre a-t-il le droit de s’appeler « café » ?
Je pousse un profond soupir. Je n’ai aucune envie d’échanger l’air frais de la mer contre les gaz d’échappement d’Amsterdam. Sans parler de la chape de kérosène suspendue au-dessus de la ville, en provenance de l’aéroport de Schiphol.
À partir de lundi, je me retrouverai devant mon bureau. Plus de va-et-vient effrénés dans le restaurant, plus de bons petits plats de mamy et plus de bavardages amicaux avec Mia, Emilia, Karel et les autres. Pour être honnête, même Juan va me manquer.
Et Elias. Être en colère contre quelqu’un tout en désirant sa présence est une sensation étrange. Son rire, ses bras autour de moi, nos discussions à bâtons rompus, notre complicité sous les draps… Mais d’avoir en même temps d’autres idées moins nobles à propos de ses testicules. Comme celle d’en faire l’objet direct d’une confrontation douloureuse avec mon genou.
Bien sûr, il y a aussi aux Pays-Bas des choses dont je me réjouis à l’avance : prendre un verre avec mes amis, rendre visite à mes parents. Cependant, en ce moment, je m’autorise à me complaire dans l’idée que je ne voudrais pour rien au monde être ailleurs qu’ici.
Je pousse un grand soupir, puis marche jusqu’à la mer pour y plonger une dernière fois cet été et sauter dans les vagues.
Quand j’entre dans la cuisine, mamy m’a préparé un plat qu’elle me tend, les yeux embués. Depuis la réception de la lettre des Castillo, elle a pleuré de façon presque ininterrompue. Elle s’est arrêtée net lorsque je lui ai apporté la nouvelle que les choses allaient peut-être s’arranger, mais elle a repris de plus belle quand j’ai parlé de l’heure à laquelle mon avion partait le lendemain après-midi.
Elle fait de son mieux pour sembler joyeuse.
— Tiens, je t’ai préparé un Purrito Bowl, avec une portion supplémentaire de pico de gallo et de guacamole.
— Merci.
Mamy me prend toujours pour un genre d’estomac sur pattes. L’assiette qu’elle me tend déborde.
Elle pousse un profond soupir.
— Profite de ta dernière soirée, Evita, tu le mérites amplement !
Elle me donne une petite tape sur l’épaule, puis se dirige vers Karel, qui a besoin de ses conseils sur la quantité d’ail à mettre dans une salade.
Je prends place sur la terrasse à un endroit où j’ai la meilleure vue sur la mer, en profitant du goût rafraîchissant du citron vert et de la coriandre. Autour de moi, les gens papotent en riant. Purrito saute sur mes genoux avec un doux miaulement, tout en surveillant attentivement ma fourchette.
Mia a allumé les bougies de la terrasse. Je regarde pour la dernière fois le soleil se coucher à l’horizon. Je prends une gorgée de vin en me remémorant les beaux souvenirs que je garde de cet été. Soudain, une voix me ramène à la réalité.
— Evita ?
Je lève la tête et manque d’avaler de travers mes pois chiches rôtis au guacamole.
Mamy se tient devant ma table. Elle triture son tablier. Elle n’est pas seule. Elle est accompagnée d’Elias… et d’Andrés.
Elias porte le même costume que dans l’après-midi. Il a seulement retiré sa cravate. Ses cheveux noirs sont encore plus ébouriffés que d’habitude, comme s’il n’avait pas arrêté de passer les mains dedans. Un sourire embarrassé barre son visage. Sa main serre fort la poignée de son attaché-case.
Andrés, qui semblait beaucoup plus à l’aise lors de la fête d’ouverture du restaurant rénové, me regarde d’un air courroucé. Ses yeux verts passent narquoisement de mon visage à celui de son frère.
— Tout ça pour elle ? siffle-t-il d’un ton indigné.
Il est clair qu’il croit que je ne l’entends pas. Malheureusement pour lui, je n’ai pas l’ouïe d’un rockeur octogénaire qui a passé le plus clair de son temps à cinquante centimètres de ses enceintes.
Elias lui intime le silence d’un simple regard.
— Tu veux bien… ? me demande-t-il en indiquant les chaises vides autour de ma table.
Je hoche la tête en faisant un geste maladroit en direction des sièges.
Elias s’assoit en face de moi, et Andrés s’installe à côté de lui.
Toujours debout près de la table, mamy se frotte gauchement les mains, ne sachant trop que faire.
— Vous voulez… vous voulez peut-être boire quelque chose ? demande-t-elle finalement.
Cela me fait rire. Mamy et son sens légendaire de l’hospitalité ! Elle proposerait même une tasse de thé à Voldemort s’il prenait place sur la terrasse.
— Non, merci, répond Elias poliment.
Andrés secoue brièvement la tête en continuant à me fixer.
— Bien, dis-je en posant ma fourchette, je suppose que vous ne venez pas pour profiter de la vue ?
Elias sourit à demi. Il ouvre son attaché-case et en sort une pile de documents.
— Nous avons une nouvelle proposition, déclare-t-il en les poussant devant moi.
Mon regard étonné passe du contrat à Andrés, qui a l’air de plus en plus grincheux, puis à Elias, qui m’observe en souriant.
— Prends tout ton temps pour les lire. Mais je suis sûr que les nouvelles dispositions vont te plaire.
Je m’essuie les mains à ma serviette et commence ma lecture.
Au bout d’un moment, j’approuve de la tête. Pas de stupide clause exigeant du débiteur qu’il s’acquitte de la totalité de la somme s’il rate une échéance. Pas d’intérêts ridiculement élevés. Au contraire…
Je regarde Elias avec de grands yeux. Il me contemple avec tendresse.
Andrés tape impatiemment des doigts sur la table. L’irritation se lit dans ses yeux vert poison.
— En effet, deux fucking pour cent d’intérêts, lady , déclare-t-il avec mauvaise humeur. Tu dois avoir de l’or entre les jambes, je ne vois aucune autre explication au fait que mon petit frère se soit transformé en toutou follement épr…
— Andrés !
L’avertissement qui résonne dans le ton d’Elias lui cloue le bec. Andrés croise les bras et, furieux, fixe l’horizon droit devant lui.
J’observe un instant les deux frères l’un après l’autre. Je ne sais plus ce qu’Elias a dit, mais au fur et à mesure que j’avance dans ma lecture, je sais que je peux lui être plus que reconnaissante. Il ne s’est pas contenté de supprimer cette clause ridicule, il a également ajouté des conditions qui, pour nous, rendent cet emprunt plus qu’avantageux.
— Je…
Je lance un coup d’œil à Elias sans bien savoir quelle attitude adopter.
— Je… Merci… Je vais demander à mes grands-parents de le signer.
Un sourire chaleureux s’affiche sur le visage d’Elias. Andrés a l’air écœuré.
— Bien, pendant que vous vous noyez dans les yeux l’un de l’autre, je vais me retirer. Tu rentreras par tes propres moyens, je suppose, Elias ?
Il recule sa chaise, mais juste au moment où il veut partir, Elias le retient.
— Andrés ? dit-il d’un ton insistant en le considérant d’un air sévère.
Les deux frères se défient un moment du regard, puis Andrés hoche la tête et se tourne vers moi.
— Je suis désolé d’avoir appliqué l’article 3.1, Eva. Ce n’est pas la façon dont nous, chez Los Castillos, voulons mener nos affaires. Je te présente donc mes excuses.
Les mots ont du mal à sortir de sa bouche. Il ressemble à un patriote américain forcé de transmettre des informations classées confidentielles aux services secrets russes. Je m’efforce de ne pas éclater de rire. Je n’ai jamais entendu d’excuses aussi hypocrites.
— Je transmettrai à mes grands-parents, dis-je avec un petit rire.
— Très bien. À plus tard, Elias.
Les yeux d’Andrés roulent dans leur orbite. Il se retourne et se dirige vers l’escalier.
Toujours d’humeur rieuse, je pousse les documents sur le côté.
— Comment as-tu fait pour l’obliger à s’excuser ? Et à accepter les nouvelles conditions ? demandé-je, ébahie. C’était pour lui une vraie séance de torture.
Elias pousse un profond soupir et joue avec un sous-verre en carton posé sur la table.
— Je lui ai dit que s’il ne donnait pas son accord et s’il ne présentait pas ses excuses, je démissionnerais. J’ai ajouté que je ne voulais pas travailler pour une entreprise qui joue ainsi avec la vie des gens. Parce que c’est bien de ça qu’il s’agit.
Son regard est empreint de sérieux et de tendresse.
Les papillons et les sentiments chaleureux que j’étais si bien parvenue à garder sous contrôle ces dernières vingt-quatre heures sont plus que jamais de retour quand je contemple l’homme assis en face de moi. J’aimerais plus que tout pouvoir lui dire que je resterais s’il me le demandait. Qu’il est si important pour moi qu’à la seule idée de ne plus le voir, je pourrais éclater en sanglots.
Mais c’est impossible. J’ai un emploi aux Pays-Bas, un contrat avec un nouveau donneur d’ordre, une maison, une vie sociale…
— Je suis désolée de ne pas t’avoir cru, dis-je finalement.
Elias lève les yeux de son sous-verre.
— Et de t’avoir traité de cliché ambulant. Tu n’es pas comme ça, au contraire. Je…
Je laisse tomber ma tête entre mes mains et gémis de frustration.
J’entends une voix douce :
— Hé…
Ses doigts chauds entourent mon poignet. Il tire doucement ma main de mon visage.
— Tout va bien. Tu en avais toutes les raisons.
Je laisse retomber mes mains sur la table. Il me regarde d’un air que j’ai du mal à interpréter. Mon Purrito Bowl a perdu de sa fraîcheur, mais de toute façon, je n’ai plus faim.
— Eva…, commence Elias.
Le son de mon téléphone lui coupe la parole. Je consulte l’écran : la compagnie aérienne me rappelle que je peux m’enregistrer en ligne.
Elias suit mon regard et serre les dents.
— À quelle heure ton avion part-il ? demande-t-il en s’adossant à sa chaise.
— Demain après-midi à trois heures et demie. Veux-tu manger ou boire quelque chose ? Notre vin au verre n’est bien sûr pas aussi bon que celui de tes grands-parents, mais il n’est certainement pas mauvais.
Elias semble hésiter, mais il lance un coup d’œil à mon téléphone et secoue la tête.
— Il ne vaut mieux pas, déclare-t-il finalement.
Je fais signe que je le comprends. J’avale une bouchée de ma salade sans en enregistrer le goût. Ce que je mange pourrait aussi bien être du carton.
— Je veux dire que demain, j’ai beaucoup de travail et…
Il soupire et passe la main sur son visage. Il a l’air fatigué.
— Je dois discuter avec une entreprise du bâtiment et demander des permis. Donc oui, j’ai du pain sur la planche.
Un rire triste s’échappe de ses lèvres. Je l’observe avec compassion. Même le week-end, il doit se consacrer à des tâches qui ne lui apportent aucun plaisir.
— Je suis vraiment très heureuse de ce que tu as fait pour nous, Elias. Mais tu as toujours le choix, hein ?
Il me regarde sans comprendre. Je poursuis :
— Tu peux toujours arrêter. Entreprendre des choses qui te plaisent et qui te satisfont. Dire comment tu te sens. À qui profite le fait que tu exerces un travail qui te rend malheureux ? Pour nous, le commun des mortels, les finances joueraient un rôle majeur dans ce genre de décision, mais si je ne me trompe pas, tu es à l’abri du besoin. Ton père survivra certainement à cet attentat à sa réputation. Je pense qu’il n’est pas nécessaire que tu portes une aussi lourde charge sur tes épaules. Le seul qui en pâtit, c’est toi.
Lorsque j’ai terminé, Elias sourit à demi et se lève.
— Je sais que tes intentions sont bonnes. Mais…
Il secoue la tête et prend sa mallette.
— Ce n’est pas aussi simple.
Il me regarde une dernière fois d’un air indéfinissable.
— Bon voyage, demain.
Sur ces paroles, il se retourne et se dirige vers sa voiture.
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