Bons baisers d’Ibiza

Iris Visser · Chapitre 11 sur 29

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Bons baisers d’Ibiza

Chapitre 10

 

 

Le soleil levant pointe juste au-dessus de l’horizon. Même si l’air ne se rafraîchit jamais vraiment en été, je reconnais que j’aurais mieux fait d’apporter un gilet. Les poils se dressent sur mes bras lorsque la brise matinale caresse ma peau. Au loin, je vois arriver la guimbarde de Mia. Juan et Félix sont à l’arrière et se cramponnent aux montants latéraux de la Jeep. Une remarque de Juan fait rire Félix, et en m’apercevant, il lâche une main pour me saluer. Son geste spontané est aussitôt puni lorsque Mia prend une bosse à la vitesse d’un guépard carburant au Red Bull : Félix est projeté en avant. Il adresse un regard assassin à la conductrice et se relève en tenant son nez. Mia s’arrête devant moi en faisant crisser les pneus. Elle ouvre la portière pour que je puisse prendre place dans sa voiture.

— ¡ Ola, mi media naranja ! me lance Juan en guise de salut depuis l’arrière du véhicule.

Je fronce les sourcils, puis lui jette un regard par-dessus mon épaule. Il me fixe de ses yeux bleus pétillants. Vient-il de me qualifier de moitié d’orange ? Et pas n’importe quelle moitié d’orange : la sienne ?

Mia roule des yeux en redémarrant sa Jeep.

— Tu vas un peu vite en besogne, Don Juan, commente-t-elle, pendant que son tas de ferraille se remet en marche.

Par chance, il est encore tôt, ce qui signifie qu’il y a peu de monde sur la route.

J’interroge ma cousine du regard. Elle secoue légèrement la tête et explique :

— « Mi media naranja  » veut dire « ma moitié ».

Je me retourne, surprise, et vois Juan remuer les sourcils de manière suggestive. Il ne perd pas de temps, celui-là !

Impatiente, je bats le sol de la voiture avec la pointe de mes chaussures de marche. Aujourd’hui, on a convenu de se rendre au point culminant de Sant Josep de sa Talaia. La vue doit y être sublime. Comme les températures à l’heure de midi avoisinent les trente-cinq degrés, et que nous n’avons aucune envie de terminer notre vie à côté d’étoiles de mer séchées dans la vitrine d’un magasin de souvenirs, nous avons décidé de faire l’ascension dans la matinée.

— Tu aimes bien la rando, non ? demande Juan en appuyant les coudes contre le dos de mon siège.

Son souffle chaud caresse mon oreille. Je commence à me sentir mal à l’aise.

— J’ai l’impression que tu as de vrais mollets de marcheuse, ajoute-t-il.

Interloquée, j’examine mes jambes, qui sont peut-être un peu plus fortes que la moyenne et qui ont probablement gagné en muscles ces derniers jours à force de courir dans le restaurant. Je les ramène sous mon siège en les croisant et regarde dehors, ne sachant trop comment réagir à la remarque de Juan.

Devant moi défilent des cactus et des étendues de terre rouge où poussent des oliviers. De temps en temps, j’aperçois même des orangers dont les fruits, pas encore mûrs, ont une teinte vert orangé. Parfois, les vergers méditerranéens sont entrecoupés de conifères vert foncé.

Juan a enfin cessé de se comporter comme un mâle en rut et chantonne un air espagnol que je ne connais pas, mais dans lequel revient régulièrement la phrase : « si tu quiere’ que te coma toda ». Félix et Mia sont lancés dans une discussion à bâtons rompus pour savoir de quel superpouvoir ils disposeraient s’ils étaient, par hasard, mordus par une puce radioactive.

Finalement, Mia gare sa voiture le long d’une route qui, selon le panneau planté à cet endroit, est une voie sans issue. Lorsqu’elle descend, Félix la décoiffe en passant sa grosse main dans ses cheveux foncés qu’elle a relevés en un chignon désordonné et entourés d’un bandeau coloré.

— OK, tu as gagné, déclare-t-il enfin, en ouvrant son sac à dos.

Mia lève le poing d’un geste triomphant.

— Même si je crois qu’il serait possible de faire un bond de trois mètres, ajoute-t-elle pour clôturer leur conversation.

— Veux-tu que je porte ton sac à dos ? me propose galamment Juan en tendant la main.

— Non, merci, dis-je.

Je resserre la lanière autour de mon ventre, à l’exemple de Félix.

L’offre de Juan est gentille, mais je ne veux pas avoir à quémander chaque fois que j’ai envie de boire une gorgée d’eau.

— S’il devient trop lourd, tu n’as qu’à me le dire, poursuit Juan en faisant un clin d’œil. S’il le faut, je te porterai en un rien de temps jusqu’en haut, sac à dos inclus.

Pour illustrer ses propos, il exhibe ses biceps.

Je cligne des paupières. Ses talents de séducteur mériteraient d’être améliorés.

— Ça suffit, Don Juan, intervient Mia, autoritaire. Si tu veux avoir une quelconque chance auprès d’Eva, il faudra t’y prendre plus subtilement.

— Hé, n’oubliez pas que je suis là, les amis, rappelé-je pour les remettre à leur place.

Félix se révèle être une encyclopédie ambulante, ce que je n’aurais jamais cru de lui. Il est capable de raconter la biographie de presque chaque petit caillou. Lorsque nous découvrons un lézard, il s’enthousiasme tellement que son visage en devient radieux. En effet, ce n’est pas un reptile ordinaire : c’est « un lézard des murailles noir extrêmement rare », qui d’ailleurs se sauve vite à travers les gravillons couleur sable jonchant le bord du chemin.

Comme Félix a sans cesse besoin de partager ses connaissances avec nous, l’ascension ne progresse que lentement, mais pour ma part, je trouve ses explications très intéressantes. Contrairement à Juan et Mia, qui marchent loin devant nous.

Plus nous grimpons, plus la vue devient magnifique et étendue. Ici et là, les collines boisées sont ornées de pittoresques maisons blanches aux toits de tuiles rouges. Au loin, on aperçoit la mer cristalline. De temps à autre, nous sommes obligés de nous arrêter quelques instants à cause de Juan, qui n’a pas ses « jambes de marche » aujourd’hui. Inquiet de perdre la face, il marmonne dans sa barbe quelque chose qui ressemble à « trop bu hier soir » et « la nuit était courte ». Mia et moi échangeons un regard entendu, puis nous poursuivons notre route sur le chemin caillouteux.

Lorsque nous arrivons enfin au sommet, Juan s’affale sur un muret et vide son bidon à grandes gorgées. Je me mords les lèvres pour ne pas éclater de rire en voyant son état d’épuisement. Il est clair qu’il est plus doué pour la gonflette que pour le cardio.

La vue est à couper le souffle. D’ici, on peut admirer l’île dans son ensemble. On distingue bien le littoral découpé, et au loin, je découvre un gros et un petit rocher dans la mer.

— C’est Es Vedrà, explique Félix. Et le petit rocher à côté s’appelle Es Vedranell. Es Vedrà est le troisième plus grand champ magnétique au monde. Un genre de triangle des Bermudes, mais en plus petit.

Il désigne d’un geste de la main les rochers iconiques qui figurent sur quasiment toutes les cartes postales.

— Sur cette île, on trouve cent soixante-six variétés différentes de plantes, dont beaucoup sont des espèces protégées. Des chèvres de montagne y vivaient jusqu’en 2016.

Étonnée, je l’interroge en souriant :

— « Des chèvres de montagne » ?

— Yep ! On les a déplacées, parce qu’elles dévoraient les plantes protégées et chassaient les oiseaux migrateurs.

Félix a ouvert son encyclopédie intégrée à la lettre « E », et il nous abreuve de tout ce qu’il sait à propos d’Es Vedrà. Bien que je trouve ces informations fort intéressantes, je dois reconnaître que je pense aussi à Elias qui, même si je ne l’avouerais jamais à voix haute, m’avait conquise avec ses mythes au sujet de l’île magique.

Bizarrement, la descente s’avère beaucoup plus pénible que la montée. De peur de glisser, je pose avec circonspection les pieds bien à plat sur le sol et j’avance le plus lentement possible. Félix marche à côté de moi et me tend la main quand nous approchons de passages plus escarpés. Ses grandes mains bronzées aux longs doigts sont un peu rugueuses. Pas étonnant pour un homme qui, dans la vie de tous les jours, fabrique des meubles et des objets en bois pour l’entreprise qu’il a lancée avec Juan il y a peu. Ses cheveux courts châtains ont été soigneusement modelés avec du gel, et ses yeux marron m’encouragent quand je descends avec précaution.

Quand nous arrivons – à la vitesse d’un escargot – à mi-chemin de la descente, j’entends un bruit plaintif surgir d’entre les cailloux au bord du sentier. Je m’arrête aussitôt et demande :

— C’était quoi ?

J’examine le bas-côté avec attention. Le même gémissement retentit, un peu plus fort. Je m’agenouille et me dirige vers l’endroit en question. À présent, j’entends de petits miaulements. J’inspecte l’interstice entre les cailloux et je découvre les yeux verts d’un chaton noir. Ses pupilles sont énormes. Il ouvre son petit bec et émet un nouveau cri plaintif.

— C’est un chaton !

Ma voix tremble légèrement. Mon cœur se serre de pitié en regardant l’animal apeuré. En moins de deux secondes, Félix est à côté de moi et m’aide à soulever les pierres tout doucement. Le chaton ferme les paupières pour se protéger de la lumière vive qui pénètre dans sa minuscule prison, puis il se recroqueville.

— Hé, ma petite boule de poils, dis-je pour le rassurer, en tendant la main pour qu’il puisse la sentir.

Après une intense session de reniflements au cours de laquelle il a sans doute détecté l’odeur des restes de la barre de chocolat que je viens d’avaler, il love sa tête contre la paume de ma main avec un miaulement rauque. Je ne sais pas depuis combien de temps il se trouve là, mais en tout cas, ça a failli être trop long. Je sors mon bidon de mon sac à dos et verse un peu d’eau au creux de ma main. Le chaton lape le liquide avec reconnaissance. Mia s’agenouille à côté de moi.

— Qu’il est mignon ! s’exclame-t-elle en lui caressant la tête avec deux doigts.

Juan, qui observe la scène à distance, n’ose pas s’approcher.

— Je suis allergique aux chats, affirme-t-il en éternuant ostensiblement pour appuyer son allégation.

— Une raison de plus pour t’emmener avec moi, murmuré-je au chaton qui a commencé à laper une deuxième ration d’eau.

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