Bons baisers d’Ibiza

Iris Visser · Chapitre 26 sur 29

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Bons baisers d’Ibiza

Chapitre 25

 

 

Mes talons aiguilles martèlent les dalles de l’allée menant à la tour de bureaux. Bien que d’habitude il soit compliqué pour moi de rester perchée sur ce genre d’échasses casse-figure, l’adrénaline qui fuse dans mon corps me confère soudain un équilibre dont même le dalaï-lama serait jaloux.

Les feuilles des énormes palmiers se dressant sur les bas-côtés se balancent davantage que la dernière fois que je suis venue. C’est probablement dû à la forte brise marine qui souffle sur le pays. Des nuages noirs s’amoncellent dans le ciel et au loin, le tonnerre gronde.

Alors que la fois précédente, j’ai été intimidée par l’immensité des lieux, je suis à présent si en colère que je la remarque à peine. La seule chose que je vois, c’est un complexe colossal qui détonne à côté des jolies maisons alentour. Il dégage de la prétention et de l’arrogance, et change totalement l’apparence de la rue auparavant pittoresque. Comme un jeune coucou vorace qui avale toute la nourriture et ne laisse rien aux autres oisillons.

Lorsque je pénètre dans le hall d’entrée, je vois que toutes les réceptionnistes sont au téléphone. Je n’ai aucune envie de prendre place dans le hall d’accueil. Je veux parler à Elias. Tout de suite !

Je me dirige droit vers l’ascenseur et appuie sur le bouton. Les portes s’ouvrent presque aussitôt avec un ping . Cela attire l’attention de l’une des hôtesses.

Je l’entends m’appeler, la main entourant le microphone de son micro-casque :

— Euh, madame ? Où allez-vous ?

J’ignore la jeune femme, entre dans l’ascenseur et appuie sur le bouton du dernier étage.

— Madame !

Elle se rapproche à grands pas, et j’ai juste le temps de voir son expression outrée au moment où les portes se referment.

Mon cœur bat la chamade. Je tiens mon sac serré contre moi. À chaque nouvel étage, je le serre plus fort.

Merde, Elias. Avec tes « Nous ne nous servons jamais de cette clause. C’est simplement par sécurité ». C’est ça, oui !

Alors que l’ascenseur continue à monter, je suis de plus en plus en colère. Ce salaud d’agent immobilier menteur et sournois ! Pour qui se prend-il ? Nous accorder un délai de paiement pour que nous trimions comme des fous pendant tout l’été et réussissions à faire revivre l’établissement, pour finalement tout détruire. Et puis, me raconter lors de notre soirée sur la plage qu’il ne connaissait pas cette clause ! Eh bien, maintenant, il la connaît ! Son nom figure également en bas de la lettre.

Les chiffres jaunes passent du neuf au dix.

Pense-t-il vraiment que nous allons nous laisser faire ? Que nous n’irons pas jusqu’au bout, ou que nous ne porterons pas l’affaire devant les tribunaux ? Aux Pays-Bas, ce genre de clause ne tiendrait jamais, et je suis prête à engager un bon avocat pour examiner les choses à fond. Il serait dommage d’employer à cet effet les économies que nous avons réunies cet été, mais il serait encore plus dur de perdre la paillote après tous les efforts que nous avons fournis.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrent. Je dépasse à toute allure les employés qui, comme des machines bien huilées, tapent en cadence sur leurs claviers. Je me rappelle parfaitement où se trouve le bureau d’Elias. C’est tout droit, en passant devant l’immense carte d’Ibiza sur laquelle sont indiqués en grand divers bâtiments. Puis à gauche une fois que je me trouve devant le bureau avec les parois en verre, où un homme fixe son écran comme s’il était en train de surfer sur un site réservé aux plus de dix-huit ans.

Parvenue devant la porte où, sur une plaque argentée, le nom « E. Castillo, co-P-DG » est gravé, j’hésite un instant. Les stores des fenêtres sont baissés comme la dernière fois, et j’aperçois les ombres de deux personnes qui bougent dans le bureau.

Je secoue la tête. La femme de la réception peut débarquer à tout moment pour me sommer de redescendre. Je frappe deux coups à la porte en bois sombre puis, sans attendre la réponse, j’abaisse la poignée et ouvre le battant.

Elias gesticule en direction de l’écran de son ordinateur et explique quelque chose à une femme qui se tient à côté de lui. Je la reconnais : c’est sa secrétaire. Le premier bouton de son chemisier est défait, et si Elias le voulait, il pourrait regarder directement dans son décolleté qui, soit dit en passant, ferait pâlir d’envie bon nombre de femmes.

Cependant, il semble ne rien avoir remarqué. En entendant la porte s’ouvrir, il lève les yeux.

Les papillons qui, il faut le dire, battent depuis hier soir pas mal de l’aile se réveillent un peu dans mon ventre quand je vois la stupide et beaucoup trop belle tête d’Elias.

Lorsque j’ai réussi à calmer mes émotions, je constate qu’il a une sale mine. Il a des cernes noirs. Sa barbe de trois jours semble bien plus foncée, comme s’il se rasait moins souvent que d’habitude. Ses cheveux noirs sont séparés par une raie de côté, mais celle-ci aussi est mal faite. Une mèche rebelle tombe sur son front, ce qui rend son aspect un peu plus nonchalant que la dernière fois où je l’ai rencontré dans ce bureau.

Il cligne des yeux, comme s’il voulait se persuader que c’est bien moi. Son regard s’éclaire un instant, et un sourire soulagé apparaît sur ses lèvres. Il scrute mon visage, et les commissures de ses lèvres retombent, certainement parce qu’il a noté que j’ai l’air assoiffée de sang.

Sa secrétaire se redresse et m’observe avec un regard calculateur.

— Le premier rendez-vous de monsieur Castillo est à seize heures. Vous n’êtes pas sur la liste.

Elias secoue la tête et ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais la porte s’ouvre à toute volée, laissant entrer une hôtesse d’accueil hors d’haleine. Son chignon à la Grace Kelly est de guingois. Des mèches sont collées sur son visage rouge et couvert de transpiration.

— Lara, prononce Elias, surpris, que se passe-t-il ?

— Je… intruse… escalier de secours…

Lara s’essuie le front avant de pointer vers moi un doigt parfaitement manucuré.

— Vous ! halète-t-elle. Dehors ! Maintenant ! Ou j’appelle la sécurité !

— Ce ne sera pas la peine, dit Elias.

Il essaie d’avoir l’air le plus calme possible, mais j’entends une pointe de nervosité qui trahit son véritable état d’esprit.

— Mais…, commence Lara.

Elias se redresse et rajuste sa cravate en désignant la porte.

— Voulez-vous nous laisser seuls, s’il vous plaît ?

La secrétaire et Lara se dirigent vers la sortie. Cette dernière s’arrête un instant sur le seuil, puis se retourne.

— Pour la sécurité, c’est le deux, monsieur Castillo.

— Je sais. Merci, Lara. Mais je ne pense pas en avoir besoin.

Lara opine de la tête, puis ferme le battant. Elias me regarde droit dans les yeux.

— Ou si ? demande-t-il avec un demi-sourire, dans une tentative de détendre un peu l’atmosphère.

Sans répondre, je m’avance vers lui et j’ouvre mon sac, d’où je sors la lettre froissée que je plaque avec un coup sec sur le bureau. À dire vrai, j’aurais préféré la lui lancer à la figure, mais je suppose qu’alors, une solution satisfaisante pour la paillote n’aurait pas été pour tout de suite.

— Menteur ! sifflé-je.

Elias contemple avec stupeur le papier froissé et hausse les sourcils.

— Qu’est-ce que… ?

Je le coupe :

— Tu m’as dit que nous n’avions pas de souci à nous faire. Que cette satanée clause servait uniquement à pousser les gens à rembourser leur prêt à temps. Eh bien, voici la preuve que c’est faux.

Elias attrape la lettre. Ses yeux parcourent le papier, et ses phalanges blanchissent de plus en plus.

Il secoue finalement la tête, déglutit plusieurs fois, et me lance un regard choqué.

— Je n’étais pas au courant, parvient-il finalement à prononcer.

Un rire narquois sort de ma gorge.

— Il y a ton nom en bas de la lettre, monsieur le P-DG.

Je prononce ce mot d’un ton si railleur qu’Elias serre les dents. Il est vexé, mais je m’en moque.

— N’est-ce pas toi qui, en tant que P-DG, devrais être au courant de ce genre de chose ? Pour savoir ce qui se trame dans ton entreprise ?

— Oui, mais…

— Trouves-tu si étrange que je ne te croie pas ? Tu peux te cacher derrière ton rôle de pauvre fils de riche et te transformer ainsi en cliché ambulant, mais il n’empêche qu’il se passe dans ton entreprise des trucs que tu prétends ne pas savoir.

Dès que j’ai prononcé ces paroles, je sais que je suis allée trop loin. Je viens d’utiliser contre lui une chose qu’il m’a dite en confidence. Bien que je sois persuadée que j’ai raison et qu’il doit être au courant des manigances auxquelles s’adonne sa société, j’aurais pu éviter d’évoquer ce qu’il m’a confié sur la plage.

Elias contourne son bureau et se plante devant moi d’un air furieux. Je sens son après-rasage épicé qui me rappelle des souvenirs à présent indésirables de nos corps entrelacés et de nos baisers torrides. Il respire fort. Il passe la main dans ses cheveux, et des mèches en bataille tombent sur son front.

— Tu croyais que j’étais au courant ? assène-t-il d’un air redoutable. Tu as été à mes côtés pendant deux mois. Je t’ai dit des choses que personne ne sait. Tu me connais.

Sa voix ne cesse de monter.

— Tu me crois vraiment capable de ça ? Tu crois que cela fait partie d’un genre de plan de grande envergure pour vous subtiliser la paillote après que vous avez travaillé si dur ?

Il me fixe. Dans ses yeux, la colère laisse la place à de la tristesse.

— Tu me connais, répète-t-il si doucement que je l’entends à peine.

Je déglutis et passe la langue sur mes lèvres. Ma respiration est irrégulière. Je serre les poings, puis les relâche pendant que je réfléchis.

— Même si tu n’étais pas au courant, tu aurais dû l’être. Tu ne peux pas sans cesse sauver la face en jouant les vierges outragées. C’est aussi ton entreprise. Peut-être exerces-tu ce travail contre ton gré, mais n’empêche que tu as des responsabilités.

Je recule d’un pas pour mettre de la distance entre nous. Elias baisse les yeux.

— Tu as raison, dit-il après un bref silence.

Il me regarde d’un air décidé.

— Je vais étudier la question. Je reviens vers toi dès que possible.

La colère me quitte peu à peu.

— Merci.

Le silence s’installe. Je prends mon sac sur la chaise, le ferme et le pends à mon épaule.

— Bon, alors, j’y vais.

Je me dirige vers la porte. Lorsque j’abaisse la poignée, j’entends :

— Eva ?

— Oui, dis-je en me retournant.

Il se tient maladroitement derrière son bureau, comme s’il ne savait pas quoi faire. Puis il pousse un soupir et secoue légèrement la tête :

— Je suis désolé que ça se soit passé comme ça.

À en juger au son de sa voix et à son ton, ce n’est pas du prêt qu’il parle. Je hoche la tête et referme la porte derrière moi.

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