Bons baisers d’Ibiza
Chapitre 23
Les semaines qui suivent passent à toute allure. Le chiffre d’affaires du restaurant est plus élevé que nous l’aurions imaginé. Après le départ de Beatriz, papy et mamy ont embauché deux nouveaux serveurs : Lucas et Ian. Je suis presque sûre que Ian plaît à Emilia. Emilia, notre serveuse-vedette qui n’a jamais rien cassé, a laissé tomber un Son of a Peach lorsque Ian lui a demandé où se trouvaient les verres à cocktail, le premier jour où il a commencé à travailler chez nous. Les paroles qui sont alors sorties de la bouche de la jeune fille étaient hautes en couleur, et elle a viré au rouge pivoine. Ne se doutant pas qu’il avait été à l’origine du désastre, Ian l’a immédiatement aidée à ramasser les morceaux de verre. J’ai observé la scène en souriant, et quand Ian est revenu sur la terrasse, Emilia m’a lancé un regard signifiant : tu as intérêt à fermer ta bouche.
En revanche, je peux à présent m’amuser à observer Emilia et Ian, qui tournent l’un autour de l’autre comme deux adolescents dans un manège.
Entre-temps, nous avons aménagé le restaurant avec de nouvelles tables et chaises, ainsi que différents grands lustres aux abat-jours en rotin. L’intérieur est un peu plus dépouillé que l’extérieur parce que nous n’avons pas garni les chaises de coussins multicolores, même si on retrouve de la couleur sur le mur que nous avons peint en bleu, Elias et moi.
La haute saison est presque terminée, ce qui signifie que la météo peut se dégrader. Même si cela veut également dire que les vacances touchent à leur fin, à Ibiza, l’industrie du tourisme tourne toute l’année, et je ne m’inquiète donc pas d’une éventuelle baisse du chiffre d’affaires dans les mois qui viennent.
Le moment des adieux se rapproche, mais nous n’abordons jamais le sujet. Je vois Elias presque tous les jours. Je le rejoins après mon service ou, si je dois assurer la fermeture, il vient chez moi et nous passons la nuit dans ma minuscule chambre à coucher, dans un lit qui est en réalité un peu trop petit pour deux personnes. Non pas que ça ait de l’importance : quand nous nous endormons, nous ne prenons, à nous deux, pas plus de quatre-vingt-dix centimètres.
Mes jours de congé, Elias m’emmène à la découverte des multiples trésors cachés d’Ibiza, comme Punta Galera, une paroi rocheuse où nous étendons nos serviettes à un endroit à peu près horizontal et profitons de notre après-midi. Ou bien il m’emmène pour un safari privé dans sa Land Rover. Nous empruntons alors des sentiers poussiéreux pour traverser la merveilleuse campagne de l’île.
Aujourd’hui, il m’a invitée dans un petit restaurant où les patrons servent de délicieux poissons qu’ils pêchent eux-mêmes. C’est pour cette raison qu’ils ont non pas une carte, mais une ardoise sur laquelle ils inscrivent quotidiennement le poisson du jour. La salle est minuscule et conviviale. Des bougies éclairent la terrasse, tandis qu’en fond sonore résonne de la musique romantique espagnole.
— Hum, dis-je en savourant une bouchée de ma dorade.
Je ferme les yeux. Le poisson tendre fond sur ma langue. Elias me regarde en riant quand je trempe une frite dans de la mayonnaise.
— Je t’avais bien dit qu’ils avaient le meilleur poisson du monde ! déclare-t-il avec fierté.
Je lui réponds, défiante :
— Bien vu, Castillo ! Tu sais comment t’y prendre pour qu’une fille tombe amoureuse de toi.
Au moment où je prononce ces mots, je le regarde, effarouchée. C’est la première fois que je décris à voix haute notre relation comme quelque chose de plus sérieux qu’une simple amourette de vacances.
Elias m’observe, étonné.
Un bref instant, je m’attends à ce qu’il quitte la terrasse en courant, tel un type rencontré sur Tinder dont la seule intention aurait été de passer une nuit endiablée avec moi. Mes yeux s’agrandissent lorsque j’essaie de revenir sur mes paroles.
— Euh… je veux dire…
Cependant, alors, je me rends compte qu’Elias est toujours assis devant moi, une lueur indéfinissable dans les yeux. Je serre les dents, lui lance un sourire hésitant, et avale une gorgée de vin pour éviter de parler de nouveau sans réfléchir. Je fixe mon poisson.
Dis quelque chose d’anodin. Allez, dépêche-toi.
— Trouves-tu, toi aussi, que les cromesquis sont les meilleurs amuse-bouches ?
Elias a toujours le même regard. J’ai du mal à deviner ce qu’il pense. Je me retire dans ma coquille. Non pas que cela m’empêche de me ridiculiser davantage en continuant à jacasser :
— Parce que… heu… les croquettes sont trop grosses. Les cromesquis ont exactement la bonne taille pour des amuse-bouches. Et on peut les combiner avec toutes sortes de sauces ! Tu peux opter pour le grand classique : la moutarde. Mais je me suis rendu compte il y a peu que les sauces curry et chili étaient tout aussi délicieuses. Je ne connais personne qui n’aime pas les cromesquis… Maintenant que j’y réfléchis… Peut-être devrions-nous les mettre à la carte du restaurant.
Je sens que mes joues sont rouges de honte. Le silence s’installe.
— Cromes… quoi ? demande-t-il finalement en souriant.
Sur le chemin du retour, le silence est comblé non pas par mes bavardages sur les cromesquis à la viande, mais par de la musique qui résonne doucement dans les haut-parleurs de la voiture d’Elias. Lorsque le morceau suivant commence, j’écarquille les yeux. C’est « What If I Told You I’m in Love with You » d’Eduard de Vries. Ed de Vries était musicien de rue jusqu’à ce qu’il remporte un célèbre télécrochet aux Pays-Bas, l’hiver dernier. Depuis, il enchaîne les tubes. J’adore sa musique, mais je ne savais absolument pas qu’il avait également percé à l’international. Surtout pas avec ce genre de chanson.
Avant qu’il ait pu prononcer un seul mot, j’appuie sur le bouton pour changer de station. Crotte. C’est l’une de mes dernières soirées avec Elias, et je la gâche en déclarant que je suis amoureuse de lui. Quoique… Est-ce vraiment ce que j’ai affirmé ? S’il me pose la question, je pourrai peut-être m’en sortir en expliquant qu’aux Pays-Bas, c’est une expression courante. Qui ne veut rien dire de sérieux .
Je regarde défiler les lampadaires et les palmiers. De temps en temps, les phares des voitures venant en sens inverse éclairent mon visage. Pourquoi ne m’a-t-il pas répondu ? Pourquoi a-t-il continué à me regarder avec ce stupide sourire sur le visage ? Comme s’il trouvait amusant que je me ridiculise.
Nous sommes à la mi-septembre, et le soleil se couche de plus en plus tôt. Les contours de la pleine lune sont déjà visibles dans le ciel. Quand nous arrivons chez Elias, l’obscurité est tombée et je suis passablement déçue. Après le fiasco des cromesquis, nous avons parlé seulement de nourriture, comme si Elias évitait soigneusement le sujet de l’amour.
Je suis tellement plongée dans mes pensées que je ne remarque pas que les lampes à capteurs de mouvements s’allument le long de l’allée, puis que le moteur de la voiture s’arrête.
La voix douce d’Elias me sort de ma torpeur. Il caresse mon visage.
— Hé.
Il tourne ma tête vers la sienne, me donne un baiser furtif et me jette un regard mal assuré.
— Ça va ?
En me tournant pour ouvrir la portière, je lui réponds :
— Très bien. Pas de problème.
Pour appuyer mes paroles, je referme la portière un peu plus violemment que je l’aurais fait en temps normal, puis j’avance d’un pas assuré vers la porte d’entrée.
J’entends les pas d’Elias derrière moi.
Lorsque nous sommes à l’intérieur et qu’il allume la lumière, il me regarde un peu maladroitement. Les soirs précédents, il m’a immédiatement poussée contre le mur, embrassée avec passion, et portée dans la chambre à coucher pour que j’oublie tout.
Mais pas maintenant. Maintenant, il se mordille la lèvre et fait un geste gauche vers le salon.
— Tu as… tu as envie de regarder un film ?
Il scrute mon visage et sourit d’un air hésitant.
Je cligne des yeux. Un film ? Il veut regarder un film ? Il est vrai qu’il serait commode de ne pas avoir à troquer le malaise qui s’est installé entre nous cette dernière heure contre des conversations et des rires forcés.
Je m’entends dire :
— OK.
Elias me précède dans le salon et s’assoit dans l’énorme canapé taupe qui trône au milieu de l’immense pièce. Il allume la télé et me lance un regard interrogateur.
— Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?
Je m’enfonce à mon tour dans le canapé, pas aussi près de lui que d’habitude, et je hausse les épaules.
— Ça m’est égal. Choisis ce que tu veux.
Elias fait défiler les titres de films, tandis que je me concentre sur l’ourlet de ma jupe portefeuille. Cependant, quand, après le célèbre jingle d’Universal Pictures, j’entends la voix de Hugh Grant annoncer que quand il a le moral dans les chaussettes, il pense à l’aéroport d’Heathrow, je lève la tête. Génial ! Il a choisi Love Actually . Le film dans lequel des couples amoureux dansent les uns autour des autres, avant de se déclarer leur amour.
Comme il ne l’a jamais vu, il ne connaît pas l’intrigue, mais le titre n’aurait-il pas dû lui faire comprendre que ce n’est pas le moment pour ce genre de film ?
Je m’agite un peu sur le canapé tandis que nous regardons Sarah, folle amoureuse de son collègue, et le vieux rockeur obsédé sexuel donner des interviews gênantes.
Elias me jette un coup d’œil de temps en temps et rit des blagues des personnages. Au moment où du haut de ses treize ans, Sam court à travers tout l’aéroport pour retrouver Joanna, son grand amour, je n’en peux plus. C’est ainsi que les choses doivent se passer. Lorsque vous êtes vraiment amoureux de quelqu’un, il faut le lui dire. Il faut être honnête, ne pas s’enfermer dans le mutisme, ni monologuer sur les cromesquis. Non. Tout simplement dire clairement ce que l’on ressent. Bien sûr, cela peut vous mener à une situation que vous ressasserez régulièrement quand vous n’arrivez pas à vous endormir, mais vous courez aussi ce risque si vous vous taisez.
Lorsque je me lève, l’adrénaline circule dans mon corps, et mon cœur bat la chamade. Je fixe Elias, qui a nonchalamment étendu son bras sur le dossier du canapé et qui suit mes mouvements. La chanson « God Only Knows » résonne en arrière-plan, et je sais exactement quelle scène les acteurs sont en train de jouer.
Je demande d’une voix tremblante :
— Pourquoi n’as-tu rien dit pendant le repas ?
Les yeux d’Elias s’agrandissent.
— Je, euh… Quoi ?
— Je t’ai dit que j’étais amoureuse de toi… et tu n’as rien… répondu. Rien du tout.
J’essaie d’avaler la boule qui s’est formée dans ma gorge. Elias se lève et me jette un regard indéfinissable.
— Pourquoi ? insisté-je. Tout aurait mieux valu que me laisser déblatérer sur les cromesquis.
— Eva…
Elias lève un bras comme s’il voulait me câliner, mais il se ravise et le laisse retomber. Il me regarde avec hésitation et secoue la tête.
— Tu vas bientôt rentrer aux Pays-Bas, Eva. Tu repars chez toi dans six jours et tout ça – il fait un geste entre lui et moi – sera terminé.
Le silence s’installe de nouveau. Elias a une lueur triste mais prudente dans les yeux.
— Donc…
Je me mords la lèvre en repassant dans ma tête les événements des semaines passées : la plongée, notre nuit sur la plage, la découverte des plus beaux endroits d’Ibiza, les journées passées au lit, les regards affectueux qu’il me lançait.
— Donc tu ne ressens rien pour moi ?
La respiration d’Elias s’accélère. Il serre les poings, puis les relâche.
— Que veux-tu que je te dise ?
Il secoue la tête.
— Veux-tu que je reconnaisse que je suis éperdument amoureux de toi ? Que je m’estime chanceux de pouvoir m’endormir presque tous les soirs avec toi entre mes bras et me réveiller à tes côtés tous les matins ? Que je n’ai jamais ressenti ça auparavant ? Que l’idée que tu repartes me donne envie de vomir ?
À chaque mot qu’il prononce, il parle plus fort, et son regard devient plus triste.
Lorsqu’il a terminé, on entendrait une mouche voler. Je le contemple avec de grands yeux.
Elias détourne la tête, avant de reprendre un peu plus doucement :
— Tu veux que je dise tout ça, et que tout ce que je ressens devienne ainsi encore plus vrai et effrayant ? Pour te voir quand même monter dans un avion dans six jours ?
Il prononce la dernière phrase si bas que j’ai du mal à l’entendre. Il m’observe, le regard chargé d’émotions, et j’ai l’impression d’être… une vraie garce.
J’ouvre la bouche, puis la referme, ne sachant comment réagir.
— Je suis désolée, est la meilleure réplique que j’arrive à trouver.
Un silence gêné s’installe de nouveau.
Finalement, je lui demande :
— Tu veux… tu veux que je parte ?
Elias déglutit plusieurs fois. Un rire triste se dessine sur son visage.
— Non, finit-il par dire. Mais peut-être cela vaut-il mieux.
Mes yeux restent posés sur lui. Quelque chose en moi veut lui crier que ce n’est pas nécessaire, que nous pouvons encore profiter de nos derniers jours ensemble et que je reviendrai sans doute aider mes grands-parents. Que nous pourrons nous voir à ce moment-là. Mais je sais que tout cela ne nous aidera pas, donc je hoche la tête et prends mon sac à main posé sur le canapé.
— Tu as raison, concédé-je en saisissant mon téléphone, les yeux gonflés de larmes. Ça vaut mieux.
— Je te raccompagne ? me demande-t-il courtoisement.
Mais je vois que ses yeux aussi sont humides.
Je secoue la tête et lui réponds tout en me dirigeant vers la porte d’entrée :
— Non, merci, je pense qu’il vaut mieux que j’appelle un taxi.
Posant la main sur la poignée de la porte, je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule et vois qu’Elias est dans le couloir. Je voudrais ajouter quelque chose, mais je ne sais pas bien quoi.
— Merci…, dis-je enfin.
Un mot qui résume tout.
Merci pour ces mois merveilleux. Merci de m’avoir aidée à vaincre mes peurs. Merci d’être celui que tu es.
Elias hoche la tête. Lorsque je referme la porte derrière moi, les premières larmes se mettent à couler sur mes joues.
OceanofPDF.com