Bons baisers d’Ibiza
Chapitre 20
Quand Elias me demande si je veux rentrer chez moi, je lui réponds par la négative. Je me suis entre-temps remise de mes émotions, et je veux pouvoir profiter de l’une de mes rares journées de congé. Il me regarde d’un air soucieux, mais finit par accepter à condition que je mette le gilet de sauvetage orange qui se trouve sous la banquette. Quand j’ouvre la bouche pour protester, il hausse les sourcils.
— J’ai aussi une paire de brassards de natation roses à paillettes qui appartiennent à ma nièce, si tu préfères.
Après quoi, je referme la bouche et j’enfile le gilet de sauvetage.
Nous naviguons paisiblement. Chaque fois qu’ Usain Boat rebondit à cause d’une grosse vague, Elias regarde anxieusement par-dessus son épaule pour s’assurer que je n’ai pas été jetée à l’eau. En temps normal, ce trop-plein de sollicitude m’aurait agacée, mais comme il vient de lui, je trouve ça très gentil.
Après qu’il m’a demandé une énième fois si je me sens bien, je l’interroge :
— Où allons-nous ?
Il me lance un coup d’œil. Un sourire mystérieux flotte sur ses lèvres.
— C’est une surprise.
Le littoral d’Ibiza se rapproche de plus en plus, mais de ce côté de l’île, il n’y a aucun signe de vie. Pas de maisons blanches aux toits de tuiles brun-rouge, ni de plages bondées de touristes à demi carbonisés. Quand Elias coupe le moteur et jette l’ancre, je vois que nous nous sommes arrêtés devant une minuscule plage au pied d’une énorme falaise. La roche couleur sable est tapissée de plantes. Ici et là, des morceaux de grès se détachent. Mis à part le doux ronronnement du moteur et le chant des oiseaux, le silence règne.
Sans voix, j’admire ce merveilleux endroit, l’un des rares à Ibiza où les touristes n’ont pas planté leurs parasols, tels des drapeaux, pour s’approprier un bout de nature. J’en suis abasourdie.
Je m’exclame :
— Bonté divine !
J’ai haussé un peu trop la voix compte tenu de ma gorge douloureuse, et je me mets à tousser. Je répète un peu plus bas :
— Bonté divine ! Comment se fait-il que ce ne soit pas bondé de monde ?
Elias sort un gros sac de sous la banquette et le pend à son épaule.
— Ce bout de sable n’est accessible que par bateau, répond-il. Beaucoup de touristes n’en ont pas. Et puis, il est si petit qu’on ne le voit pas facilement en cherchant une plage sur une carte. Et j’espère que ça ne changera pas de sitôt.
Il saute du bateau. L’eau clapote doucement autour de sa taille.
— Viens. C’est peu profond.
Prenant la main qu’il me tend, j’hésite un instant avant de me mettre à l’eau.
Elias m’encourage :
— Quand tu tombes de cheval, il faut aussitôt remonter en selle. Sinon, tu n’oseras plus jamais. C’est la même chose pour la natation.
Sur ces mots, je me laisse glisser dans l’eau tiède. Je sens le sol sous mes pieds et pousse un soupir de soulagement en me dirigeant vers la plage. Elle est remarquablement propre : aucune trace de mégots de cigarettes ou de canettes de jus de fruits. Le sable blanc et chaud colle à mes pieds. Je jette mon gilet de sauvetage sur la plage et m’étire. Elias sort une énorme serviette bleue de son sac et l’étend. Des grains de sable virevoltent dans l’air.
Je m’assois en tailleur. Elias ouvre une bouteille de vin rouge, en remplit deux énormes verres et m’en tend un. Ses yeux restent rivés sur mon visage pendant que nous trinquons.
— Santé !
Je bois une gorgée, et un petit gémissement de plaisir roule sur mes lèvres. Surprise, j’ouvre les yeux. C’est la première fois que je comprends pourquoi les amateurs de vin décrivent leur élixir comme s’il s’agissait de l’élue de leur cœur : délicat, exquis, magique…
— C’est vraiment délicieux.
Je regarde Elias, qui répond à mon enthousiasme par un petit rire satisfait.
— Où l’as-tu acheté ?
Les muscles de son bras tatoué se tendent lorsqu’il s’appuie sur son coude avant de porter le verre à ses lèvres.
— Mes grands-parents ont un vignoble en Andalousie, répond-il. Ils ont plus de quatre-vingt-dix ans, et ont donc déjà vendu une bonne quantité d’hectares pour pouvoir prendre leur retraite, mais il leur en reste quelques-uns et de temps en temps, ils mettent une cuvée en bouteille, pour le plaisir. Alors, ils nous en apportent quand ils nous rendent visite.
Je bois une nouvelle gorgée et me lèche les lèvres. Waouh. J’envisagerais même d’épouser son frère si cela signifiait que ma belle-famille me procurerait ce vin de temps à autre.
— Es-tu originaire d’Andalousie ?
Elias secoue la tête.
— Non. Mon père en vient, mais il a finalement déménagé à Ibiza lorsqu’il a vu que le tourisme était en pleine croissance. C’est lui qui a fondé Los Castillos, mais à présent, il a pris sa retraite. Andrés et moi avons repris l’entreprise.
Son visage se crispe une fraction de seconde lorsqu’il prononce cette dernière phrase. Il change de position et boit une nouvelle gorgée de vin.
Je l’étudie avec attention et demande :
— Tu avais… tu avais envie de reprendre l’entreprise ? Ou bien est-ce l’histoire d’un garçon emprisonné dans une cage dorée et qui rêve de liberté ?
Elias ricane brièvement, un son qui sonne aussi faux que l’Auto-Tune de Madonna pendant l’Eurovision. Le sourire enjoué disparaît, et une boule se forme au creux de mon estomac.
— Bien sûr que je le voulais, répond-il. C’est une véritable chance de travailler pour cette entrep…
Il s’interrompt brusquement, et pose son verre sur le sable. Le silence s’installe pendant qu’il contemple le soleil qui descend de plus en plus vers l’horizon, colorant le ciel de rouge, d’orange et de jaune. Il baisse la tête et la secoue imperceptiblement.
— Non, poursuit-il. Non, je ne le voulais pas.
Il laisse échapper un rire incrédule, puis se frotte le front avec le pouce et l’index.
— C’est la première fois que j’ose le reconnaître à voix haute.
Il me regarde de ses grands yeux noisette. Il a soudain l’air fragile. Comme s’il avait peur que je le juge parce qu’il aimerait par-dessus tout envoyer promener un job qui lui confère un statut social et rapporte gros. Cependant, rien n’est moins vrai.
Me sentant coupable de ma métaphore débile, je lui demande :
— Pourquoi ?
Un peu gauchement, il hausse les épaules.
— Lorsque mon père nous a légué l’entreprise il y a deux ans, tout mon entourage a eu l’air de penser que c’était le plus beau cadeau qu’il pouvait nous offrir. Que je devais être reconnaissant.
Il lâche un profond soupir.
— Andrés travaille pour lui depuis beaucoup plus longtemps que moi. Auparavant, on pouvait me trouver partout, sauf à Ibiza.
Il fait un geste de la main.
— J’ai plongé en Australie, dans la mer Rouge, en Égypte, en Thaïlande… J’adorais ça. Je voulais bien sûr rentrer un jour à Ibiza, mais surtout pour vivre la passion que je m’étais découverte au fil de mes voyages. Je n’ambitionnais pas de remplir l’île de complexes de vacances et de chaînes de restaurants. L’immobilier et tout ce qui s’y rapporte ne m’intéressaient pas trop.
Je le regarde d’un air compatissant. Ses traits sont tirés et ses mâchoires tendues. Même si mes parents n’ont jamais eu ce genre d’attentes en ce qui me concerne, je comprends très bien son dilemme. Autrefois, je voulais étudier l’espagnol, mais comme mes proches estimaient que j’optais pour la facilité, je me suis finalement orientée vers l’économie d’entreprise. Il est difficile de savoir ce que l’on veut vraiment sans se laisser influencer par les autres. Elias a la chance d’avoir trouvé sa passion, mais il est empêché de la vivre par celui qui devrait au contraire lui souhaiter tout le bonheur du monde.
Elias avale deux bonnes gorgées de vin.
— Pour être honnête, avant que tu viennes au bureau me remonter les bretelles en agitant sous mon nez l’accord de prêt, je ne savais pas qu’Andrés y avait inclus cette clause ridicule, s’excuse-t-il d’un air gêné. Bien sûr, à ce moment-là, je ne voulais pas le reconnaître… Je suis censé m’occuper du développement de projets, mais je ne connais pas exactement le contenu des contrats. Un manque total de professionnalisme ! Andrés se charge des achats. Ensuite, ma tâche est de gérer les projets. Lorsque je l’ai confronté à votre contrat de prêt, il a affirmé ne s’être jamais servi de cette disposition et qu’il n’en avait pas l’intention. Il a déclaré qu’il inscrit cette clause en guise de motivation supplémentaire, pour que le débiteur rembourse sa dette à temps.
En souriant, il ajoute :
— Il était aussi relativement énervé que je t’aie accordé un délai de paiement, mais il n’y avait plus grand-chose à y changer.
Il me regarde avec affection.
— C’est vraiment incroyable que tu aies réussi à rétablir aussi vite la rentabilité du restaurant. Andrés m’a même demandé de te proposer un job.
Nous éclatons tous les deux de rire à cette idée.
— C’est non, mais merci quand même.
Je redeviens sérieuse et suggère :
— Ne pourrais-tu pas t’en ouvrir franchement à ton père ? Lui expliquer que ce n’est pas ce que tu veux faire pour le restant de ta vie ? Peut-être t’écoutera-t-il ? Il veut sûrement ton bonh…
Elias me contemple avec tendresse, comme si je venais de me transformer en bébé koala. Un peu agacée, je lui demande :
— Quoi ?
— Tu n’as pas encore rencontré mon père, répond-il d’un ton suggérant que je ne devrais pas en avoir envie. Pour lui, il n’y a que le statut social et le pouvoir qui comptent. Comment crois-tu que ses amis du golf réagiraient s’ils apprenaient que son benjamin est instructeur de plongée ?
Il pousse un profond soupir.
— Non, il ne le comprendrait jamais.
Je me mordille la lèvre en observant Elias. Il est tendu et même s’il s’efforce de le cacher, une lueur triste assombrit son regard.
— Mais l’incompréhension serait-elle pire que la pression à laquelle tu es actuellement soumis ? Que les longues journées que tu passes à t’occuper de choses qui ne te donnent aucune énergie ?
Elias ne répond pas, alors je poursuis :
— Si je peux me permettre de citer le proverbe accroché dans les toilettes de mes grands-parents : faire ce que tu aimes, c’est la liberté ; aimer ce que tu fais, c’est le bonheur garanti. Et selon moi, en ce moment, tu n’éprouves ni l’un ni l’autre.
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