Bons baisers d’Ibiza

Iris Visser · Chapitre 15 sur 29

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Bons baisers d’Ibiza

Chapitre 14

 

 

Le lendemain matin, le réveil me tire du sommeil. J’ai un horrible mal de tête. Comme si les sept nains de Blanche-Neige essayaient de se frayer un chemin vers l’extérieur à coups de pioche. Les yeux me brûlent. Je cligne plusieurs fois des paupières pour faire passer mon mal de crâne, en vain. Je me redresse dans le lit en geignant et passe les mains sur mon visage. Des images de la veille défilent sur ma rétine. Certaines choses ne sont pas claires dans mon esprit, ce qui n’est pas étonnant vu l’état dans lequel je me trouvais. En revanche, je me souviens du type qui m’a refourgué le brownie. Il avait appelé ça son « brownie spécial fait maison ». Ce genre de remarque combinée à son allure aurait dû faire tilt.

En repoussant ma couette, je murmure entre mes dents :

— Quelle naïveté, ma pauvre fille !

Je pose les pieds sur les carreaux terracotta , agréablement frais sous ma peau nue, puis me dirige mollement vers la kitchenette où j’ouvre le réfrigérateur. L’énorme tache d’humidité apparue après la tempête de l’hiver dernier défigure toujours le mur.

J’ai envie de sucré. Pas d’un de ces smoothies aux graines de chia et à la mangue, non, plutôt de quelque chose qui assure des artères bouchées et un diabète de type deux. Des pancakes . J’ai envie de pancakes avec tout plein de mélasse. Je prends du lait et des œufs dans le frigo, puis je mets de la farine dans un saladier avant de mixer le tout.

La pièce se remplit très vite d’une délicieuse odeur. Dès que les pancakes sont prêts, je verse dessus, d’un mouvement souple digne d’un chef cuisinier, un torrent de mélasse, qui dégouline quand je les roule et les engloutis. J’enfourne ma pile de pancakes avec un gémissement de plaisir, tout en me préparant mentalement à la journée de travail qui m’attend.

 

À voir la tête de Mia, je comprends que ma cousine n’est pas en meilleur état que moi. Elle a de gros cernes sous ses yeux rougis et bâille sans arrêt à s’en décrocher la mâchoire. Pour la deuxième fois de la matinée, elle avale des cachets de paracétamol tout en appuyant sur son front avec la paume de la main.

Les yeux de mes grands-parents passent de Mia à moi et inversement.

— Vous avez fait la fête, hier soir ? demande grand-mère, curieuse.

Je secoue la tête en remplissant un verre d’eau que je m’empresse de vider. Selon Google, il faut boire beaucoup le jour d’après. La veille, j’ai pris du cannabis pour la première fois de ma vie, et j’ai été aussi défoncée que Capitaine Gambas. Étant donné que j’ai la tête comme une citrouille et que quelques souvenirs gênants me reviennent par bribes, je décide que c’était la première et la dernière fois. Mia marmonne des propos décousus, attrape une salade de quinoa posée sur le comptoir, puis se dirige vers l’extérieur. Je lui emboîte le pas, car je ne suis pas d’humeur à raconter à papy et mamy que Mia et moi – deux adultes – avons été assez stupides pour accepter les friandises que leur tendait un inconnu.

Arrivée sur la terrasse, je vois Juan et Félix prendre place sur le canapé lounge pour commander le smoothie qu’ils avalent chaque jour au petit-déjeuner. Dès qu’ils m’aperçoivent, ils me décochent un immense sourire.

— Bonjour, Eva, disent en chœur mes deux baby-sitters attitrés. Comment te sens-tu, aujourd’hui ?

Je leur lance un regard incendiaire, et ils éclatent de rire.

Je les implore presque en tirant mon bloc-notes de la poche de mon tablier :

— Pitié, pas aujourd’hui ! Je vous mets comme d’habitude ?

— Hum… je ne sais pas, répond Juan en tapotant son menton. Peut-être vais-je prendre quelque chose de moins bon pour la santé. J’ai bien envie d’un brownie.

Je maugrée en roulant des yeux :

— Marrant, les gars, très marrant.

J’aurais dû m’y attendre.

— Eh bien, en y réfléchissant, je mangerai bien un hot-dog, plaisante Félix. Tu as d’ailleurs des miettes de pain dans les cheveux, Eva.

Je passe rapidement les doigts dans mes boucles, où il n’y a rien, bien sûr, puisque je me suis fait un shampoing.

— Donc deux Turn up the Beet, dis-je en inscrivant la commande sur mon bloc-notes.

Les deux hommes sursautent.

— Non, non, désolé ! se hâte de répondre Félix en grimaçant. Ce sera un That’s Bananas pour moi, s’il te plaît.

— Et pour moi la même chose, ajoute Juan. Je trouve criminel que vous mettiez des betteraves dans un smoothie, mais bon, ce n’est que mon humble avis…

Je transmets la commande à Beatriz, qui se tient aujourd’hui derrière le bar et se charge de la confection des smoothies, puis je ressors sur la terrasse. Lorsque je me retourne vers l’entrée, je me fige. Vêtu d’une tenue de sport, Elias vient à ma rencontre. Ses yeux noisette plongent dans les miens. Ses cheveux en bataille sont collés sur son front. Il incline la tête, et les commissures de ses lèvres remontent en un sourire aguichant.

Emilia. Où est Emilia ? Je regarde autour de moi en espérant pouvoir lui refiler ce client gênant, mais je ne parviens pas à la trouver.

En traînant les pieds, je m’avance vers Elias, dont le sourire est de plus en plus large. Je ne comprends pas. Pourquoi me regarde-t-il comme s’il était en train de raconter une bonne blague dont il n’est pas prêt à dévoiler la chute.

— Bonjour, lui dis-je. Que fais-tu ici ?

Elias s’essuie le visage avec son bracelet éponge et hausse les épaules.

— Je viens de courir et maintenant, j’ai envie d’un smoothie. Et puis, après tous les compliments auxquels j’ai eu droit hier, je voulais m’assurer que tout allait bien.

Je le regarde, éberluée.

— « Tous les compliments » ?

— Oui. Ce n’est pas que je les ai jugés invraisemblables, ricane-t-il. Surtout l’éloge de « mon cul en béton armé capable de polir un diamant de 24 carats » était flatteur. C’est plutôt parce qu’ils venaient de toi que je me suis inquiété.

Je cligne des yeux et le suis du regard pendant qu’il s’installe à une table avec vue sur la mer. Couché sur une des chaises, Purrito ronronne et roule sur le dos quand Elias s’assoit à côté de lui.

Mon sang bouillonne, et le rouge me monte aux joues . Nom d’un chien, qu’ai-je bien pu fabriquer hier ?

— Je me suis dit que tu avais peut-être une commotion cérébrale, donc c’est un vrai soulagement de te voir ici, fraîche comme un gardon.

J’émets un rire narquois, qui élargit encore son sourire.

— Je veux dire de te voir ici. Fraîche comme un gardon n’est pas l’expression que j’emploierais à cet instant.

Je lui lance un regard furibond. À présent, je devrais lui demander ce qu’il veut boire, mais je n’ai toujours pas prononcé un mot. Comme je n’ai encore rien dit au bout d’une minute, il poursuit :

— Je voudrais bien un « je pisse dans mon froc tellement ce smoothie est bon » dont tu m’as parlé hier. Lequel me conseilles-tu ?

Je retrouve enfin mes esprits et lui réponds résolument :

— Son of a Peach.

Elias éclate à nouveau de rire.

— Je l’ai bien cherché, ricane-t-il. Mais je n’aime pas trop la pêche.

Il examine la carte avec attention.

— Je pense que je vais prendre…

Ses yeux courent du menu à mon visage.

— Le Cutie Pear, il me semble que c’est celui que tu m’as conseillé hier.

Il m’adresse un clin d’œil et repose la carte sur la table.

Je jure intérieurement en rentrant dans le restaurant. Je sors mon portable de ma poche et ouvre mon échange de messages avec Elias. Un vocabulaire indigne du journal télévisé pour enfants roule sur mes lèvres tandis que je scrolle rapidement et lis des choses telles que : « Si tu étais un smoothie, tu serais un Cutie Pear. » Elias a répondu en me demandant si tout allait bien, et en dessous de la conversation, je vois un petit téléphone rouge, signe qu’il a essayé de me joindre. Je voudrais disparaître cent pieds sous terre. Je gémis de gêne. Je n’ose presque plus me montrer, mais ce n’est pas comme si j’avais le choix.

Beatriz jette dans le mixeur les ingrédients pour le smoothie d’Elias et appuie sur la touche de mise en marche. Puis elle verse le mélange dans un verre et le pose sur un plateau où se trouvent également les boissons de Juan et de Félix.

Mes jambes tremblent. Je pose les smoothies devant les deux hommes, puis je me dirige vers Elias qui, plongé dans ses pensées, fixe les vagues. Je pose le verre sur la table et m’apprête à détaler comme un lapin, lorsqu’il lève les yeux.

— Merci.

Il arbore un large sourire, et je hoche la tête. Avant que je me retourne, il m’arrête en prononçant mon nom :

— Eva ?

— Oui ?

Elias s’appuie contre le dossier de sa chaise et demande avec un rire aguicheur :

— Quelle est la probabilité que je souffre d’une défaillance cardiaque inexpliquée après avoir bu ce smoothie ?

Je le regarde d’un air incrédule, mais un coin de mes lèvres se relève.

— Je ne te déteste pas à ce point, mais ne me donne pas des idées. Il serait dommage de priver le monde de ta personne et de ton cul en béton armé.

Rieur, il avale une gorgée de son smoothie. Purrito s’étire, puis saute sur ses genoux. Le traître . Le visage d’Elias s’éclaire lorsqu’il lui caresse la tête. Je peux à peine reconnaître l’homme avec qui, il y a un mois, j’ai eu une discussion musclée.

Attendrie, je regarde comment les bras d’Elias entourent Purrito et le câlinent. La scène aurait toute sa place sur un calendrier des postes.

Sentant que je suis en train de l’observer, Elias lève la tête. Ses yeux sombres brillent.

— Ah, c’est pour ça que votre restaurant ne désemplit pas, plaisante-t-il en se tournant de nouveau vers la boule de poils qui se rend coupable de haute trahison et – à en juger par ses ronronnements – qui y prend même plaisir.

Mes lèvres se retroussent.

— Attends de goûter à ton smoothie !

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