Bons baisers d’Ibiza

Iris Visser · Chapitre 4 sur 29

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Bons baisers d’Ibiza

Chapitre 3

 

— Carpe diem. Portons un toast à une soirée sans souci ! s’exclame Mia en faisant tinter son verre contre le mien.

Le liquide orange déborde presque, et le quartier de pêche qui est accroché au bord manque de tomber par terre. J’avale une gorgée du cocktail fruité. Le breuvage est dangereusement sucré, comme si quelqu’un avait tenté de dissoudre cinq cents grammes de sucre dans trente centilitres d’eau. Je sens presque sauter l’émail de mes dents. Mon visage se tord, mais à chaque gorgée, j’apprécie davantage la boisson.

Nous sommes au milieu d’une foule de personnes qui, pour la plupart, ont le visage tourné vers un énorme podium et se balancent au rythme de la musique. Sur la scène trône une imposante table de mixage derrière laquelle se tient un homme couronné d’un casque posé de guingois sur sa tête. Il balaie l’air avec la main. Les gens imitent ses mouvements et tentent d’attraper un truc imaginaire au-dessus de leur tête. Je n’ai jamais compris la signification de ce geste. C’est comme si le DJ était un genre de voyant frottant sans cesse sa boule de cristal sans pour autant réussir à en enlever les traces de doigts sales.

Les derniers rayons du soleil, qui descend de plus en plus à l’horizon, réchauffent le sommet de mon crâne. Je ferme les paupières. Une brise chaude balaie quelques mèches de mon visage. Les grandes feuilles des palmiers qui nous entourent bougent doucement. Elles semblent se mouvoir au rythme de la musique. Je lève la tête et scrute le ciel clair qui se teinte lentement de rose orangé. Le dernier tube du DJ remplit mes oreilles. Je reprends une gorgée de mon Bellini et commence à bouger de plus en plus librement.

Mia saute comme si sa vie en dépendait. Son épaisse chevelure s’agite joyeusement.

— Au moins, ici, ils savent faire la fête ! s’exclame-t-elle.

Elle porte une robe blanche qui contraste avec sa peau bronzée. Quand elle danse, sa jupe virevolte autour de ses genoux. Ma robe portefeuille bleue imprimée de fleurs est assortie à mes yeux et bruisse autour de mes chevilles. J’observe le public.

Sainte Mère, j’avais oublié que les Espagnols étaient aussi beaux ! Bien sûr, ce n’est pas pour rien qu’ils jouent toujours le rôle principal dans les romans à l’eau de rose dont les usagers du rail tentent anxieusement de cacher la couverture.

Quand mon regard croise celui d’un homme sur ma droite, les poils se dressent sur mes bras, et une vague de chaleur me submerge. Il peut remercier à deux genoux les dieux des gènes de l’avoir gratifié d’un visage aussi parfait. Il affiche un large sourire, dévoilant une rangée de dents d’une blancheur éclatante. Ses cheveux noirs sont un peu plus longs sur les côtés que sur le dessus. Sa frange tombe nonchalamment sur son front. Elle est assortie à sa barbe de trois jours. Il porte un tee-shirt à col V bleu marine, serré à la poitrine et un peu plus large sur les hanches. Sur ses avant-bras sont tatouées des lignes vert foncé. Je fronce les sourcils pour essayer de les déchiffrer, mais dans le fatras de signes, je ne parviens à découvrir aucune forme cohérente. Ses yeux sombres me dévisagent d’un air satisfait. Sous son regard insistant, mes joues s’enflamment. Lorsque nos regards se croisent à nouveau, une secousse traverse mon corps. Vite, je tourne la tête en direction de la scène. J’ai la bouche sèche, et je déglutis à plusieurs reprises pour faire disparaître cette sensation.

Parfois, j’aimerais avoir un peu de l’assurance de ma cousine. Mia n’aurait jamais détourné les yeux. Elle l’aurait fixé jusqu’à ce qu’il se sente à l’étroit dans son bermuda. Peut-être devrais-je commencer à faire des choses qui sortent de ma zone de confort. Ne pas effectuer une analyse de risque complète pour chaque situation, mais me lâcher tout simplement.

Je vide mon verre pour me donner du courage et tourne de nouveau la tête vers l’Adonis, prête à lui sauter dessus et à lui arracher ses vêtements. Ou, en tout cas, à entamer la conversation avec lui, à la suite de laquelle, avec sa permission, j’aurai le droit d’admirer son torse musclé sans tee-shirt. Je peux le faire. Je parle couramment l’espagnol, donc il ne devrait pas s’installer de silence gênant, et je n’aurai pas non plus besoin, ce qui serait pire, de citer des phrases de « The Ketchup Song », ce qui me limiterait à y la baila et y la canta .

C’est alors que je découvre que la place où se trouvait l’homme peu auparavant est à présent occupée par un groupe de nanas, manifestement sous l’emprise de substances autres que l’alcool. L’une d’elles tient un monologue, appuyée contre une table, alors qu’une autre danse comme si elle chassait un essaim de guêpes. Un mélange de soulagement et de déception s’empare de moi. En même temps, je sens mes épaules se relâcher.

Quelques shots de tequila plus tard, le soleil a complètement disparu sous des applaudissements nourris et a laissé place à un ciel rouge orangé sous un voile noir d’étoiles étincelantes. Les gros spots accrochés au-dessus de la scène envoient leurs lumières sur la foule et colorent la fumée sortant d’une machine. D’abord en mauve, puis en bleu, puis en vert. Je bouge au rythme de la musique qui sort des haut-parleurs, et je sens des picotements dans les doigts. Je passe les mains dans mes cheveux avant de les lever. Cet éternel sentiment d’angoisse qui me serre la poitrine et que j’ai commencé à considérer comme normal a disparu. Ma tête se remplit d’agréables pensées insouciantes.

Mia est rayonnante et avec son visage parfait, elle a du succès auprès des casanovas du club qui tournent autour d’elle comme des vautours. À présent, un homme charmant l’entoure de son bras. Leurs corps se frottent de façon sensuelle. Je tape sur l’épaule de ma cousine, qui me regarde d’un air interrogateur.

Je tente de crier plus fort que la musique :

— Tu veux boire quelque chose ?

Elle réfléchit un instant, puis hoche la tête.

— Un Sex on the Beach, s’il te plaît !

— Tu n’as pas besoin d’envoyer ton amie au bar pour ça ! s’exclame l’homme en souriant de manière suggestive.

Mia écarquille les yeux, mais sur ses lèvres apparaît un sourire aguichant. Puis elle se penche vers lui pour lui chuchoter quelque chose à l’oreille.

Je me fraie un chemin à travers la foule en direction du bar. La chaleur que dégagent les corps en sueur est perceptible à distance. Plusieurs hommes me lancent des œillades suggestives. L’un d’eux me tend la main, que je saisis instinctivement, puis il me fait tournoyer. Lorsque j’atteins enfin le bar, je m’évente. J’ai des crampes dans les joues à force de sourire depuis bientôt une heure. J’attends patiemment le barman qui verse tranquillement un peu d’alcool dans le nombril d’une fille allongée sur le comptoir. Les spectateurs commencent à siffler quand un garçon s’avance et aspire le liquide, comme si celui-ci était la promesse d’une vie éternelle. Il passe la langue sur ses lèvres, puis attrape avec sa bouche le quartier de citron que la fille tient entre les dents, avant de le recracher et de gratifier la demoiselle d’un baiser passionné.

— Que puis-je vous servir ?

Soudain, le barman est devant moi, de l’autre côté du comptoir, et il me regarde en souriant.

J’ouvre la bouche pour répondre, mais j’hésite. Comment disent-ils en Espagne : Sex on the Beach ou Sexo en la Playa ? Ici, ils aiment bien traduire, alors :

— Euh… Sexo en la Playa ? dis-je d’un ton interrogateur en levant deux doigts pour indiquer que j’en veux deux.

Le barman cligne plusieurs fois des yeux, regarde autour de lui et se mordille la lèvre inférieure. Il se penche en avant, et sur le ton de la conspiration, il chuchote :

— J’ai encore un peu de travail, mais je serai libre dans une petite heure… Comment refuser les avances d’une belle femme comme vous ?

Je fronce les sourcils en voyant l’expression pleine d’espoir du barman. C’est alors que je me rends compte de ce que je viens de dire. Le rouge me monte aux joues. J’ouvre la bouche pour rectifier le tir, mais quelqu’un d’autre me devance :

— Elle parle du cocktail, Mattéo. Vieux pervers. Ça craint pour toi, si tu te mets à déformer les commandes des clients de cette manière.

Je perçois une légère ironie dans la voix de l’homme. Un bras musclé surgit à un centimètre à côté du mien. J’ai l’impression que le petit espace qui nous sépare génère assez d’énergie pour fournir en électricité le spectacle en cours. Pour la énième fois de la soirée, je sens les poils se dresser sur mes bras et mon cœur battre la chamade. Je regarde de côté, droit dans les yeux noisette de l’homme qui, malgré lui, est devenu depuis quelques heures l’objet de mes fantasmes pervers. Il sort un billet de cinquante euros de son portefeuille et le tend à Mattéo.

— Un Sex on the Beach et un Whiskey Sour, s’il te plaît.

J’ouvre la bouche pour répliquer que ce n’est pas nécessaire et que ma cousine, qui est sans doute en train de se faire bécoter par une usine à MST, attend son cocktail. Mais je me ravise et me contente d’un seul mot.

— Merci, dis-je en prenant le verre que me donne Mattéo, qui a l’air déçu.

— Merci bien, Elias ! Comme si tu n’avais pas déjà assez de succès auprès de la gent féminine, maugrée-t-il, en lui tendant sa boisson.

Le dénommé Elias hausse un sourcil en saisissant le verre.

— Je ne crois pas que mon intervention ait une quelconque incidence sur ton manque en la matière, déclare-t-il en souriant, avant de se tourner vers moi.

Mattéo marmonne une phrase incompréhensible empreinte d’envie et se dirige de nouveau vers le groupe de jeunes complètement saouls.

J’observe l’homme, qui s’appelle donc Elias. De près, il est encore plus beau que ce que j’imaginais. Il a des lèvres pulpeuses et un regard intrigant qui m’emprisonne et déclenche de drôles de choses en moi. Je sens de la sueur sur mes doigts, bien qu’ils tiennent une boisson fraîche. Lorsque je réussis enfin à me détacher de son regard, je vois que les lignes vertes sur son bras sont en réalité un enchevêtrement de symboles que j’ai du mal à déchiffrer. Quand Elias se rend compte de mon intérêt pour son tatouage, il se penche vers moi. Son souffle chaud balaie quelques cheveux de mes oreilles et me fait frissonner.

— C’est une carte, me confie-t-il.

Je me mordille la lèvre et lève de nouveau la tête vers lui. Quels yeux splendides ! Le genre d’yeux qui ont déjà vu beaucoup de choses. Je ne serais pas étonnée d’apprendre qu’un jour il a sauvé au péril de sa vie un chaton d’une maison en feu, ou alors qu’il a enfoncé dans une flaque de boue la tête d’un mec qui maltraitait des chiots.

— Je m’appelle Eva, dis-je tout de go en tendant la main.

Je fronce aussitôt les sourcils. Ce n’est pas un entretien d’embauche ! Et il ne m’a pas demandé mon nom ! Il m’a juste donné une explication à propos de son tatouage que je reluquais comme hypnotisée. Elias affiche à présent un large sourire. Je sens des papillons dans mon ventre en voyant ses fossettes. Un court instant, j’ai l’impression de l’avoir déjà rencontré, mais je ne sais pas où.

— Moi, c’est Elias, déclare-t-il en glissant la main dans la mienne. Qu’est-ce qui t’amène à Ibiza, Eva ?

Son regard est doux mais perçant.

Je déglutis. Je ne veux pas plomber tout de suite l’ambiance en lui parlant des problèmes financiers du restaurant, alors je hausse les épaules aussi nonchalamment que possible.

— Je n’ai pris que peu de vacances ces dernières années. Je travaille à mon compte. Cet été m’a semblé le moment opportun pour ne pas accepter de nouvelles missions. Mes grands-parents habitent à Ibiza, alors j’ai décidé de leur rendre une petite visite. Et toi ?

Mes yeux parcourent ses bras fins mais musclés. Outre le sauvetage de petites boules de poils pendant des incendies, il doit sûrement, pour le plaisir, aider de vieilles dames en portant leur panier à provisions. Ou bien il s’acquitte d’autres nobles tâches qui lui donnent ce corps de rêve.

Un rire profond remonte de sa gorge, et il se frotte les bras, conscient de son sex-appeal. Je cligne des paupières en me rendant compte que je viens de créer de toutes pièces un personnage en me basant uniquement sur ses biceps. Qui a dit : superficielle ?

Vite, je regarde de nouveau son visage. Il me jette un coup d’œil amusé.

— Je fais régulièrement de la plongée. J’ai ma propre entreprise, déclare-t-il en buvant une gorgée de son cocktail.

Ah, ceci explique cela. Il a une école de plongée, alors c’est normal qu’il ait des bras musclés s’il nage souvent et se bat avec des requins carnivores. Je tripote la chaîne autour de mon cou. Ses yeux suivent mon mouvement et s’arrêtent sur mon décolleté. Il fronce les sourcils, puis détourne aussitôt le regard. Il ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais il n’en a pas l’occasion, car une femme éméchée mais attirante lui saute au cou.

— Elias !

Elle a du mal à prononcer le « l ». Sa langue doit être trop pâteuse pour pouvoir articuler correctement.

— Pourquoi tu ne me donnes plus de tes nouvelles ? demande-t-elle en faisant la moue avec de grands yeux de Bambi.

Le clignement des paupières semble s’effectuer au ralenti, sans doute à cause du verre vide qu’elle tient à la main.

Ses cheveux noirs et lisses tombent comme une tenture de velours alors qu’elle presse sa poitrine contre l’épaule d’Elias. Elle n’a absolument pas l’air de se rendre compte qu’il a déjà une interlocutrice… OK, d’accord, nous avons échangé à peine cinq phrases, mais tout de même… Elle lui susurre quelque chose à l’oreille. Les yeux d’Elias s’écarquillent.

— Roaar ! ajoute-t-elle à ce qu’elle vient de lui chuchoter, en agitant la main devant le visage d’Elias, telle la griffe d’un félin prêt à sauter sur sa proie.

Le sang se retire du visage d’Elias, sûrement en direction d’un organe bien particulier qui en nécessite davantage à cet instant.

J’observe la scène. Un rire étonné s’échappe de ma bouche. Peut-être le signe qu’il est temps de partir. Au moment où je m’apprête à me retourner, je me rends compte qu’Elias blêmit non pas d’excitation mais de gêne. L’air désemparé, il essaie de repousser gentiment la fille.

J’hésite un instant, puis je me remémore la façon dont il vient de me délivrer des tentatives de séduction du barman qui, à en juger, souffre du complexe de Mick Jagger. La moindre des politesses serait de lui rendre la pareille.

Vite, j’envoie un texto à Mia disant que j’ai rencontré un garçon sympa. Sa réponse consiste en une avalanche d’émoticônes en forme d’aubergines et de gouttes d’eau, suivie de : « Profites-en ! »

Je me retourne, lance un regard aguichant à Elias, et lui demande en désignant la sortie d’un signe de tête :

— Tu viens ?

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