Bons baisers d’Ibiza
Chapitre 27
Comme Mia n’a toujours pas de nouvelle voiture et que les employés de l’entreprise de remorquage lui ont expliqué qu’il valait mieux conduire un tricycle équipé d’un moteur à réaction plutôt que ce tacot, bon pour un aller simple pour le paradis, je décide d’appeler un taxi.
Mamy m’a préparé un casse-croûte pour le voyage. Il y en a assez pour que je me nourrisse pendant une semaine une fois rentrée chez moi. Après de gros câlins, quelques larmes et la promesse de revenir les voir bientôt, je monte dans le véhicule. Papy a entouré mamy de son bras, et lorsque le conducteur démarre, ils me font de grands signes d’au revoir. Mia s’essuie les yeux aussi discrètement que possible et hurle pour la troisième fois :
— Bon voyage !
Le chauffeur accélère. Nous traversons rapidement un environnement qui m’est à présent familier. Le retour à l’aéroport s’effectue beaucoup plus souplement que l’aller, trois mois plus tôt, lorsque Mia était venue me chercher. Rien que le fait d’être attachée à mon siège avec une ceinture de sécurité me permet de me détendre.
Les endroits que je connais si bien maintenant défilent : les plantations d’oliviers, les flancs verdoyants des montagnes, les villas blanches et la mer bleu azur. Je pousse un profond soupir. Tout cela va tellement me manquer ! Il va tant me manquer !
Quand le taxi s’arrête à l’aéroport, le chauffeur sort ma valise du coffre en gémissant, avant de la poser devant moi.
— Bonne chance pour l’enregistrement de vos bagages !
Il se frotte le bas du dos.
— Merci.
Après lui avoir réglé sa course, je me retourne et j’entre dans le hall des départs. Je passe devant les agences de location de voitures, dont les employés tentent de vendre des assurances beaucoup trop chères à leurs clients.
Au bout d’un certain temps, slalomant entre les passagers munis de leurs bagages, je rejoins la queue qui s’est formée devant le comptoir d’enregistrement. On avance lentement mais sûrement. Des enfants pleurnichent qu’ils veulent rentrer chez eux. Leurs parents ont l’air d’avoir besoin d’une semaine de vacances supplémentaire.
Lorsque c’est le tour de la personne qui se trouve devant moi, elle hisse sa valise rose vif sur la balance : trente et un kilos.
Les yeux du steward passent de la femme à la valise, et inversement.
— Vous devez payer un supplément, ou sortir quelque chose de votre bagage, déclare-t-il aussi poliment que possible.
Quand elle ouvre sa valise et commence à fourrer des affaires dans son bagage à main, les gens amassés derrière moi soupirent en chœur.
— Pourquoi faites-vous toujours autant d’histoires ? souffle la femme en enfilant une veste fuchsia sur laquelle il est inscrit « I love Ibiza ». Finalement, tout se retrouvera quand même dans l’avion…
Elle échange ses sandales contre une paire de chaussures de marche noires, dont elle noue les lacets.
— Bon, on peut enlever la bouteille de sangria.
Elle pose une énorme bonbonne sur le comptoir. Le steward me lance un regard d’excuse.
— Hum… Ces gâteaux passent dans mon bagage à main.
Derrière moi, un homme énervé s’exclame :
— Mon vol est dans trois quarts d’heure. Vous ne pouvez pas vous dépêcher ?
— Oh ! Du calme ! maugrée-t-elle en enfournant une montagne de souvenirs dans son bagage à main. Maintenant, ça devrait aller.
Elle se redresse, rayonnante, et scrute le visage de l’agent.
Derrière le comptoir, l’homme au regard d’acier appuie sur un bouton, et la valise est à nouveau pesée : vingt-huit kilos.
— Encore trois kilos, déclare-t-il aussi calmement que possible. Peut-être pourriez-vous vous pousser et laisser la place aux autres voyageurs. Ou bien payer le supplément. À vous de choisir.
La femme bougonne des paroles incompréhensibles, mais finit par tirer sa valise sur le côté.
Je m’avance et pose la mienne sur la balance.
— Merci, dis-je tandis que mes yeux tombent sur son badge. Elias ?
Je fixe l’homme avec de grands yeux. Il lui ressemble même un peu : cheveux noirs en bataille et yeux noisette. Cependant, il est un peu plus trapu et a une autre allure. Il hausse les sourcils et tapote avec l’index son épinglette argentée.
— Non, Elijah, me corrige-t-il, en imprimant l’étiquette pour ma valise.
J’examine de nouveau son badge. Elijah. Je cligne des yeux. Merde, Eva Martens, concentre-toi. Tu te comportes comme une adolescente éconduite. Et tu n’as même pas été éconduite. Pas vraiment. C’était juste une décision d’adulte : tu rentres chez toi, et Elias vit à Ibiza. Ce n’est qu’un homme. Il y en a huit millions qui habitent aux Pays-Bas. Tu as donc de bonnes chances d’en trouver un qui te plaît et ne vit pas à deux mille kilomètres de chez toi.
Je triture mon pendentif bleu en observant le steward qui attache l’étiquette à la poignée de ma valise. Et si ce n’était pas juste un homme parmi tant d’autres ? Et s’il était fait pour moi ? C’est quand même surprenant qu’il soit ce garçon rencontré il y a plusieurs années sur la plage !
Le steward claque des doigts devant mes yeux, me tirant soudain de mes rêveries.
— J’ai dit : au suivant ! lance-t-il, irrité, en adressant un signe de tête à la personne derrière moi.
— Oh, désolée !
Ma valise disparaît dans un trou caché par des lamelles en plastique. Je me retourne et me dirige vers le dernier obstacle de ce voyage : le contrôle de sécurité. Pour une raison ou une autre, cela me rend toujours nerveuse. Mis à part le brownie acheté sur le marché hippie, je n’ai jamais pris de drogue et pourtant, je m’inquiète tout à coup de ce que, comme par miracle, un kilo de cocaïne se trouve dans mon bagage à main. Et puis : Oh, merde ! Combien de temps l’herbe reste-t-elle visible dans vos urines ? Imaginez un instant qu’ils me fassent sortir du rang et me soumettent à un test urinaire. Que se passerait-il si j’étais démasquée ?
Un homme vêtu d’un tee-shirt sur lequel il est inscrit en grand « Security » m’épie sans cesse, ce qui me rend encore plus nerveuse.
Pendant que je tente de juguler ma crise de panique, le couple devant moi étale son amour au grand jour. Les deux jeunes gens n’arrêtent pas de s’embrasser et, lorsqu’ils ne sont pas en train d’échanger des bactéries, la fille niche sa tête dans le creux de l’épaule de son compagnon. Un couple d’amoureux est bien la dernière des choses que j’ai envie de voir en ce moment. Je me remémore la soirée de la veille, la mine renfrognée d’Andrés quand Elias m’a remis le nouveau contrat de prêt. La façon dont il m’a regardée…
La file avance lentement. Les bacs en plastique dans lesquels nous devons poser nos affaires se remplissent. Je viens de déposer mon sac sur le tapis roulant et de sortir mon téléphone de ma poche, quand j’entends soudain une voix d’homme :
— Eva !
Je me fige. Mon pouls s’accélère. Serait-ce comme dans un film ? Est-ce vraiment en train de m’arriver ? Le grand moment à l’aéroport, comme dans presque toutes les comédies romantiques ? Je me retourne lentement.
— Eva ! Viens ici ! L’avion va partir !
Un père court derrière sa fille qui détale en hurlant, une peluche dans ses petites mains.
— Bon sang, Eva ! appelle à nouveau le père. Viens ici !
Les commissures de mes lèvres retombent. Pas de grandes retrouvailles à l’aéroport pour Eva Martens, et c’est mieux ainsi. On avait une bonne raison de se séparer. Les relations à distance ne tiennent pas… N’est-ce pas ?
Je pousse un profond soupir et passe sous le portique qui se met à sonner, parce que je n’ai pas retiré mon collier.
La grosse voix de l’agent qui m’observait un moment plus tôt retentit :
— Vous semblez nerveuse, madame. Ce sont vos bagages ?
Il désigne mon sac de voyage.
Je lui réponds en tentant d’afficher un visage du genre « je n’ai ni cocaïne ni armes sur moi ».
— Euh… Oui.
Ne se laissant pas amadouer par mon expression innocente, l’homme me jette un regard sévère.
— Veuillez l’ouvrir, s’il vous plaît.
— Bien sûr.
J’ouvre la fermeture Éclair et…
Merde !
Nous fixons tous les deux le paquet grotesque que j’ai confectionné avec le papier vert scintillant dans lequel Mia avait emballé l’album de photos de ces derniers mois à Ibiza. Y compris l’énorme nœud rose.
L’homme croise les bras et désigne le ballot d’un signe de tête.
— Pouvez-vous également ouvrir ceci ?
Merde, merde et remerde .
Je me mords la lèvre et regarde les personnes attendant derrière moi. La femme qui avait bloqué la file tout à l’heure, à l’enregistrement, et qui ressemble à présent au bonhomme Michelin parce qu’elle porte presque tous ses vêtements, soupire. Elle essuie la sueur de son front.
Je marmonne :
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.
L’homme n’en démord pas et continue à me fixer d’un air à ne pas tolérer la contradiction.
— Bon, d’accord.
J’essaie de défaire le nœud avec mille précautions, mais la pression est telle que l’énorme bombe de sous-vêtements explose. Mes slips sales – aussi bien ceux en dentelle que les plus « confortables » – s’éparpillent.
Rouge de honte, je me hâte de les rassembler.
L’agent de sécurité cligne des yeux et se racle la gorge.
— Hum, au suivant ! crie-t-il.
Je lève la tête et vois que lui aussi a rougi.
Je fourre tant bien que mal mes sous-vêtements dans le papier cadeau vert avant de l’entourer du ruban rose, puis je me hâte vers la salle d’attente. Je m’assois sur un siège en plastique et sors un livre de mon sac pour ne pas avoir à regarder les gens qui, ici et là, me lancent un coup d’œil amusé. Peut-être aurais-je mieux fait de transporter de la cocaïne.
Les minutes s’égrènent. Le couple d’amoureux qui était juste devant moi dans la file du contrôle de sécurité continue son manège. J’essaie de faire abstraction des sons de baisers mouillés et de gémissements en faisant mine de lire. En réalité, c’est la septième fois que je parcours des yeux la même phrase sans l’avoir enregistrée. Lorsque j’ose lever la tête, je le regrette aussitôt. Beurk, un filet de salive !
— Les passagers du vol de quinze heures trente à destination d’Amsterdam sont priés de se présenter à la porte d’embarquement B14, annonce une voix féminine.
Je me mets debout, reconnaissante d’avoir une bonne raison de me lever et de changer de point de mire.
Par les baies vitrées, je vois d’énormes avions rouler sur le tarmac avant de déverser leur flot de passagers.
Arrivée à la porte d’embarquement, je sors mon billet et ma pièce d’identité. Juste au moment où je veux les remettre à l’hôtesse, une voix d’homme appelle mon nom très fort.
Flûte, la gamine s’est-elle à nouveau échappée ?
Je secoue la tête et tends mon passeport à l’hôtesse, qui l’étudie soigneusement.
— Eva ! crie quelqu’un, à présent beaucoup plus près de moi.
L’hôtesse lève la tête avec un petit rire, en fixant un point par-dessus mon épaule.
— Je crois qu’il est venu pour vous, dit-elle avec un clin d’œil.
Surprise, je fais lentement volte-face. La respiration me manque quand je découvre l’homme qui court vers moi. Il semble soulagé maintenant que je me suis retournée.
— Elias ? demandé-je, surprise, lorsqu’il s’arrête sous mon nez.
Il est un peu essoufflé, et ses joues ont légèrement rosi. Sa cravate est de travers, et ses cheveux sont en bataille.
— Je croyais que tu ne connaissais pas mon nom, déclare-t-il avec un demi-sourire et des étincelles dans les yeux.
Je l’observe sans comprendre.
— Bien sûr que si, pourq… ?
Mais alors, je commence à comprendre.
— Attends un peu, es-tu en train de citer une réplique de Love Actually ?
Un énorme sourire barre son visage. Il me prend précautionneusement par le bras et me fait sortir de la file d’attente.
— Évidemment ! Je suis même passé sous le portique de sécurité sans m’arrêter. L’agent parlait avec son collègue d’une femme qui avait emballé ses sous-vêtements comme un gros cadeau de Noël. Ils étaient distraits.
Je cille et sens pour la énième fois mon visage s’empourprer.
— Sérieusement ?
Il se met à rire.
— Oui, c’est bizarre, tu ne trouves pas ?
J’ouvre la bouche et la referme. Puis je finis par répondre :
— Mouais.
Elias sourit avant de poursuivre :
— Non, je ne suis pas passé sous le portique en courant. J’ai tout simplement acheté un billet pour Alicante. C’était l’un des derniers vols pour lesquels il y avait encore de la place.
Puis il devient plus sérieux et me regarde avec une affection non dissimulée.
— Écoute, j’ai réfléchi et…
Il secoue la tête en me fixant avec gravité.
— Je ne veux pas te perdre. Nous pouvons essayer de rationaliser en parlant de distance, de logique, de chances de réussite, mais le fait est que je me moque de tout ça.
Il a l’air fragile.
— Je m’en fiche royalement. Je pense que tout ça n’a aucune importance. Pas pour nous. Pas quand on est tombés follement amoureux l’un de l’autre. Je te veux dans ma vie. Je veux pouvoir te prendre dans mes bras, parler avec toi, rire avec toi, même si nous devons en passer par des appels vidéo.
Mon cœur bat à tout rompre.
— Le problème, c’est que je t’aime.
Il s’approche un peu plus de moi et balaie quelques mèches de mon visage.
— Je t’aime. Et quand on aime quelqu’un, on le lui dit. On doit parfois se montrer vulnérable et…
Il avance encore d’un pas, les pointes de ses chaussures en cuir touchant celles de mes baskets.
— Alors, il faut…
Je pose la main sur sa bouche et secoue lentement la tête. Il déglutit, et son air déterminé laisse la place à de l’hésitation.
— Chut, dis-je en baissant le bras et en lui lançant un immense sourire. Moi aussi, je t’aime.
Et sur ces mots, je l’enlace, attire son visage contre le mien et presse mes lèvres contre les siennes. Mes talons décollent du sol quand Elias me soulève. Un sentiment de béatitude se répand dans tout mon corps.
— Hum, hum, entendons-nous derrière nous.
Mais nous n’en tenons pas compte. Elias m’attire davantage contre lui et mêle ses doigts à mes cheveux.
— Madame ? Si nous devions faire attendre les avions chaque fois que quelqu’un déclare sa flamme à l’aéroport, nous ne serions jamais à l’heure. Le vol part dans dix minutes.
Je desserre alors mon étreinte et détache mes lèvres de celles d’Elias.
— Je dois y aller, murmuré-je.
Elias hoche la tête, regarde ma bouche et y plante un dernier baiser.
— Je sais.
Il recule d’un pas en me souriant.
— Bon voyage. Tu m’envoies un message quand tu arrives ?
J’opine de la tête, suspends mon sac à mon épaule et me dirige vers l’hôtesse, qui vérifie une nouvelle fois mon billet.
— Veinarde, me dit-elle avec un clin d’œil. C’était l’une des plus belles déclarations d’amour que j’aie jamais entendues.
En rangeant mes documents de voyage, je réponds :
— Merci.
Je me retourne une dernière fois vers Elias qui, les mains dans les poches, me gratifie d’un sourire sexy.
— Amuse-toi bien à Alicante !
Lorsque je m’engage dans la passerelle télescopique, j’entends Elias éclater de rire.
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