Bons baisers d’Ibiza

Iris Visser · Chapitre 16 sur 29

Pages du PDF

Bons baisers d’Ibiza

Chapitre 15

 

 

Des gouttes de pluie martèlent les tables et la terrasse. La plupart des clients se sont retranchés si vite sous les grands parasols que l’on croirait qu’il tombe de la pluie acide. Un bon nombre d’entre eux demandent l’addition en regardant d’un air furibond les gros nuages noirs qui s’amoncellent, comme s’ils ne comprenaient pas pourquoi les dieux du ciel ont décidé de faire tomber leur journée à l’eau.

— Merde, grommelle Mia en me rejoignant, le terminal de paiement à la main. Tout le monde veut partir.

Un mastodonte qui vient d’avaler la dernière gorgée de son smoothie se dirige vers nous et jette un coup d’œil à l’intérieur.

— On ne peut pas s’asseoir là, hein ? demande-t-il en essayant de protéger de ses mains, contre la violence des éléments, les quelques cheveux qu’il a coiffés en avant pour cacher son crâne dégarni.

Mal à l’aise, je secoue la tête et dis pour m’excuser :

— Non, désolée. Nous devons encore aménager l’intérieur, et nous avons déjà enlevé les tables et les chaises. Mais vous pouvez bien sûr vous y abriter.

L’homme roule des yeux.

— Eh bien, on peut dire que vous êtes préparés à la haute saison, vous ! ironise-t-il. Dans ce cas, ne pourriez-vous pas arrêter la pluie ? pouffe-t-il comme si sa remarque était censée être drôle.

— Impossible, répond Mia. Je regrette que votre après-midi soit gâché par cette météo exécrable, mais nous n’y pouvons malheureusement rien.

L’homme marmonne dans sa barbe, puis rejoint sa petite amie, dont, à en juger, le mascara n’est pas waterproof.

Les gens posent de l’argent sur leur table et se précipitent en direction des escaliers. Quelques-uns se réfugient dans le restaurant. Les parasols claquent dans le vent comme s’ils suppliaient qu’on les referme. Je les replie un à un en invitant les derniers clients à rentrer. Quand je rejoins Mia, elle me montre son téléphone :

— La pluie devrait s’arrêter un moment d’ici une heure, mais ensuite, du mauvais temps est prévu pour tout le reste de la semaine, déclare-t-elle d’un air navré. Des trombes d’eau et de l’orage. Je crois que nous devrions fermer.

Elle jure entre ses dents.

— Pas de revenus pendant une semaine…

Elle secoue la tête.

— Ça tombe vraiment mal.

Je suggère :

— Peut-être pourrions-nous employer ce temps différemment. En commençant par exemple à remettre la salle en état.

Cette nouvelle idée m’enthousiasme tout de suite.

— Tu sais quoi ? Je vais aller acheter des pinceaux et de la peinture. Si on repeint les murs d’une nouvelle couleur cette semaine, ça aura tout de suite un air plus pimpant.

La dernière fois que l’intérieur du restaurant a été rénové, fumer était toujours autorisé, et la nicotine qui a recouvert la peinture ne lui donne pas un air particulièrement coquet.

Mia hoche la tête en signe d’approbation.

— D’accord. Tu veux prendre ma voiture ?

Elle attrape les clés dans son tablier.

— Mais si j’étais toi, j’attendrais que la pluie cesse, parce que le toit n’est plus étanche.

Hésitante, je regarde les clés : mon laissez-passer pour une mort prématurée. Je lui réponds aussi nonchalamment que possible :

— En réalité, j’avais l’intention de prendre un taxi.

Mia laisse échapper un petit rire.

— Tu n’oses pas ? demande-t-elle, amusée. À l’allure où tu roules, il ne peut rien t’arriver. Même mamy la conduit régulièrement et jusqu’ici, elle a survécu.

Je réponds en clignant des yeux :

— Ce n’est pas ça, je n’ai pas peur ! Mais…

Mia continue à m’observer d’un air interrogateur, toujours avec ce stupide sourire sur le visage.

— Bon, c’est d’accord.

J’attrape les clés.

— Mais si je loupe un virage en épingle à cheveux, c’est toi qui paieras mon enterrement.

— Allez, avance ! Avance !

Je maugrée contre la Jeep qui regimbe comme s’il était plus difficile de gravir ce flanc de montagne que de terminer un grand prix.

— Ce n’est pas pour rien que tu as quatre roues motrices ! Alors, sers-t’en !

Je tente de changer de vitesse, ce qui a pour seul effet de faire renâcler encore plus le véhicule. J’appuie sur le champignon… La voiture cale avec un bruit infernal. Un nuage de fumée sort du capot. La Jeep n’aurait pas pu me faire un doigt d’honneur plus magistral. L’orage se rapproche. Les premières gouttes tombent sur mon visage. Les énormes pots de peinture se trouvent à l’arrière, et leur couvercle se remplit d’eau.

— Bordel de merde, dis-je en m’adressant aux nuages alors que la pluie tombe plus dru.

Le ciel répond avec un effrayant coup de tonnerre et un éclair terrifiant qui illumine un instant le ciel sombre. Je me rends compte que se trouver en altitude pendant un gros orage ne doit pas figurer sur la liste des choses à faire si on a l’intention d’entreprendre les suivantes. J’attrape mon portable dans la boîte à gants pour appeler un taxi. Pas de réseau.

Tout en jurant, je saisis les pots de peinture dans le coffre arrière, puis je commence à descendre la pente à pied. C’est comme si quelqu’un avait ouvert à fond tous les robinets du ciel. Les gouttes martèlent la route, où elles se mêlent au sable, puis viennent éclabousser mes jambes et ma robe. Mes sandales sont trempées, et mes pieds glissent. Je m’efforce de ne pas tomber et de garder prise sur l’asphalte tout en avançant avec prudence vers le bas. Quand quelque chose me pique à travers la semelle, je sursaute. L’un des pots de peinture que je tenais tombe sur le sol et s’ouvre. La peinture couleur pétrole jaillit alors avec la force d’une fusée en train de décoller, et une énorme giclée me colore de la tête aux pieds. J’en suis entièrement recouverte. L’épaisse peinture colle à ma peau et à mes cheveux. Je regarde le résultat, choquée. Je crie et frappe du pied, par pure frustration. Le pot roule un peu plus loin pour aller terminer sa course contre un énorme rocher.

Je couine en me frottant le gros orteil :

— Aïe !

La pluie se mêle à la peinture, et des traînées bleues courent sur mon corps. Je m’autorise quelques secondes d’autocompassion, puis j’attrape le pot à présent vide. Pour moi, polluer l’environnement juste parce que je suis mal lunée va trop loin. Je poursuis ma route. Mon humeur est au trente-sixième dessous. Couverte de peinture bleue et avec le mascara qui coule. Grimée de la sorte, je filerais même la frousse à Chucky.

J’entends derrière moi des bruits de pneus roulant dans l’eau. Jetant un coup d’œil par-dessus mon épaule, je vois une grosse Land Rover noire décélérer. Le véhicule a l’air robuste, construit pour rouler à tombeau ouvert sur les sentiers les plus improbables et pour gravir des pentes d’au moins quatre-vingt-dix degrés. La vitre du côté conducteur descend lentement.

— Eva ? demande une voix masculine étonnée.

Oh merde !

Irritée, je regarde vers le ciel chargé de nuages noirs.

— Que t’est-il arrivé ?

Je ferme les yeux et j’envisage de courir vers l’escarpement le plus proche, qui se trouve par hasard à une vingtaine de mètres à peine, et de me jeter dans le vide. Puis je les rouvre et regarde tout droit dans les yeux soucieux d’Elias. Désemparée, je hausse les épaules, avant de répondre avec un mouvement du bras en direction de l’épave :

— Ma voiture est tombée en panne.

— Oh, cette boîte de conserve est à toi ?

C’est une question rhétorique, mais je hoche la tête.

— Et… la peinture ?

Je fais un geste dépité vers le pot vide.

— Il est tombé.

Puis je me retourne pour reprendre ma route, lorsque la voix d’Elias me retient.

— Tu montes ? propose-t-il en désignant le siège à côté de lui.

Mon regard passe de mes vêtements couverts de peinture à sa voiture coûteuse. Si ses astuces commerciales sont une indication de la façon dont il gagne son argent, je m’attends à devoir payer le nouveau revêtement de son siège passager. Je peux aisément imaginer un autre usage pour mes économies. Et puis, il ne figure pas encore sur ma liste des personnes auxquelles j’envoie une carte de vœux pour le Jour de l’an. De plus, je n’ai pas envie de monter dans sa voiture. Non, autant trouver un endroit où j’ai du réseau pour appeler un taxi.

Tout en me retournant pour poursuivre ma route, je lui réponds :

— Non, mais merci quand même.

Un son indigné sort de la voiture. J’entends redémarrer le moteur. Je m’attends à ce qu’il me double en trombe et passe exprès avec son véhicule de frimeur dans une flaque de boue pour en remettre une couche. Au lieu de cela, il roule au pas à côté de moi, en me regardant avec stupéfaction.

— Me détestes-tu à un point tel que tu préfères marcher, couverte de peinture, sous une pluie battante et avec un orage au-dessus de la tête, plutôt que de monter dans ma voiture ?

Son ton est mi-agacé, mi-déçu. Je l’ignore et poursuis crânement ma route.

— Eva !

— Quoi ?

— Monte dans la voiture ! C’est dangereux de se balader ici par ce temps.

— Non.

J’accélère le pas. Le long de la pente, l’eau ruisselle de plus belle entre mes pieds. J’entends Elias arrêter la voiture en jurant, puis sa porte s’ouvrir et se refermer. Une main de fer entoure mon bras et m’oblige à m’arrêter. Je me tourne et le regarde en face. Ses beaux yeux sont emplis d’incompréhension.

— Bon Dieu, pourquoi es-tu aussi têtue ?

— Je… je cherche simplement un endroit où il y a du réseau pour appeler un taxi. Comme ça, je ne salirai pas ta belle voiture avec du jus de Schtroumpfs écrasés.

Je montre mes vêtements bleus et m’apprête à reprendre ma route.

— Tu crois vraiment que je me soucie de ça ?

Sa voix tremble un peu. Je me retourne, étonnée. Les poings serrés, il a l’air malheureux.

— Pour quel genre de personne me prends-tu ?

— Ça me paraît clair, non ? dis-je en désignant sa voiture. Je pense que tu escroques les gens pour en tirer profit. Que tu cherches des personnes qui croulent tellement sous les dettes qu’elles ne peuvent pas faire autrement que d’accepter tes clauses aberrantes pour emprunter de l’argent. Je veux dire : « La somme totale est exigible dès que le débiteur omet d’effectuer un remboursement. »

Je pose les pots et dessine en l’air des accents circonflexes avec le majeur et l’index de chaque main, tandis que je cite la phrase qui figure sur l’accord de prêt.

— C’est quoi, ces conneries ?

Une profonde ride se creuse entre les sourcils d’Elias.

— Mon frère a ajouté cette disposition dans le contrat à titre de garantie. Avez-vous raté une échéance ?

Il me regarde d’un air interrogateur, connaissant déjà la réponse à sa question.

Je baisse la tête et me mords la lèvre. Oui .

— Et est-ce que nous vous avons demandé de rembourser la totalité du prêt ?

Il me lance un regard prétentieux pendant que la réponse se forme dans ma tête. Non .

— Non, bien entendu, déclare-t-il comme s’il lisait dans mes pensées.

Il s’approche d’un pas. Son tee-shirt blanc trempé colle à sa peau. Les contours de ses muscles se dessinent parfaitement sous l’étoffe. Une secousse traverse mon bas-ventre pendant que je l’examine. Ses joues ont rosi. Ses lèvres s’écartent légèrement lorsqu’il prend une profonde inspiration.

— Au contraire ! Je vous ai même accordé un délai de paiement, chose que nous ne faisons jamais.

Il avance encore d’un pas. Ses baskets touchent mes orteils. Ma respiration s’accélère.

Je devrais me sentir intimidée, mais ce n’est pas le cas. Diverses émotions me traversent, mais la peur n’en fait certainement pas partie.

Mes yeux glissent sur son visage. Ses pupilles sont dilatées. Des gouttes de pluie perlent au bout de ses longs cils noirs, puis coulent sur son visage lorsqu’il cligne des paupières. Ses cheveux sont collés sur ses tempes. Sa tête se rapproche de la mienne.

Tandis que son regard ne me quitte pas, je murmure :

— Pourquoi nous avoir accordé un délai de paiement ?

Elias ouvre puis referme la bouche, à la recherche d’une réponse.

— Je ne sais pas, reconnaît-il finalement. Je pense que j’ai été surpris quand tu es entrée dans mon bureau. J’étais déçu de te voir en colère, et je me suis laissé emporter par tes émotions.

Il déglutit en écartant quelques mèches de mon visage, ce qui colore le bout de ses doigts en bleu. Ses lèvres se rapprochent de plus en plus des miennes. Je sens son souffle me caresser le visage lorsqu’il déclare :

— Et pour être honnête, j’ai cru comprendre que si je ne t’accordais pas de délai, tu rentrerais chez toi. Et ce n’est pas ce que je voulais.

Ma respiration s’accélère et malgré la pluie qui ruisselle toujours le long de mon corps, j’ai soudain extrêmement chaud. Le regard d’Elias descend vers mes lèvres et avant de pouvoir m’en empêcher, je franchis la distance qui nous sépare. Les doigts d’Elias glissent dans mes cheveux tandis qu’il respire comme s’il avait dû retenir son souffle pendant très longtemps. Il me caresse la tête et m’attire encore plus près de lui, sans se soucier du fait qu’après cela, ses vêtements seront couverts de peinture. Ses mains courent de ma taille à mes fesses. Il me soulève, et je l’entoure de mes jambes. Ses doigts s’enfoncent dans ma peau. Une chaleur fulgurante parcourt mon corps. Il détache très brièvement ses lèvres des miennes pour ouvrir la portière, s’asseoir sur le siège et me tirer sur ses genoux. Il me donne à nouveau un baiser affamé. Ses mains explorent mon corps, ce qui étale un peu plus la peinture. Je dois être toute bleue. Sa langue pénètre dans ma bouche, et mon cœur bat la chamade. Je le sens dans chaque pore de ma peau. Cet homme déclenche chez moi des sensations insoupçonnées.

Ce n’est que lorsqu’une voiture klaxonne derrière nous que nous relâchons notre étreinte. Haletant, il m’embrasse une dernière fois pendant que je me glisse sur le siège passager. La poitrine d’Elias se soulève rapidement. Ses cheveux sont en bataille. Son corps est couvert de traînées bleues, et lorsqu’il baisse la tête, nous éclatons de rire en même temps. Je saute vite de la voiture pour récupérer les pots de peinture que je mets dans le coffre à l’arrière, avant de remonter dans le véhicule. Elias démarre, et nous partons.

OceanofPDF.com