Bons baisers d’Ibiza

Iris Visser · Chapitre 2 sur 29

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Bons baisers d’Ibiza

Chapitre 1

 

Ibiza, le 1 er  juin 2021

— Eva !

La voix de Mia est parfaitement audible parmi celles des personnes massées derrière les barrières métalliques, venant chercher leurs amis ou leur famille à l’aéroport. Je m’arrête et regarde autour de moi à la recherche de ma cousine. Des passagers de mauvaise humeur me bousculent. Durant le vol, nos tympans ont été mis à rude épreuve par les capacités vocales d’un bambin privé de sucette. Le responsable de notre misère dort à présent paisiblement sur la valise rose vif de sa mère qui se dirige vers le hall d’arrivée. Je secoue la tête. Il est incapable de dormir dans un siège d’avion, mais il estime que la garde-robe de Barbie montée sur roulettes est l’endroit idéal pour un petit somme.

Lorsque je découvre le visage de Mia, qui saute toutes les trois secondes pour essayer de voir par-dessus la foule, je me dirige vers elle avec l’élégance d’un hippopotame en gestation.

— Excusez-moi ! dis-je en heurtant un homme par inadvertance.

Il me lance un regard courroucé. Quand il essuie son front perlé de sueur, je vois de grosses auréoles sous ses aisselles. Sa tête chauve rouge brille comme une boule de billard. Il a réussi à attraper un coup de soleil pendant les cinq minutes passées à attendre notre bus sur le tarmac. Il marmonne un truc incompréhensible et avance vers le guichet de location de voitures.

J’entends de nouveau crier « Eva » – beaucoup plus près, à présent – avant de sentir les bras fins de Mia entourer mon cou. Contente de la revoir, je l’embrasse chaleureusement.

— Ça me fait tellement plaisir que tu sois là ! s’exclame-t-elle en reculant d’un pas.

Ses yeux marron brillent de joie.

— As-tu fait bon voyage ? demande-t-elle.

Je me frotte les oreilles, mais acquiesce d’un hochement de tête. Je ne veux pas commencer à me plaindre tout de suite. Pourtant, le voyage a été tout sauf tranquille : un passager a tenté de vaincre sa peur de l’avion en se saoulant avec un genre de liqueur pendant que la rousse assise à côté de lui chuchotait à son oreille des mots réconfortants. À proximité, une femme enceinte ne supportant pas l’odeur de l’alcool a dû utiliser le sachet en papier rangé dans la pochette du dossier du siège devant elle. Le tout sous les hurlements du gamin pourri gâté.

Je n’ai pas vu Mia depuis deux ans, mais elle n’a pas changé. Sa robe jaune de bohémienne virevolte autour de son corps. Elle a entouré sa tête d’un bandeau coloré, assorti aux bracelets clinquants qu’elle porte aux poignets. Ses cheveux marron foncé tombent en cascade sur ses épaules et se soulèvent lorsque nous nous dirigeons vers la sortie. Notre chevelure est en réalité la seule chose qui montre que nous avons des gènes en commun. J’ai hérité des cheveux de ma mère, la tante de Mia, à qui je suis également redevable de parler couramment l’espagnol. À part ma tignasse, j’ai les gènes de mon père : je suis grande aux yeux bleus. Contrairement à Mia, qui est plus petite et dont la couleur des yeux correspond à celle de sa chevelure.

— Papy et mamy sont tellement heureux que tu sois venue ! s’exclame-t-elle en me précédant vers le parking.

Ma valise bringuebale derrière moi, et les lanières de mon sac à dos m’entaillent les épaules. Dès qu’on sort du terminal, je me heurte à un mur d’air chaud. Le soleil brille haut dans le ciel et réchauffe mon corps. Une petite brise balaie quelques cheveux de mon visage et fait bruisser les grosses feuilles vertes des palmiers.

— Je suis ravie moi aussi, bien sûr ! ajoute-t-elle en me donnant une tape amicale.

Elle me désigne une voiture qui semble s’être mesurée à Unicron, de la série des Transformers , et qui, en conséquence, a l’air maintenant mûre pour la casse.

— Voilà ma Jeep. Tu peux mettre ta valise dans le coffre, propose-t-elle.

Bien que je n’aie aucune idée suicidaire, je fais ce qu’elle me demande et me glisse sur le siège passager. Le toit de la voiture est abaissé. Le véhicule ne dispose pas de vitres latérales, ce qui ne me rassure pas vraiment.

Mia s’installe au volant et allume la radio. De la musique espagnole sort des haut-parleurs. J’explore l’endroit où est censée se trouver la ceinture de sécurité, mais mes doigts ne rencontrent que de l’air. En regardant par-dessus mon épaule, mes doutes se confirment.

— Hé, Mia ? Où est la ceinture ?

Elle me lance un regard désolé.

— Cette voiture n’en a pas, répond-elle en mettant le contact tout en marmonnant une petite prière.

La Jeep démarre dans un vacarme assourdissant. Je cligne plusieurs fois des yeux, déglutis et m’agrippe au montant latéral du véhicule. Elle sourit en me voyant me mettre en mode « affronter ou fuir », puis enclenche la marche arrière.

— T’inquiète ! Elle roule comme un charme ! s’exclame-t-elle en donnant une tape d’encouragement sur le volant, comme si ce geste devait garantir le fait que la voiture ne décide pas de tomber en ruine à mi-chemin.

Puis elle s’engage sur la route en tournant souplement le volant. À notre droite, j’aperçois la mer bleu azur clapoter contre les rochers. Quelques bateaux naviguent sur l’eau, dont la couleur est identique à celle du ciel. Sur notre gauche s’étendent des champs plantés d’oliviers et entourés de murets de pierre. Le soleil brille de tous ses feux. Je peux presque sentir la vitamine D pénétrer par les pores de ma peau.

Il y a longtemps que je ne suis pas venue à Ibiza. Lorsque j’étais étudiante, le restaurant de plage de papy et mamy a régulièrement été le théâtre de mes gaffes de serveuse. Je venais souvent prêter main-forte pendant les vacances d’été, en servant des boissons aux touristes pas encore tout à fait cramés par le soleil. Cela me permettait de me faire un peu d’argent de poche. Pouvoir profiter de l’île en dehors de mes heures de travail était bien sûr un joli bonus.

Le vent joue avec mes cheveux et me rafraîchit agréablement après le voyage. Le mode de conduite de Mia explique très vite l’état cabossé de la guimbarde dans laquelle nous roulons. Elle se fraie un chemin entre les voitures comme si elle transportait une femme sur le point d’accoucher sur la banquette arrière. Je m’agrippe davantage au montant de la Jeep, en espérant de tout cœur survivre à ce périple. Plusieurs véhicules klaxonnent, mais Mia ne s’en émeut pas. Au contraire, elle accélère toujours et continue à papoter à propos de la paillote de nos grands-parents.

— Après la tempête de l’hiver dernier, le toit s’est presque complètement effondré. Je n’ai encore jamais vu une telle pagaille. Vraiment, Eva, c’était horrible. J’ai cru qu’on allait faire faillite. Depuis quelque temps déjà, le restaurant ne marche plus très bien. Impossible donc de payer les répar…

Elle klaxonne frénétiquement quand une voiture nous dépasse en nous faisant une queue de poisson.

— Abruti ! s’exclame-t-elle, en accompagnant son cri d’un geste obscène de la main. Franchement, il y a des gens à qui on devrait retirer le permis ! Ce sont de vrais dangers publics !

Je ne peux qu’acquiescer en marmonnant quelques mots et en me cramponnant toujours plus à l’unique point d’appui qu’offre la Jeep.

— Mais bon, comme je te l’ai déjà expliqué au téléphone, les Castillo ont soudain daigné leur octroyer un prêt, continue Mia.

Entre-temps, elle a quitté l’autoroute. Nous roulons à présent sur un revêtement très mal entretenu et gravissons une colline. Des cactus aux feuilles ovales et des agaves ornent les terres sablonneuses alentour. Nous sommes ballottées, et la voix de ma cousine vibre un peu quand elle poursuit :

— Ils possèdent désormais quasiment la moitié d’Ibiza, et ce n’est pas un hasard. Ils accordent des prêts à des entrepreneurs en difficulté, mais ils demandent des intérêts faramineux, et leurs conditions sont insensées. Résultat : les entreprises font faillite, les locaux sont vendus aux enchères, et les Castillo les achètent à un prix dérisoire.

À chaque phrase que prononce ma cousine, ma colère enfle. Ces accords de prêts contiennent probablement des clauses qui ne tiendraient jamais devant un tribunal, mais en général, les chefs d’entreprise qui se trouvent dans une telle situation n’ont pas assez d’argent pour se payer un bon avocat. C’est l’exemple parfait de ces personnes mues par l’appât du gain, qui prennent sans doute tous les matins du caviar au petit-déjeuner et qui ont autant d’empathie qu’un poisson rouge mort.

— Pauvre papy, il ne savait plus quoi faire. Il était totalement perdu… C’était le chaos : le toit était irréparable, puis les dégâts d’eau dans le restaurant… Alors, contre toute logique, il a signé. Il n’avait pas le choix.

Je sens mes mâchoires se crisper et regarde devant moi, furieuse. Papy et mamy sont les personnes les plus gentilles, les plus crédules que je connaisse, et cette société pourrie en a profité. Quels… quels…

— Salauds, ajoute Mia, complétant ainsi mes pensées.

Tout en fixant la route, elle me donne une tape encourageante sur le genou.

— Je suis tellement contente que tu aies voulu venir ! Papy et mamy sont beaucoup trop fiers pour te le demander, alors j’ai été obligée de le faire à leur place. La comptabilité est désastreuse. On ne sait absolument pas par où commencer.

Lorsque Mia m’a appelée un mois plus tôt, complètement paniquée, pour m’informer de la situation financière du restaurant, j’ai été surprise. J’étais au courant que l’affaire ne marchait plus très bien depuis quelque temps, mais jamais je n’aurais pensé qu’ils étaient au bord de la faillite. Ajoutez à cela l’histoire des Castillo, et j’ai immédiatement eu envie de sauter dans le premier avion en partance pour Ibiza. Je déteste l’injustice. La faillite d’une entreprise dans laquelle mes grands-parents ont mis quarante ans de leur vie est carrément… injuste. Ils n’ont pas mérité ça.

Au loin, derrière les palmiers, émerge le restaurant de plage. Le toit en bois a été remplacé par un toit de chaume et brille sous le soleil. Il contraste avec le reste du bâtiment qui nécessite une grosse rénovation. Au fur et à mesure que nous nous en approchons, le manque d’entretien devient de plus en plus criant. Le bois est usé par le temps, et la peinture est écaillée. Il y a plusieurs années, Mia et moi nous sommes livrées ici à une bataille de ballons remplis d’eau. L’un d’eux a traversé accidentellement la fenêtre à côté de l’entrée. Papy a remplacé le vitrail par du verre ordinaire, ce qui fait que cette fenêtre est maintenant dépareillée.

Un chemin recouvert de gravier mène à l’entrée de l’établissement. La terrasse, invisible depuis la route, est également accessible depuis la plage par un escalier.

Mia gare la voiture dans l’allée, près de la porte de la cuisine par où passe le personnel.

— Crois-tu qu’ils accepteraient quelques transformations ?

Je pose cette question avec une certaine appréhension. Même si nos grands-parents sont la plupart du temps compréhensifs, ils peuvent aussi être têtus. En règle générale, ils n’aiment pas trop le changement. Je me demande entre autres s’ils seraient d’accord pour adapter le menu.

Mia fronce les sourcils.

— Ils n’ont pas vraiment le choix, déclare-t-elle en éteignant le moteur.

Nous nous dirigeons vers l’entrée du personnel. Nous traversons d’abord le hall exigu où les employés peuvent prendre leur tablier et ranger leur sac. Tout est resté comme dans mes souvenirs. Même la lamelle de bois qui nous servait de toise, à Mia et à moi, est toujours là. Je la caresse du bout des doigts. En 1995, je mesurais exactement un mètre et deux centimètres. Mia, qui a quelques mois de moins que moi, grandissait aussi vite. Cela a changé lorsque nous avons atteint l’âge de la puberté, en 2003. Alors que j’ai poussé comme un champignon pendant plusieurs années d’affilée, Mia n’a pris que quelques centimètres. Elle s’est sentie carrément frustrée quand j’ai atteint un mètre soixante-dix-huit tandis qu’elle restait bloquée à un mètre soixante-trois. Très rapidement, elle s’est mise à porter des chaussures à talons, mais elle a arrêté tout aussi vite quand nous avons commencé à travailler pour nos grands-parents. À la fin de la journée, ses pieds étaient tellement gonflés que les brides de ses nu-pieds lâchaient.

— Tu viens ?

Je sursaute et émerge brusquement de mes pensées. D’un signe de tête, Mia m’indique la cuisine.

— Ne les laissons pas attendre plus longtemps !

— Evita ! s’écrie mamy en me serrant si fort dans ses bras que j’ai du mal à respirer.

Elle est la seule à prononcer mon prénom en entier.

— Comme tu as grandi ! s’exclame-t-elle.

Elle recule d’un pas et me regarde d’un air rayonnant. Il y a deux ans, j’étais aussi grande que maintenant, mais d’une manière ou d’une autre, ma grand-mère a toujours l’impression que le temps s’est arrêté le jour où j’ai fêté mon dixième anniversaire.

Son visage est un peu plus ridé que dans mon souvenir, mais ses yeux chaleureux et accueillants n’ont pas changé. Elle a relevé ses cheveux, devenus gris, en un joli chignon et elle porte un chemisier fleuri. Papy, dont les cheveux forment un turban blanc autour de son crâne bronzé, suit l’exemple de sa femme et me gratifie de deux grosses bises, une sur chaque joue.

— Je suis contente de voir que tu as survécu au trajet en voiture avec Mia ! remarque-t-il en souriant.

— Hé ! proteste ma cousine, nonchalamment accoudée à l’évier.

Mamy roule des yeux.

— Vraiment, c’est un miracle que tu n’aies encore jamais eu de contravention ! s’exclame-t-elle.

Mia cligne des paupières d’un air innocent, comme elle a sans doute dû le faire maintes fois devant des policiers consternés, hausse les épaules et noue un tablier autour de sa taille.

L’autre porte de la cuisine s’ouvre, et une belle femme entre. Elle a des cheveux bouclés de couleur foncée, des yeux verts et des lèvres charnues d’un rouge profond. Bien que tous les éléments soient réunis pour qu’elle soit magnifique, le tableau est terni par son attitude, un mélange d’ennui et d’indifférence. Elle s’appuie contre le plan de travail et nous observe en tapotant avec son stylo sur son bloc-notes.

— Tu devais t’occuper du bar dès ton retour, non ? Il y a de nouveaux clients. Ils ont commandé de la limonade maison et un Ice Tea.

— Ton éthique professionnelle est de nouveau sans pareille, Beatriz, répond Mia, agacée.

Elle me désigne et ajoute :

— Voici Eva, ma cousine.

La serveuse hoche la tête en guise de salutation.

— Enchantée de vous rencontrer, dit-elle en se dirigeant vers la sortie. Je prends une pause cigarette.

J’interroge mes grands-parents du regard aussitôt que la porte d’entrée du personnel se referme.

Papy hausse les épaules.

— Trouver de la main-d’œuvre pendant la saison estivale est difficile, déclare-t-il pour répondre à ma question non formulée.

Mia acquiesce, ramasse ses cheveux en chignon et se dirige vers la partie restaurant. La porte battante claque derrière elle.

— Veux-tu boire quelque chose ? demande mamy, rayonnante. Je viens de faire de la limonade et des miguelitos.

La perspective d’un été rempli des merveilleux gâteaux espagnols de ma grand-mère me fait saliver d’avance. D’ici deux mois, j’aurai sûrement besoin de planifier un rendez-vous avec un diététicien pour commencer un programme minceur. Mamy a l’habitude de montrer son amour à ses proches en les gavant de délicatesses faites maison. Ravie, elle me pince l’épaule avant de frapper joyeusement dans les mains.

— Cherche-toi une belle place sur la terrasse, on te rejoint tout de suite.

Je la remercie et prends la même direction que Mia.

Je suis un peu déstabilisée quand je découvre l’état du restaurant. Alors que mamy a gagné quelques rides et moi plusieurs centimètres, l’intérieur est resté bloqué dans le passé. Le fait que les chaises et les tables en bois montrent d’importants signes d’usure n’a visiblement pas été une raison suffisante pour les remplacer. Ou alors, la situation financière ne l’a pas permis, ce qui semble plus vraisemblable.

Je pénètre sur la terrasse par la baie vitrée ouverte. Le sol est recouvert de grosses planches de bois sur lesquelles sont disposées les chaises et les tables, parfaitement alignées. Les chaises, dont l’assise est un cordage en plastique, sont également en piteux état. Des fils pendouillent un peu partout. Quant aux tables, elles nécessiteraient au moins un petit coup de peinture. Un sentiment de tristesse se niche dans ma poitrine. Il ne reste que peu de chose de la terrasse agréable et vivante de mes souvenirs. Il y a en tout et pour tout trois touristes assis à une table avec vue sur la mer, qui scintille au soleil. L’un d’eux est tellement rouge qu’il semble proche de la crémation totale, mais il a l’air de l’ignorer. Il se livre, avec un fort accent irlandais, à des commentaires enflammés sur les beautés qui se prélassent sur la plage. Il prend une grande gorgée de la limonade que Mia lui a apportée, tout en se rinçant l’œil comme s’il sortait d’une grève de la faim de plusieurs mois et s’il venait d’entrer dans un magasin de bonbons.

Je prends place à une table qui donne sur la plage, mais qui est aussi à l’ombre du toit de chaume. J’espère ainsi repousser ma propre incinération d’une soixantaine d’années. Un bel homme aux cheveux noirs en bataille court le long du rivage. Il porte juste un short taille basse. Son torse nu ferait fureur dans le dépliant publicitaire d’un club de sport. Il a un tatouage sur l’avant-bras, mais je suis trop loin pour voir ce qu’il représente.

Quelques enfants s’affairent avec des pelles et des seaux. Un seul court vers la mer, avec un masque de plongée. Là où auparavant les familles avec enfants prédominaient, on trouve à présent surtout des paquets de muscles accros aux stéroïdes anabolisants et des femmes donnant l’impression de faire du fitness à longueur de journée. De plus, outre une serviette et un maillot de bain, la perche à selfie semble être devenue un accessoire de plage indispensable. Un nombre incalculable de fitgirls risquent une hernie cervicale en se mettant dos aux vagues pour prendre une photo. Ce genre de blessure semble être le sacrifice consenti pour disposer d’une image estivale à laquelle elles pourront ajouter l’hiver prochain sur Instagram un #Ramène-moilà-bas.

Je sors de son support la carte plastifiée sur laquelle il est écrit, en lettres élégantes : « La Sirenita », et j’étudie attentivement les propositions : des churros, des miguelitos, des pizzas, des tranches de pain accompagnées d’un assortiment de délicieuses sauces espagnoles mais aussi bourrées de graisses, ainsi que quelques tapas. Mon regard se porte de nouveau sur les culturistes bronzés sur la plage. Ce n’est pas si étonnant que les affaires aient décliné ces dernières années. Le public ne correspond plus à ce que propose la carte.

Beatriz débarque sur la terrasse en fourrant son paquet de cigarettes dans son tablier. Mia se dirige vers elle et lui parle. À voir la réaction de Beatriz, on dirait qu’on lui a demandé de nettoyer les toilettes d’une association étudiante après la semaine d’intégration. Elle hoche la tête à contrecœur. Mia vient vers moi en roulant des yeux pour la deuxième fois de la journée, puis s’assoit à mes côtés.

— Sérieux, je n’ai encore jamais rencontré quelqu’un se comportant ainsi au travail ! déclare-t-elle en secouant la tête.

Elle regarde en direction de Beatriz, qui est en train d’examiner ses ongles. J’acquiesce, puis j’observe mamy tandis qu’elle s’approche de notre table avec un grand plateau empli de mets savoureux et de boissons qu’elle pose devant nous. Papy, qui l’a suivie, la fait s’asseoir avant de s’installer à son tour. Il prend la carafe embuée et verse un verre de limonade à chacun.

— Santé ! À Eva ! dit-il en levant le sien.

Mes joues rosissent tandis que nos verres s’entrechoquent mélodieusement. C’est exactement comme dans mes souvenirs : sucré mais frais et légèrement acidulé en fin de bouche. Mamy me propose un miguelito et observe avec plaisir la façon dont je mords dans la pâte feuilletée croustillante pour atteindre enfin le centre crémeux.

— C’est délicieux !

Elle rayonne en entendant ce compliment.

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