Bons baisers d’Ibiza

Iris Visser · Chapitre 17 sur 29

Pages du PDF

Bons baisers d’Ibiza

Chapitre 16

 

 

Je regarde dans le miroir de la petite salle de bains de mon appartement. Le résultat de mes embrassades avec Elias est pire que je l’avais imaginé. Ma chevelure est striée de bleu. Je ressemble à une adolescente de quatorze ans qui, sur un coup de tête, a décidé de se teindre les cheveux. Les empreintes des doigts d’Elias sont bien visibles sur mes joues, et j’ai la marque de sa main sur mon sein droit.

Outre les traces de peinture sur mon corps, qui laissent supposer que j’ai été violée par le Grand Schtroumpf, un sourire éclatant barre mon visage. Même avec l’énorme quantité de savon que j’utilise sous la douche, impossible de m’en débarrasser. L’eau qui disparaît dans les canalisations se teinte en bleu lorsqu’elle ruisselle sur mon corps. Je repense à Elias. Et je me sens encore plus heureuse.

Une fois que j’ai rincé la peinture, je ferme le robinet. Je m’habille : un pantalon large en popeline et un chemisier à manches longues. Je me sèche les cheveux et les attache en un chignon négligé. Ils sont toujours légèrement bleuâtres, mais je pense qu’il me suffira de les laver une seconde fois pour que la couleur disparaisse.

Mon portable fait ping . Je vois le nom d’Elias apparaître sur l’écran. Il m’a envoyé un selfie sur lequel il pose avec une expression dépitée. Ses cheveux sont couverts de peinture bleue.

Elias : Comment on enlève ce truc de ses cheveux ?!

Je regarde sa photo avec amusement et lui en envoie une en retour, où il peut admirer mes mèches pratiquement débarrassées de peinture.

Eva : Eh bien, il existe un produit miracle. Ça s’appelle du shampoing .

Elias : Merci du conseil. Je regrette simplement de devoir me les laver moi-même…

Je glousse. J’ai refusé sa proposition de me conduire chez lui. Pour le moment, nos baisers passionnés me suffisaient.

Eva : ;-)

Lorsque j’entre dans la cuisine de la paillote, je suis accueillie par des effluves de paprika fumé, de bouillon et d’ail. « Me olvidé de vivir » de Julio Iglesias, l’idole de ma grand-mère, résonne dans la pièce. Devant la cuisinière, mamy remue la paella avec une spatule tout en fredonnant. Mia range dans l’énorme lave-vaisselle les assiettes qui se trouvent sur la paillasse. Elles lèvent la tête quand je pénètre dans la pièce.

— Comme ça sent bon ! dis-je en humant l’odeur épicée avec gourmandise.

Mamy rit.

— Il fait un temps de chien, et nous n’avons pas de clients. Cela m’a semblé le bon moment pour dîner ensemble ce soir.

De l’inquiétude se peint sur son visage.

— Tu en as mis, du temps.

C’est autant une affirmation qu’une question.

Replaçant une mèche derrière mon oreille, je lui réponds :

— Désolée, la voiture est tombée en panne. Ta Jeep a rendu l’âme, Mia.

Appuyée contre le plan de travail, Mia semble surprise.

Je secoue la tête avec un air d’impuissance et la réprimande :

— D’un autre côté, tu n’avais pas besoin d’une diseuse de bonne aventure pour le prédire.

Mia fronce les sourcils en croisant les bras.

— Où se trouve-t-elle maintenant ?

Me rapprochant de mamy pour voir tout ce qu’elle met dans la paella, je réponds à ma cousine :

— Presque tout en haut d’une montagne.

Elle sursaute.

— « Une montagne » ? Tu étais en altitude avec ce temps ? Mais tu as risqué ta vie !

Sa sincère inquiétude me fait me sentir un peu coupable de ma précédente remarque sarcastique.

— Mais heureusement, on m’a prise en stop, donc tout est rentré dans l’ordre.

— Il y a bien longtemps que j’aurais dû me débarrasser de ce tacot, grommelle Mia en continuant à ranger la vaisselle.

Mamy prend une cuillerée de paella et la goûte.

— C’est bon, mais il faut un peu plus de safran, déclare-t-elle en cherchant parmi ses pots à épices qui tintent en s’entrechoquant.

— Eva ? s’exclame papy, rayonnant, en entrant avec un classeur à la main. Regarde ce que j’ai trouvé dans l’armoire ! Des photos du bon vieux temps.

Il me met le classeur entre les mains, et mamy, qui est d’habitude impossible à déloger de devant le fourneau quand elle cuisine, s’approche, intéressée.

— Chouette ! dis-je en voyant la première photo, sur laquelle je suis assise avec ma mère sur la terrasse.

Elle ressemble à Mia comme deux gouttes d’eau. Mamy se met derrière moi pour voir la photo suivante.

— Oh, ma pauvre ! Là, tu venais d’être piquée par une méduse, déclare-t-elle en désignant un cliché sur lequel j’ai une plaque rouge sur la jambe et une glace à la main.

Je ricane. C’était l’époque où un cornet de glace résolvait tous mes problèmes. Piquée par une méduse ? Une glace ! Tombée de vélo ? Une glace ! Que mon grand amour de l’école maternelle en ait choisi une autre pour jouer aux billes avec lui ? Une glace !

— Oh, regarde ! s’écrie mamy. Là, tu avais bâti cet immense château de sable !

Intriguée, j’examine la photo tandis que mes doigts courent le long de mon collier. Je fixe l’objectif avec un grand sourire, la poitrine bombée de fierté. Mes cheveux sont mouillés parce que je viens de prendre mon premier bain de mer depuis deux ans. De l’autre côté du château se tient le garçon qui m’a aidée à le reconstruire. Lui aussi sourit jusqu’aux oreilles. Ses yeux sont à demi fermés à cause du soleil. Il a autour du cou une dent de requin obtenue – en tout cas, c’est ce qu’il avait voulu me faire croire – après s’être battu avec un squale. Je lui avais dit, bien sûr, que je ne le croyais pas, mais je m’étais quand même juré de ne pas me disputer avec lui.

La paella de mamy est de nouveau délicieuse. Nous sommes installés tous ensemble à une table de la terrasse du restaurant. Mia nous amuse en racontant l’histoire d’un client pénible venu dans la matinée. Nous décidons qu’après-demain, nous prendrons tous un jour de congé pour que la peinture ait le temps de sécher. Nous n’aurons de toute façon certainement pas de clients à cause de la météo. La voix de Julio Iglesias retentit toujours dans les enceintes, ce qui énerve papy.

— Tu m’échangerais contre lui sans sourciller, bougonne-t-il en décortiquant ses gambas. Saviez-vous qu’elle a été prise en photo avec Julio ? Et que cette photo est posée sur sa table de nuit ?

Mamy le punit en lui donnant une tape sur le bras.

— Pépé ! dit-elle en rougissant. Bien sûr que je ne t’échangerais jamais contre lui. Comment quelqu’un pourrait-il rivaliser avec toi ?

Papy rit avec satisfaction et l’embrasse sur le front.

— Je le sais bien, ma chérie, même s’il est toujours agréable d’entendre que je l’emporte sur le gagnant d’un Grammy !

Mia et moi pouffons de rire en écoutant nos grands-parents se chamailler gentiment. J’avale une grosse bouchée du délicieux plat de riz. Je dois me retenir pour ne pas gémir de plaisir en le dégustant. Les grains de riz sont cuits à la perfection, et les savoureuses épices sont une véritable fête pour les papilles.

Une chose est sûre : mamy est une cuisinière hors pair !

OceanofPDF.com